"Un lieu, une oeuvre" : Sicile, de Charybde en Scylla

Le lieu est une île italienne, la Sicile. L'oeuvre, ses Conversations, d'Elio Vittorini, parue en 1938. L'un et l'autre se répondent, mais qu'ont-ils à voir avec moi ?

 Mona Messine, 2020 & Conversations en Sicile, Elio Vittorini, 1938 

Je l’ai quitté en Sicile. Mon premier amour. C’était des vacances de grandes personnes, trois semaines au mois d’août. Des chambres d’hôte magnifiques, un parcours en voiture, marqué par de belles adresses pour le dîner. Les tarifs de ce que nous consommions montraient l’évolution de nos vies depuis que nous nous étions rencontrés. Notre amour n’avait pas suivi. A Catane, j’étais certaine de ma décision. A Syracuse, j’avais fait comme si cela n’allait pas arriver – il restait encore tant de jours devant nous, et je buvais du vin de l’Etna sous les arcades de pierre -.  A Trapani et Marsala, Sicile africaine, j’avais eu des doutes : après tout, c’était une atmosphère si différente, une narration différente, tout cela pouvait encore changer. Il m’avait faite rire aussi, et cela, c’était bon.

J’aimais la Sicile parce qu’elle me rappelait mon enfance provençale, l’envie de faire la sieste à même le carrelage, la vie en sandales, l’espoir jamais récompensé d’un orage, des cigales qu’on entendait même depuis la voiture climatisée, sur les routes. Des routes justement sales, un air de Marseille (je te demande pardon, Marseille) avec ces pneus éclatés sur le bord des chaussées, ces sacs d’ordure. Des salades juteuses, du soleil brûlant dès huit heures du matin. Des campeurs, un plaisir incroyable à déambuler à demi-nus. Des visages burinés, une population vieillissante, sauf, la nuit, les jeunes, sales aussi, sur les plages, l’alcool à flot dans les villes à peine rafraîchies à minuit, les verres emplis d’amers, des pavés aux histoires fabuleuses, des statues, des touristes. Ma Sicile.

A Cefalu, j’ai dit je t’aime à un autre, au téléphone, debout sur les marches des remparts, face à la mer, soleil de septembre se couchant, comme le plus bel endroit du monde. A Taormina, j’ai compris : la boucle était bouclée. Nous avions parcouru l’île dans le sens des aiguilles d’une montre, j’étais revenue sur mes pas, je l’avais quitté en descendant de l’avion du retour, voilà, je rentre à la maison avec toi mais je reprends mes affaires et cela sera terminé. Nous n’avons jamais regardé les photos du voyage ensemble, et bien sûr, j’ai dégusté seule les sacs entiers de pistaches ramenés de l’île. Saupoudrées sur des pâtes, parsemant des oranges, rehaussant une pâtisserie. Il y en a eu pour une année complète. Je m’étais engrangée de tout ce que j’aimais le plus au monde : les fruits du soleil, fenouil et poissons marinés, eaux turquoise si on savait où chercher, silence, panorama sur la Tunisie, mythologie (c’est ici que Platon fut emprisonné, c’est ici que Perséphone cueillait des fleurs avant d’être enlevée, c’est ici qu’Ulysse…), et cette façon de servir le café, comme l’on se remplit pour oublier que l’on va oublier, que l’on va avoir mal. J’avais pris mon élan.

Elio Vittorini, dans Conversations en Sicile, est soulevé par la même sorte d’angoisse : la peur de l’oubli. Après avoir reçu une lettre de son père, il part à la recherche de sa mère et de ses souvenirs d’enfance, sur sa terre de naissance. C’est un voyage thérapeutique, un parcours sur les mythes personnels et collectifs, qu’il réalise dans le sens inverse du mien : pour lui, retour aux sources.

Il m’a paru en premier lieu drôle d’imaginer que cette île ait pu correspondre à l’enfance d’un être, quand c’était pour moi l’île qui me rappelait mon lieu d’enfance, dans lequel je n’osais pas me rendre. La Méditerranée a cette jolie particularité d’avoir un fondement commun sur tout son territoire (caractérisé par l’odeur des pins et la vue de branches d’oliviers), qu’on soit en France, en Italie, au Liban, en Algérie. Elle permet d’être chez soi tout en étant ailleurs, lorsque l’on vient d’elle, en évitant le désarroi qui peut parfois nous transpercer, de retour chez nos parents, tout en retrouvant des merveilles. La Méditerranée est une terre courageuse, pour les gens comme moi, lâches.

Dans son texte, voyage onirique, Vittorini convoque une langue moderne, surprenante quand on a pu observer le poids des traditions siciliennes : avez-vous déjà dormi avec un crucifix au-dessus de votre lit ? Ce n’était pas mon cas, j’y ai eu droit tous les jours. Des années après mon voyage, j’ai bien sûr souri à la lecture des noms de villages traversés par le personnage. Il ne s’agit pas de belles stations balnéaires touristiques, non, mais de hameaux perdus au creux des montagnes, atteints par des trains et locomotives branlants, dans la nuit, troisième classe locale. Tel village a été, entre-temps, traversé d’un tremblement de terre. Il n’existe plus. Tel autre avait été une étape maraîchère fort appréciable. Dans celui-ci, j’ai randonné et je connais le chemin dont l’auteur parle. Rien dans nos deux vies ne peut décemment résonner (je connais la Sicile grâce à Easyjet et Airbnb), mais je vois bien de là-bas qu’un décor crée un même sentiment. Et si la vie n’est pas composée de cela, le sentiment, alors quoi ?

Je connais finalement les intérieurs concaves et blancs, dont il faut cacher les interstices pour ne pas être aveuglés par la lumière d’été. Je connais le menu quotidien de la vieille mère du héros, Silvestro, que nous avions fini par également adopter à force de vivre en autochtone (c’est ce que nous croyions). Je connais les craquelures sur la peau. Le portrait dressé d’une Sicile sombre, éloignée de celle des vacances, ancienne, pauvre, je le connais aussi, car bercés de certaines illusions, nous n’étions tout de même pas dupes, et nous avions bien vus les bords de routes, les demi-sous-sols et les habitants fatigués sur les marchés.

Dans ce texte, farandole de personnages symboles de la société italienne de la fin des années 1930, rencontrés au gré de son voyage, dans le train ou en-dehors, obsession de la guerre et de la douleur : ils sont loin, les ferrys pour les îles éoliennes et les vendeurs de noix de coco sur la plage de Mondello. La Sicile est une religion plus que sa religion elle-même, dans les postes de télévision gigantesques, toujours allumés à haut volume au milieu des cuisines, les dentelles étouffantes regorgeant dans tous les appartements, les putains et les mamans, les biscuits en pyramide, mais l’Italie ne l’est-elle pas aussi, religion à part entière, et que dire alors du bassin méditerranéen dans son ensemble ?

Je me perds en faisant les liens entre ces terres, entre mes souvenirs d’enfance, de jeune adulte et les images évoquées par cette lecture, chef d’œuvre absurde, critique de l’Italie fasciste. J’essaie de réaliser des comparaisons, mais elles sont vaines ; je suis l’archétype de la bobo désormais, tandis que Vittorini dénonce, d’une manière lancinante, la violence d’années que l’on ne peut plus connaître et qui pourtant se ressentent encore, partout sur le territoire sicilien aujourd’hui, comme si parfois, le temps s’était arrêté, sur l’île de Démeter et d’Héphaïstos, écrasé par la mafia, le soleil de plomb et la vie laborieuse. Voilà, c’est cela qui m’a sidérée : le vécu en temps réel des différentes facettes d’un lieu : villégiature ou origines, été ou interminables années de vieillesse, renouveau ou manque d’espoir et d’eau. Richesse méridionale et tomates gorgées de sucre, sécheresse évidente, frissons au vent du soir, levers de soleil, fin d’une histoire.

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