Les vicomtes pourfendus

Vous connaissez le vicomte de Terralba ? C’est un bonhomme qui s’est fait couper en deux par un boulet sur un champ de bataille. Il a survécu, mais il est devenu fou, et la partie droite - celle qui reste - coupe tout ce qui bouge en deux. Je suis prof de lettres en banlieue, je suis française, tunisienne et de culture musulmane. Je me suis toujours sentie coupée en deux.

Quand j’ai appris la nouvelle, je n’ai pas bien compris ce qu’il en était. La quantité d’informations qui nous parvient est telle ces derniers temps qu’on ne sait plus vraiment comment réagir, chaque jour nous poussant davantage au fond d’un gouffre amer dans lequel toute sensation disparaît au profit d’une espèce de vague impression d’angoisse, comme une trace de buée sale dans notre esprit anesthésié.

Je me suis couchée sans y penser, heureuse de ma soirée, occupée à d’autres choses. C’est samedi matin que je me suis rendue compte de ce qui se passait et de ce que cela impliquait.

Je me baladais dans la rue avec Candide à la main gauche, hasard de la préparation à l’agrégation interne. Ce texte m’a toujours emmerdé, je le trouve trop long pour rien, plat, et mille fois trop étudié, désossé, découpé. Une couillonerie, pour reprendre les mots de Voltaire à l’adresse de son propre texte. Les gens regardaient, voyaient le nom écrit en larges lettres bleues sur la couverture, me fixaient ensuite d’un air curieux. Je ne lisais pas le bouquin ; j’avais mon portable à la main droite et je faisais défiler les informations sur les réseaux. Les petits coeurs niais, les condoléances à l’adresse de la famille du défunt. Et le torrent de boue, déjà. Je pensais à mes élèves, et je me suis demandée ce qu’ils pensaient de tout ça. À ce qu’ils allaient se prendre dans la gueule sans avoir rien demandé.

Je ne traiterai pas des caricatures de Charlie Hebdo, des motivations du tueur, de la cabale menée contre Samuel Paty sur les réseaux avant son assassinat - et ne voyez pas dans ce texte quoi que ce soit justifiant d’une manière où d’une autre ce qu’il s’est passé. Si vous souhaitez des commentaires à ces faits, voyez les mille échos de mille voix déjà propulsées partout sur les réseaux. Paix à l’âme de mon collègue, mes condoléances à sa famille.

Je pense simplement à mes élèves et à ce qu’ils doivent ressentir et j’aimerais évoquer les troubles qui m’agitent depuis ce matin.

Je suis prof de lettres en banlieue, je suis française, tunisienne et de culture musulmane. Je me suis toujours sentie coupée en deux. Cet état de fait, je commence à peine à m’en accommoder. Gamine, j’écrivais « Tunisie » avec un coeur partout sur les tables du collège et j’apprenais les versets coraniques et la prière avec passion, sous le regard fier des mes parents, tous deux immigrés du même village.

Partie ensuite au bled pour cinq ans, je reniflais les emballages des paquets de bonbons qu’on m’amenait de France, espérant capter un reste d’odeur des rues de mon 95. Avoir l’esprit en grand écart constant, ça demande beaucoup de souplesse et pas mal de philosophie : c'est la littérature qui m’a sauvé la vie.

L’immense majorité de mes élèves est issue de l’immigration aussi, deuxième ou troisième génération pour la plupart ; beaucoup sont de culture et de confession musulmane. Ils vivent aussi ce déchirement, et le gèrent avec plus ou moins de succès.

Une certaine connivence s’est crée entre nous, liée entre autre au fait d’avoir la peau foncée, de m’appeler Ben Romdan et de maîtriser un argot un peu particulier, cette langue de dénaturés qu’on moque à toute les sauces à coup de wesh wesh ridicule et qu’on a en vérité tant de mal à imiter.

Je n’ai évidemment jamais évoqué ma vie privée et ma vie spirituelle avec mes élèves, mais eux le font volontiers, et attendent de moi que je comprenne ce qu’ils vivent et que je leur apporte des réponses, parce que je suis leur professeur.

C’est comme si, implicitement, on faisait partie de ce même club de gens qu’on ne sait pas où foutre, qui aiment le bled mais ne voudraient certainement pas y vivre, qui parlent, mangent, respirent français mais ne se sentent pas en phase avec les valeurs républicaines, qui portent sur leurs épaules le poids d'un héritage dont ils n’ont même pas réellement conscience, et dont le coeur enfin balance jusqu’à ce qu’à un moment, il y ait choix. Et avec ce choix, forcément, une trahison.

Je sors de mes gonds quand j’entends dire que les adolescents sont stupides, qu’ils ne comprennent rien, qu’ils ne s’intéressent qu’à leur portable ou leurs jeux vidéos : c’est absolument faux.

J’ai eu des discussions bien plus profondes avec mes élèves qu’avec des adultes de milieux dits intellectuels, fats et gonflés d’orgueil.

J’ai mis un point d’honneur à faire de mon cours un lieu d’expression libre, où des propos parfois violents peuvent se tenir : la seule consigne étant d’exprimer ses vues poliment et de manière argumentée. On arrive toujours à un consensus, ou du moins à une compréhension mutuelle des différentes parties en place.

Il y a eu des engueulades, même des empoignades sur des sujets divers : homosexualité, racisme, discrimination, politique et oui, religion. C’est le jeu qui veut ça : vingt-cinq adolescents avec des tas d’histoires sur le dos, assis sept heures par jour sur une chaise et pleins d’une énergie qui ne se vide nulle part, ça ne peut que faire des étincelles.

La dernière date de l’année dernière, peu de temps avant le confinement. J’avais évoqué l’affaire Mila, en ayant insuffisamment préparé le débat - ça m’arrive de me foirer. C’est monté très vite : deux gamins au fond, l’une musulmane, l’autre chrétien, se sont échangés quelques mots. Le garçon, un petit nerveux au sang chaud, s’est levé pour frapper sa camarade.

Le manège des sanctions s’en est suivi, l’affaire s’est réglée rapidement. En allant discuter avec lui, au calme, et tandis qu’il pleurait, il m’a dit « Madame, elle s’en est prise à ma religion. C’est moi, ma religion. C’est mon identité. Je suis chrétien catholique et portugais. Elle m’a manqué de respect, elle m’a nié. »

A un âge où l’on cherche à tout prix à affirmer une appartenance à un groupe, une communauté, et qu’on se voit coupé en deux, quoi de mieux que la religion pour vous réconcilier tout ça et donner du corps à ce que vous êtes? On y trouve toutes les réponses - la vérité importe peu, c’est l’unité qu’on recherche.

Voltaire et les Lumières, ça manque un peu d'absolu quand on a quatorze ans. Dieu permet de se reconnaître quand on se regarde dans le miroir et donne du sens à ce qu’on fait dans un pays qui en manque de plus en plus.

Pourquoi ce ne sont pas les valeurs républicaines qui constituent cette base à l’identité ?

Parce qu’elles ont échoué à se valoriser auprès des familles venues d’ailleurs, écartelées elles aussi entre traditions et progrès, entre envie d’offrir un avenir aux enfants et de s'intégrer mais sans trahir l’histoire de leur peuple d’origine, traînant avec elles tout ce que le colonialisme (entre autres) a eu de conséquences des deux côtés.

On leur reproche d’ailleurs à chaque fois d’être traîtres : « ta fille parle mal la langue », « ton fils est élevé comme un keffer », alors ils font de leur mieux dans cet équilibre précaire : envoyer le gamin à l’école publique parce qu’il lui faut une instruction puis un métier, mais lui inculquer des préceptes religieux rigides sur lesquels on ne discute pas - l’islam modéré, mais de quoi parlez-vous donc ? - refuser que l’un des côtés se mélange à l’autre et ne pas comprendre pourquoi, parfois, le gamin dérape.

C’est de la lâcheté pure, et c'est criminel : on refile le dilemme à la génération d’après.

Et à un moment, le fils, la fille choisira : ce sera soit la famille, la religion, les traditions, qui étouffent mais qui rassurent ; ou la liberté, la joie, la folie et la peur de finir sous la broche du diable. Ils s’arrachent donc une partie d’eux-mêmes.

Que choisiriez-vous, entre votre famille et ses principes et votre pays et sa liberté ?

Posez-vous deux secondes et pensez-y sérieusement. Il y a de la tragédie à la clef ; il y a nombre de jeunes gens qui regardent vers le ciel histoire de n’avoir pas à avancer. Je n’ai jamais rien fait sans avoir ce sentiment de culpabilité profond, ancien, qui me faisait me flageller quand j’embrassais un garçon parce qu’on m’avait dit chez moi que c’était mal ; et qui me faisait me taire quand les copains des amphis de lettres parlaient d’Islam sans y comprendre grand chose.

Voilà un bon moteur à idéologies : la culpabilité. Il faut savoir slalomer entre ses fantômes.

Rien ne justifie qu’on décapite un homme dans la rue, professeur, aimé de tous, père de famille. Il n’y a aucun débat à avoir là-dessus. Je sais que ça, mes élèves le comprendront sans aucun problème. Mais oui, il faut le dire clairement : beaucoup ont et auront du mal à comprendre pourquoi on caricature ce qui constitue leur identité naissante, ces branches sèches d’un arbre aux racines blessées auxquelles ils se rattrapent tant bien que mal : la religion.

Et ils admettent difficilement qu’on en parle, parce que c’est leur être profond qui se voit touché.

La liberté d’expression vaut moins à leur yeux que cette facette essentielle de leur identité, et de ça, il faut en parler avec eux. Il faut qu’ils puissent trouver l’accord aux deux parties de leur être, il faut qu’ils comprennent ce que cela signifie de pouvoir montrer librement des caricatures dans une salle de classe et il nous faut admettre qu’ils peuvent ne pas être d’accord avec ce qu’ils voient et réagir avec véhémence, parce que c'est comme ça que se construit une identité, et pas à coup de slogans et de discours.

Je pense à cette élève à laquelle je suis très attachée, qui, l’an dernier encore, tombait dans le plus profond des désespoirs. Elle ne se reconnaissait plus, ne savait pas quoi faire de son avenir, ne travaillait plus. Je la récupérais régulièrement en pleurs et commençait sérieusement à m’inquiéter de son sort. Le mois du ramadan arrive, elle se voile, et l’apaisement vient dans le même mouvement. Elle faisait ce qu’il fallait pour se réconcilier avec elle-même, comme des milliers d'entre nous chaque jour, et personne n'a à la juger sur ce point.

Je pense à elle ce soir, et je me dis que lorsqu’elle entendra partout que l’Islam est un danger pour la France et qu’on décapite des professeurs en son nom, elle va devoir trahir quelque chose d’elle-même, comme des tas d’enfants d’immigrés à qui on demande de choisir constamment entre deux parties d’eux- mêmes, comme on me l’a demandé à moi ; je réponds encore et toujours que je ne sais pas, et que je ne choisirai rien, et que vous pouvez bien aller vous faire voir.

Non, nous ne serons pas des vicomtes pourfendus.

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