LA FONDATION AL THANI DOTE LE MUSÉE GUIMET D’UNE RARE PORTE EN IVOIRE INDIENNE

Le 4 avril 2019 le musée Guimet célébrait le don de la Fondation Al Thani d’une rare porte indienne d’ivoire sculptée. Datant de la fin du XVIIé siècle ou du début du XIXe, elle est dédiée à la représentation de l’amour courtois sous son aspect érotique dans un luxueux décor de palais.


LA FONDATION AL THANI DOTE LE MUSÉE GUIMET D’UNE RARE PORTE EN IVOIRE INDIENNE

Le 4 avril 2019 le musée Guimet célébrait le don de la Fondation Al Thani d’une rare porte indienne d’ivoire sculptée. La soirée fut organisée autour de la conférence du professeur Ebba Koch, spécialiste de l’art et de l’architecture de l’Inde Moghol qui devint en 2001 conseillère auprès de la Conservation Collaborative du Taj Mahal :

https://kunstgeschichte.univie.ac.at/en/about-us/staff/university-lecturers/koch-ebba/koch-publications/koch-all-publications/

Son intervention dans le cadre des Rencontres Al Thani : Le Taj Mahal, Orphée, les Moghols et les Médicis, explora les influences artistiques, intellectuelles et philosophiques entre l’Inde et l’Italie à travers les échanges commerciaux et diplomatiques de la Route de la Soie qui, à la Renaissance, apportaient les plus belles soies indiennes aux ports de Venise et de Gènes. Ainsi s’explique la présence d’un panneau de mosaïque de pierres semi-précieuses représentant Orphée charmant les animaux dans la salle d’audience du Fort Rouge à Delhi construit par l'empereur Moghol Shâh Jahân entre 1636 et 1648.

Trône de la Salle d’Audience du Fort Rouge, 1636-48, Delhi, Inde Trône de la Salle d’Audience du Fort Rouge, 1636-48, Delhi, Inde

 Trône de la Salle d’Audience du Fort Rouge avec le panneau de pierre dures représentant Orphée charmant les animaux d’origine florentine, 1636-48, Delhi, Inde

 

Orphée charmant les animaux sauvages, Fort Rouge, Delhi Orphée charmant les animaux sauvages, Fort Rouge, Delhi
Ces panneaux de mosaïque florentine produits à Florence par l’Opificio delle Pietre Dure fondé en 1588 par Ferdinand I de’ Medici étaient exportés afin de décorer les cabinets plaqués d’ébène des amateurs, souverains, aristocrates et collectionneurs en Europe et à l’étranger, très souvent présentés comme de prestigieux cadeaux diplomatiques. Ils étaient destinés à contenir des objets rares et précieux tels bijoux, dentelles, coquillages exotiques, médailles et monnaies antiques, le contenant et le contenu étant pareillement rares, précieux et partie intégrante de l’ethos humaniste de la Renaissance. L’iconographie de ces panneaux s’inscrivait dans cet esprit en évoquant de manière didactique les mythes antiques.

Le cabinet Barberini plaqué d’ébène et de palissandre, décoré de plaques de pierres semi-précieuses montrant au centre Orphée charmant les animaux, surmonté des armes de la famille Barberini, autour des représentations des Fables d’Ésope, une salamandre et un phoenix, associés au pouvoir de régénération par le feu. Florence c. 1606-23. The Metropolitan Museum of Art, New York

Le Cabinet Barberini, Florence, c. 16O3°26, The Metropolitan Museum of Art, New Yok Le Cabinet Barberini, Florence, c. 16O3°26, The Metropolitan Museum of Art, New Yok
 Le mythe d’Orphée est porteur d’une symbolique complexe et mystérieuse. Marsilio Ficino le cite en 1471 dans son Corpus Hermeticum :  ‘Hermès Trismégiste fut appelé le premier théologien ; il fut suivi par Orphée, qui initia Aglaophème aux saintes vérités, et Pythagore succéda en théologie à Orphée, qui fut suivi par Philolaos, maître de notre Platon. C’est pourquoi il n’y eut qu’une seule secte de la prisca theologia [théologie antique], toujours cohérente par rapport à elle-même, formée par six théologiens selon un ordre admirable, qui commence par Mercure [Hermès] et se termine par Platon’. Le Concile de Florence visant au rapprochement des Églises d’Orient et d’Occident convoqué en 1438 par le Pape Grégoire IV amena en Toscane les savants grecs porteurs de la Prisca Theologia, source du renouveau Néoplatonique. Ficino, théologien et humaniste, traducteur de l’œuvre de Platon en latin, fonda en 1462 l’Accademia Neoplatonica sous l’égide de Cosimo de’ Medici. Son rayonnement et son influence à travers ses écrits et ceux de ses élèves, dont Pico della Mirandola, nourrirent l’activité intellectuelle et artistique de la Renaissance. 
Orphée, Cabinet Barberini Orphée, Cabinet Barberini

Orphée fut poète visionnaire et musicien, comblé de dons par Apollon qui lui offrit sa lyre à sept cordes à laquelle il en ajouta deux en l’honneur des neuf Muses dont l’une était sa mère, Calliope, Muse de la Poésie Epique et de l’Éloquence. Ses chants et sa musique charmaient les animaux sauvages et faisaient vibrer la Nature entière. Son mythe, apparu vers le Ve siècle av. JC, est lié aux rites des Mystères initiatiques d’Éleusis, de Déméter et de Dionysos. L’Orphisme célèbre l’Harmonie Universelle de La Table d’Émeraude d’Hermès Trismégiste : Tout est en Tout. Ce qui est en bas est aussi en haut, dont la Musique des Sphères Pythagoricienne et sa métaphysique basée sur les Nombres et la Géométrie Sacrée. En 1509 le franciscain mathématicien Luca Pacioli publia à Venise un traité De Divina Proportione dont la première partie traitant du Nombre d’Or est illustrée par Léonard de Vinci.

Cet aspect bénéfique de l’Harmonie Universelle qui apporte Paix et Prospérité au monde et aux hommes fit d’Orphée un symbole utilisé par les princes et souverains de la Renaissance, telle la famille des Barberini, Princes de l’Église sur le cabinet à leurs armes, ou l’Empereur Moghol Shâh Jahân au sommet de son trône au Fort Rouge de Delhi. Les rois de France furent aussi sensibles à ce message. À Saint Germain-en Laye Henri IV manda en 1599 Tommaso Francini, fontainier du grand duc Ferdinand I de’ Medici afin d’agrémenter les jardin du Château Neuf de grottes artificielles à thème mythologique. 

La Grotte d’Orphée, Saint-Fermain-en-Laye, gravure Abraham Bosse, 1624

La Grotte d’Orphée, Saint-Fermain-en-Laye, gravure Abraham Bosse, 1624 La Grotte d’Orphée, Saint-Fermain-en-Laye, gravure Abraham Bosse, 1624
Les jardins des villas médicéennes reflétaient le désir de l’universalité humaniste de la Renaissance et complétaient les collections des Studioli, les premiers Cabinets de Curiosités, où l’ensemble de la connaissance humaine se trouvait rassemblé. Les grottes de rocaille aux parois intérieures incrustées de coquillages, contenant des sculptures, des fontaines aux jeux d’eaux sophistiqués qu’animaient des automates, furent construites dans les jardins, dont les perspectives ordonnées des parterres et des bosquets symbolisaient le pouvoir du souverain sur le monde. Lieu de rencontres, de discussions, de concerts et de banquets, la grotte aussi symbolisait le monde ésotérique des mystères antiques initiatiques et de la tradition hermétique. La Grotte d’Orphée à Saint-Germain-en-Laye, qui en comptait sept dont l’une célèbre pour son orgue hydraulique que jouait une Demoiselle automate, figurait dans l’éducation initiatique au métier de roi du jeune Louis XIII, tel le relate son médecin Jean Héroard dans son Journal.

L’autre aspect du mythe d’Orphée, qui est intimement lié à la notion hermétique et platonique de l’Harmonie Universelle, du Beau et du Bien, est la notion de l’Amour dont le pouvoir invincible lui permit de descendre aux Enfers et de retrouver sa bien-aimée Eurydice.

Ce fut l’Empereur Moghol Shâh Jahân dans le mausolée à la mémoire de sa femme, le Taj Mahal, qui matérialisa l’ode s

Taj Mahal, Agra, Inde, 1631-43 Taj Mahal, Agra, Inde, 1631-43
uprême à un amour éternel dans un monument. Construit de marbre blanc et décoré d’incrustations de pierres précieuses et semi-précieuses de 1631 à 1643, ce pavillon à la gloire de l’amour vibre des proportions divines du Nombre d’Or, pour reprendre la formule de Luca Pacioli. C’est sur la terre indienne l’ultime représentation de l’Harmonie Divine de la tradition hermétique et pythagoricienne, sis au milieu d’un jardin dont le nom persan est Paradis. C’est le Paradis sur terre symbolisé par la manifestation de l’Amour Humain, reflet de l’Amour Divin, dans une nature que l’art et la main de l’homme ont façonnée à l’image divine. La Prisca Theologia de Ficino est universelle dans l’échange et la fécondation mutuelle spirituelle, philosophique, intellectuelle et artistique entre l’Orient et l’Occident.                                                   

La porte d’ivoire sculpté du musée Guimet est est elle aussi dédiée à la représentation de l’amour humain mais sous son aspect érotique. Le travail de l’ivoire est un art traditionnel de l’Inde depuis l’Antiquité, comme le démontrent les statuettes du Trésor de Begram en Afghanistan datant du Ier siècle de notre ère, des exemples similaires furent découverts à Pompéi. L’ivoire indien était très prisé sous l’Empire Romain pour la production des diptyques, tablettes à écrire, tel le Diptyque Barberini du VIe siècle décrivant le Triomphe d’un empereur byzantin.

Le diptyque Barberini, VIe siècle, Byzance. Musée du Louvre, Paris Le diptyque Barberini, VIe siècle, Byzance. Musée du Louvre, Paris
 Il fut offert au Cardinal Francesco Barberini au XVIIe siècle par l’érudit humaniste et collectionneur provençal, Nicolas Claude Fabri de Peiresc, créateur d’un Cabinet de Curiosités renommé sur lequel il correspondait avec le peintre Peter Paul Rubens à Anvers, lui aussi savant collectionneur. Le diptyque Barberini, VIe siècle, Byzance. Musée du Louvre, Paris

 L’attrait de l’ivoire dans la confection d’objets de luxe : peignes, coffrets, statuettes telles à Begram est décrit par le Dr. Sherman E. Lee dans un article ‘An early Pâla ivory’ en 1949 dans le Journal of the Indian Society of Oriental Art (JISOA) : ils ‘ …donnent un plaisir esthétique particulièrement grand du fait que le matériau lui-même prête sa nature à la spiritualité sensuelle indienne.’

Ainsi en est-il dans la porte du Musée Guimet composée de huit panneaux montés sur bois d’ivoire sculpté de scènes galantes encadrées par des frises de feuillage, de lotus stylisé, et de rosettes. Ses dimensions sont impressionnantes 1m72 x 95.5 cm et témoignent de l’usage de l’ivoire à grande échelle solide ou en revêtement dans le mobilier. Des sièges et pieds de trônes sculptés se trouvent dans des musées en Inde, Musée National de New Delhi et à l’étranger The Freer Gallery of Art, Washington, The Museum of Art, Philadelphia, The Victoria & Albert Museum, Londres. Seuls des panneaux d’une porte du palais de Mysore ont survécu, il fut détruit dans un incendie en 1897.                                                                                               

Porte d'ivoire, Inde méridionale, don Al Thani, Musée Guimet, Paris Porte d'ivoire, Inde méridionale, don Al Thani, Musée Guimet, Paris

La tradition narrative de la sculpture indienne illustrant les textes sacrés sur les parois des temples, objets d’art et de culte, remonte à l’Antiquité. La spiritualité indienne s’étend à tous les aspects de la vie sur terre ainsi dans la description du Kama, ou désir, dans plusieurs textes dont le Kama Sutra, un manuel sanscrit écrit par Vātsyāyana daté entre le Ve siècle av. JC et le IVe siècle de notre ère. C’est un guide dédié de manière très concrète à ‘l’art de bien vivre’ la sexualité que ce soit dans la vie intime ou dans la société, des scènes érotiques en représentent les préceptes dans l’art hindou. Kama est l’un des quatre Puruārthas ou buts de la vie humaine, un principe fondamental de l’Hindouisme, les trois autres étant Dharma, vivre selon un code de morale, Artha atteindre à la prospérité et Moksha, se libérer des liens karmiques par la pratique de valeurs spirituelles. 

Porte de huit panneaux d’ivoire sculpté de scènes galantes,montés sur bois, Inde méridionales, fin du XVIIIe début du XIXe siècle, Musée Guimet, Paris 

                                                                         

Porte indienne en ivoire, détail Porte indienne en ivoire, détail
        

Sur la porte Al Thani les personnages évoluent dans un décor de palais luxueux et sont vêtus d’habits princiers démontrant l’influence raffinée de l’art musulman bien que cinq figures masculines portent des turbans Marathes dont la mode se répandit en Inde méridionale à la fin du XVIIIe siècle, ce qui permet de la dater. Le bonheur sur terre est le reflet de la félicité divine, il est ainsi célébré et sanctifié dans la tradition hindoue. Les mots du yogi franco-indien qui m’initia au yoga avant mon départ à Londres et mon mariage l’exprimaient : ‘Quand un homme et une femme font l’amour de tout leur corps, de tout leur cœur et de toute leur âme, les anges dans le Ciel eux-mêmes sont jaloux.’

 

La Collection Fondation Al Thani constituée par Son Altesse Cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani est composée de plus de 6000 oeuvres provenant de nombreuses civilisations de l’Antiquité à nos jours. https://www.thealthanicollection.com/

Elle fit l’objet d’expositions à San Francisco, New York, Londres, Beijing, Saint-Pétersbourg, Fontainebleau, Paris et au Japon. Suite à un accord avec le Centre des Monuments Nationaux, elle sera présentée à l’Hôtel de la Marine à Paris en 2020 pendant une durée de vingt ans sous la forme d’exposition temporaire. Cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani l’exprime en ces termes : ‘La France est un pays dont l’histoire et la culture inspirent ma passion pour l’art, le patrimoine et la collection. Jusqu'à présent la Collection Al Thani a été montrée dans des expositions temporaires dans des institutions dans le monde entier, mais mon plus grand désir est qu’elle puisse être visible aussi souvent que possible, et par autant de monde que possible. Je ne pouvais pas être plus heureux que la Collection soit montrée durablement dans un monument aussi prestigieux et historique que l’Hôtel de la Marine, et que cet accord bénéficie à sa restauration, ainsi qu’à d’autres projets patrimoniaux dans toute la France.’ La famille royale Al Thani réside à Paris dans l’Hôtel Lambert sur l’Ile Saint Louis, œuvre de l’architecte Le Vau de 1640 à 1644 avant la construction de Vaux-le-Vicomte et de Versailles. Voltaire le décrivait comme ‘un palais digne d’un roi’, il fut modernisé et restauré à sa splendeur première à partir de 2010.  

Monique Riccardi-Cubitt, Paris, le 30 avril 2019    

 

 

 

 

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