À mes camarades étudiants épuisés

Les conséquences de la situation sanitaire ont conduit nombre d'entre nous à décrocher, et certains à commettre l'irréparable...nous assistons à une débandade générale, des rêves annihilés, l'esprit d'une jeunesse sémillante réduit en charpie par les désillusions, une naïveté partie trop tôt.

À mes camarades étudiants,

 

Je n’ai à offrir qu’un témoignage, aussi futile cela puisse-t-il être, et donner de l’écho aux sentiments qui animent ceux qui m’entourent. Pas un seul de mes amis n’aura su surmonter cette épreuve, bien plus terrible que n’importe quel examen, sans en garder des séquelles. Les uns souhaitent tout arrêter, car rien n’a de sens. Les autres s’accrochent désespérément, mais l’excitation première de la vie étudiante a depuis longtemps déjà laissé place à la morosité, fruit de l’incertitude. Quoique l’incertitude soit relative : les mots de nos ministres s’envolent d’un jour à l’autre, les circulaires relèvent d’une propagande qui sonne creux…à quoi bon y prêter attention.

Alors, nous nous traînons, comme des grognards, désabusés, épuisés par quatre ou cinq pauvres mois de cours. Les tribuns tribunent, le gouvernement gouverne, les travailleurs travaillent…Chacun à son poste, et puis les autres, les fainéants, ils se débrouilleront très bien tout seuls ! On nous dit alors : le gouvernement nous méprise, le gouvernement trahit, le gouvernement nous ment…et de toute part, ça gueule, à droite, à gauche, partout les oreilles sifflent et les piques frappent. Comment ne voulez-vous pas que les jeunes abandonnent tout espoir, qu’ils prennent la vie comme elle vient et s’éloigne des atermoiements ridicules de la politique ?

Mes camarades, je les comprends, et je ne cherche même plus à raisonner avec eux. Bien sûr que dans ces conditions, on ne pense plus qu’à soi ; que l’individualisme prenne le pas sur les valeurs collectives n’a rien d’étonnant. La superbe de la « civilisation » a perdu de son éclat, et nul ne sait si c’est une ère crépusculaire qui se dessine devant nous.  Car tout est si misérable, à la radio chaque matin, un nouveau scandale, une nouvelle crise, une fermeture d’usine, la courbe du chômage, les flics, les migrants…Est-ce normal de se dire à 18 ans : « J’espère qu’on va échapper au pire, et bonne chance pour les suivants » ?

N’est-ce pas pathétique de penser avec nostalgie à un passé que l’on n’a jamais connu ? La jeunesse, ce n’est pas l’avenir, la jeunesse ça ne veut plus rien dire, j’en veux à tous ceux qui s’enfoncent déjà dans le sable mouvant d’une société qui, si elle n’est pas complétement mauvaise, se détruit chaque jour un peu davantage.

Il y en a parmi nous, des fortes têtes, des bons qui ne se laissent pas abattre. Qui sont persuadés qu’ils pourront soulever des montagnes. À ceux-là, je leur souhaite bien du courage. J’aimerais y croire, mais les idées et les faits ne font pas toujours bon ménage.

C’est triste, nous subissons au lieu de profiter pleinement de la vie, mais face aux concepts économiques implacables qu’on nous assène d’en haut, que faire ? La révolution ? Il faudrait pour ça un peu de volonté, quand la peine et l’indignation cèdent désormais souvent à la résignation.

Non pas que je justifie cette attitude, non pas qu’il s’agisse là d’une quelconque fatalité, mais la flamme de notre jeunesse, sinon qu’elle se soit éteinte, a du moins vacillé.

Je tiens finalement à remercier mes professeurs, qui, pour la grande majorité, ont su démontrer un dévouement inégalable envers leurs étudiants. Grâce à leurs efforts, nous avons gardé un peu d’espoir, en partageant notre désarroi. L’un d’eux nous disait, seul devant les chaises vides d’un amphithéâtre lugubre, « Je fais cours dans un désert ».

Oui, nous partageons tous cette impression. Mais s’il apparaît évident que les oasis promis par le libéralisme et le capitalisme n’ont toujours été que de vulgaires mirages, nous n’en sommes pas moins perdus, sans repères, dans un désert.

 

Tenons bons, jusqu’à demain au moins.

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