Le mauvais élève de Paul Ricoeur

« Il est urgent de ne pas se contenter d’une opposition entre un discours moral et une logique livrée à elle-même. » ... cette phrase du philosophe Paul Ricœur, dont on a pu dire un peu vite qu’Emmanuel Macron fut l’élève, ....--jean-emmanuel ducoin. Effondrement(s)--Le faux nez «progressiste» --François Dosse : « Redéfinir un projet intellectuel pour sortir d’un paysage de ruines »

 L'éditorial de Maurice Ulrich- Relecture - Vendredi, 7 Septembre, 2018

« Il est urgent de ne pas se contenter d’une opposition entre un discours moral et une logique livrée à elle_même. » Dans un entretien publié en 1991, cette phrase du philosophe Paul Ricœur (beurk...!), dont on a pu dire un peu vite qu’Emmanuel Macron fut l’élève, pourrait être d’aujourd’hui.

Elle est l’épicentre de la sorte de secousse qu’a été la démission de Nicolas Hulot.

On peut discuter de son ampleur peut-être, mais les répliques sont à venir et prennent de manière inattendue une tout autre dimension. D’abord avec la manifestation de ce samedi, à la suite de l’appel lancé sur Internet par un citoyen, tout simplement, Maxime Lelong qui s’exprime ici même dans l’entretien que nous publions.

On peut aussi évoquer l’appel public d’une centaine d’artistes, publié cette semaine alors même qu’est prévue, samedi également, la Journée mondiale pour le climat de multiples ONG. La conscience de l’urgence grandit avec le sentiment que nous entrons dans le brouillard d’une étuve, pour reprendre le mot de Nicolas Hulot, pour aller droit dans le mur. Il faut changer.

On doute que la nomination de François de Rugy soit à la hauteur de l’exigence et de l’urgence. Le discours moral, voire culpabilisateur, à l’égard des comportements individuels ou même collectifs a de beaux jours devant lui, mais la logique « livrée à elle-même » continue.

On ne résiste pas à citer ici encore Paul Ricœur : « Ce qu’il faut commencer par contre aujourd’hui et sans tarder, c’est la critique du capitalisme en tant que système de distribution qui identifie la totalité des biens à des biens marchands. » Monsieur le président, il semblerait bien que vous n’ayez pas tout compris. Sauf votre respect, une relecture s’impose.

Le profit, le court terme, le choix des dividendes comme critères de gestion contre l’utilité sociale nous enfument dans tous les sens du terme et nous interdisent de penser l’avenir en commun. Les citoyens qui seront demain dans la rue sont des Gaulois, si vous voulez et si ça caresse dans le sens du poil ceux qui se reconnaissent en vous et s’imaginent modernes, mais c’est avec ces citoyens, avec les peuples, que va se construire un monde où l’on pourra respirer.

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Le bloc-notes de jean-emmanuel ducoin. Effondrement(s)

Pour Mac Macron, voici venu le point ultime du désamour : la défiance.

Défiance Fin, recommencement, prolongation et/ou perpétuation de quelque chose… Toute « rentrée » génère ses troubles et ses imperfections, quand vous reprend méchamment par la manche l’ardeur d’une actualité affligeante que vous aviez mise à bonne distance, moins par irrespect que par autoprotection passagère. Illusion.

Le spectacle de la Macronie, pour tout scrutateur patenté, lasse autant qu’il réjouit l’imagination au cœur du réel. L’écrivain Philippe Besson – récompensé comme il se doit par un titre de consul, le croyez-vous ? – avait sans doute raison : Mac Macron n’est qu’un personnage de roman, pour ne pas dire de fiction.

Et si, dans le registre de l’ancien monde ou du siècle passé, voire du précédent, il nous fallait le caractériser, nous penserions à coup sûr aux pires personnages qui hantèrent jadis nos lectures adolescentes. Alors nous réaliserions qu’entre lui et « son » peuple (vu du haut vers le bas, bien entendu) plus rien n’aurait lieu, que plus rien ne pourrait jamais avoir lieu, que la vie (du bas vers le haut, cette fois) reprendrait ses cartes et ne laisserait de place ni pour l’enthousiasme, ni pour la croyance et la foi.

Seules subsisteraient la résignation douce et cette pitié réciproque et attristée, auxquelles nous ajouterions le point ultime du désamour : la défiance. Une défiance totale envers l’homme, ses pratiques et même ses idées…

Arrogance Les puissants, et tous ceux qui s’en revendiquent jusque dans leurs comportements inconscients, héritiers la plupart du temps de leur classe « supérieure », finissent toujours par payer cash leur arrogance crasse.

Car cela se voit, s’entend et finit par pénétrer les esprits les plus rétifs à l’observation simple. En l’espèce, Mac Macron est un maître absolu, quasiment indépassable ; une sorte de cas d’école qu’il conviendrait d’étudier dans tous les cursus psychosociologiques et philosophiques.

Lorsqu’il laisse transparaître ce que nous pouvons considérer comme un cynisme complet – en particulier dans ces passages relâchés où il avoue tout uniment son mépris du peuple et de l’esprit français –, que percevons-nous en vérité ? Rien d’autre, chez lui, qu’un effondrement moral généralisé à quoi se résume son pouvoir suprême, quand la voix, la parole et le regard apportent le témoignage douloureusement irrécusable de la persistance d’un caractère intrinsèquement libéral.

C’est sérieux, vous savez, un effondrement moral. Il s’apparente à un vieillissement, qui puise ses racines dans les origines idéologiques fondamentales. S’ensuit une dégradation, secrète d’abord, se frayant un chemin à travers l’intérieur de l’organisme mental, avant d’éclater au grand jour.

Le monde de Mac Macron est donc tout sauf un sujet d’émotion ; lui-même n’étant qu’un dispositif froid et rationnel au service des intérêts privés et de la noblesse d’État, dénué de valeurs de solidarité et de compassion pour les choses humaines véritables.

Système Tout cela finira mal. Et bientôt, au seuil de nos portes, nous serons saisis par le froid, le vent et les frimas de l’automne ; les branches noires des arbres dénudés se détacheront sur le ciel gris sombre, des nuages affecteront des formes déchiquetées.

Chacun à sa place, subalterne ou élevée, dans le système de production occidental des élites qui nous chanteront les louanges de « l’économie », qui n’est ni une science, ni un art, qui n’est en définitive à peu près rien du tout sinon un processus de dégradation continu, par paliers, puis par secousses brusques. Fin ? Ou recommencement ?

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Contre-feux. Le faux nez «progressiste» d’Emmanuel Macron - Vendredi, 7 Septembre, 2018 - Olivier Morin

La République en marche agite le spectre de l’extrême droite pour usurper la place de seule alternative en europe.

Ainsi donc, Macron s’autodéclare l’artisan d’une plateforme « progressiste » aux élections européennes de 2019. Ce serait l’ultime réponse au camp nationaliste. Un refrain corroboré par le départ de Christophe Castaner sur les routes de l’Europe cet été pour trouver des alliés dans les autres pays de l’Union européenne.

Branle-bas de combat donc, pour le président de la République, qui assénait devant le Congrès réuni en juillet que « la frontière véritable qui traverse l’Europe est celle aujourd’hui qui sépare les progressistes des nationalistes ».

Sauf que se servir de la montée des extrêmes droites en Europe ne suffit pas à faire oublier que les politiques menées par le gouvernement ne relèvent d’aucun progrès, ni social ni environnemental.

Pas de trace de progrès dans la politique répressive contre les migrants validée notamment par la loi asile et immigration, qui déclenche le mécontentement des organisations de solidarité avec les réfugiés.

Pas une once de progrès non plus dans la politiquefiscale et sociale d’Emmanuel Macron, qui supprime l’impôt de solidarité sur la fortune et désindexe plusieurs minima sociaux.

Nulle piste de progrès enfin derrière le dépeçage et la privatisation du rail, qui jette des centaines de camions sur les routes en plus de liquider un service public.

Quant à la lecture simpliste d’un affrontement supposé entre les seuls pseudo-progressistes à la sauce Macron et les nationalistes, elle risque de jeter dans les bras de l’extrême droite les citoyens qui refusent la construction libérale actuelle de l’Union européenne.

Ian Brossat, chef de file du PCF pour le scrutin européen et qui porte une vision alternative pour le continent, juge quant à lui que « tout se passe comme si les libéraux acceptaient sans le dire de jouer un véritable paso-doble avec l’extrême droite pour mettre en place des politiques économiques et migratoires convergentes ».

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François Dosse : « Redéfinir un projet intellectuel pour sortir d’un paysage de ruines »

Historien, enseignant et épistémologue, François Dosse signe une vaste Saga des intellectuels français depuis la fin de la Résistance jusqu’à la chute du mur de Berlin. Il retrace, ce faisant, l’histoire – belle et conflictuelle – de ce pays qui aime tant les idées. Un pari ambitieux et réussi à force de rigueur et de maîtrise dans l’écriture.

Après la nuit si longue de l’Occupation, hantée par « le cauchemar nazi », l’avenir se découvre à nouveau, le rêve d’un avenir meilleur redevient clair. De quoi est fait le fond de l’air de l’après-guerre ? Le « souffle de l’histoire » est-il partagé entre l’espoir et la honte ?

François Dosse Voir le cœur de la culture européenne engendrer la barbarie nazie a donné un coup fatal à la divinisation de l’histoire qui a marqué tout le XIXe siècle, au cours duquel a dominé une vision téléologique d’un progrès continu de l’histoire qui, malgré des phases de régression, allait son chemin, si besoin à l’insu des acteurs sociaux, vers l’émancipation et le développement, vers un progrès indéfini.

La Grande Guerre de 1914-1918 avait déjà fortement ébranlé cette conviction et l’on parlait déjà du Déclin de l’Occident avec Oswald Spengler. Après 1945, c’est plus grave car ce n’est pas seulement l’Europe qui est en déclin, c’est l’humain, l’humanité qui est en cause. Cela renvoie à ce que dit le survivant des camps d’extermination Primo Levi, « la honte d’être un homme » après la Shoah.

On ne peut plus penser comme dans l’avant-guerre que la raison s’accomplit inexorablement dans l’histoire, comme le pensaient Kant, Hegel et Marx. Cela ne signifie pas que l’on ne puisse plus penser, mais il faut penser autrement. C’est le sens de la fameuse phrase d’Adorno et c’est ce qu’ont tenté tous ces penseurs français de la période avec une particulière intensité. Malgré cet impératif, le climat intellectuel s’avère propice, après quatre années de terreur nazie, à l’expression d’un souffle prophétique, à un optimisme que l’existentialisme de Sartre a incarné et dont le succès a dépassé le cercle étroit des philosophes.

Une thèse traverse cette histoire intellectuelle : le lent glissement d’un intellectuel qu’on dit engagé ou total, pour ne pas dire omnipotent, vers l’intellectuel décrit comme spécifique, voire dégagé. Comment expliquez-vous ce mouvement qui suit la pente raide de l’effondrement des grands récits ? Quelles conséquences ce basculement a-t-il eu sur les représentations et les manifestations de l’engagement ?

François Dosse On peut en effet distinguer plusieurs types d’intellectuels qui coexistent en une même période. Pour prendre l’exemple le plus connu, celui des deux « petits camarades », Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, dont l’un incarne l’intellectuel engagé, Sartre, lorsque l’autre, Aron, se définit comme un spectateur engagé. Entre 1944 et 1989, on assiste cependant à une crise progressive de la posture de l’intellectuel omniscient, universel qui du haut d’un surplomb détiendrait la position juste et aurait pour mission de parler au nom du peuple.

Cette figure a été magnifiquement incarnée par Sartre, mais elle a buté sur un réel tragique et de cruelles désillusions, faisant place à une conception plus modeste définie par Michel Foucault, qui prône la figure de l’intellectuel spécifique. Ce dernier intervient dans la cité sur ce qu’il connaît, mettant ses compétences au service des citoyens, ce que Foucault a fait à propos de la prison en publiant en 1975 Surveiller et punir, après s’être mobilisé dans une organisation qu’il a contribué à créer au début des années 1970, le GIP (Groupe d’information sur les prisons).

Une vive tension parcourt les années que vous étudiez : le regard porté sur ce qui a toujours donné à l’homme un frisson, l’Histoire. Jusqu’à quel point cette « crise d’historicité générale » fut-elle un enjeu, une bataille et un marqueur idéologiques dans la seconde moitié du XXe siècle ?

François Dosse Vous touchez là l’autre motivation qui m’a incité à écrire cette Saga, le basculement du régime d’historicité qui se déroule durant cette seconde moitié du XXe siècle, que François Hartog nomme le présentisme. Notre rapport à la temporalité connaît alors une crise par l’opacification du futur, l’absence de projet et le repli sur le passé, le patrimoine, la mémoire, sur notre espace d’expérience, pour reprendre une catégorie empruntée à l’historien Koselleck.

J’ai voulu tester cette hypothèse en retraçant précisément les moments de la rupture de notre relation à l’historicité entre la fin du nazisme en 1944 et la chute du mur de Berlin en 1989. Il apparaît assez clairement que l’horizon d’attente et d’espérance, de projection dans le futur disparaît progressivement au rythme des désillusions, des échecs et que le présent devient progressivement étale, coupé de tout projet. Cette évolution n’a rien de définitif, mais elle est le propre de cette période.

L’intérêt peut-être principal de votre enquête historique est d’apprécier l’activité intellectuelle à travers la vitalité et le réseau complexe des revues, sans hiérarchie non plus entre l’essai et le roman. La revue est-elle le lieu de l’adoubement et de la réplique ? Que dit l’attachement des intellectuels français à cette pratique, le recours au texte, de leur rapport au débat et à l’écrit ?

François Dosse Pierre Nora a dit un jour, à juste titre, que la vie intellectuelle sans revues ressemblerait à un encéphalogramme plat. En effet, le vrai cœur qui bat dans cette Saga des intellectuels n’est pas tant celui des individus, qui comptent pour beaucoup bien sûr, ni celui des logiques de champs des disciples de Bourdieu, mais celui des revues, de leurs projets, de leurs collaborateurs, de leur place dans les controverses. Elles sont de toute obédience, de gauche comme de droite, laïques ou confessionnelles, et toutes jouent un rôle majeur dans la vie des idées, qu’elles s’efforcent de réfléchir, de brasser, de décliner. Elles sont aussi des milieux essentiels de la sociabilité intellectuelle, de l’adoubement de ceux qui ont légitimité pour prendre la parole.

La singularité française se situe dans la double ambition d’un bon nombre de revues tant au plan de l’engagement politique qu’esthétique. Les Temps modernes de Sartre ont constitué longtemps un modèle de revue généraliste et avant-gardiste. L’autre aspect de la singularité française a été durant cette période une émancipation et une pluralisation des expressions par rapport à l’académisme incarné par une université centralisée et fermée à l’innovation et des disciplines souvent confinées dans leur simple reproduction.

La voie de la modernité est passée le plus souvent par la création de revues pour toucher un large public et transformer l’institution en faisant pression sur elle de l’extérieur. Le succès du structuralisme doit beaucoup à cette  efflorescence de revues qui ont permis au paradigme de s’imposer, puis de s’institutionnaliser, comme cela a été le cas au Centre expérimental de Vincennes à l’automne 1968.

Dans une partie charnière, vous analysez le séisme intellectuel provoqué par Mai 68. De quoi ce mois fatidique a-t-il fait intellectuellement la démonstration ? L’endurance de l’utopie ?

François Dosse La coupure entre les deux volumes de ma Saga est en effet Mai 68 et ce n’est pas un hasard car dans ce processus de désenchantement qui mène de 1944 à 1989, Mai 68 intervient comme une brèche qui relance l’espérance, le prophétisme, le désir de révolution émancipatrice. C’est incontestablement un moment essentiel, une « rupture instauratrice », comme l’a qualifié l’historien Michel de Certeau, qui en a tout de suite souligné l’importance en affirmant qu’en Mai 68 on a pris la parole comme en 1789 on a pris la Bastille.

Cet événement reste cependant énigmatique et en cinquante ans, il a été interprété de multiples manières. Même si j’ai pu trouver dans la publication de Deleuze et Guattari l’Anti-Œdipe ou dans l’Institution imaginaire de la société, de Cornelius Castoriadis, l’expression la plus proche du sens vécu par les acteurs de l’événement, il ne faut pas enfermer Mai 68 dans quelque prêt-à-penser car, comme le dit aussi Michel de Certeau, « un événement est ce qu’il devient » et sur ce plan, il aura très profondément transformé la société française et notamment la place de la femme.

Par-delà les solidarités et les différences fortes qui existent entre les intellectuels français, n’ont-ils pas tous défendu quelque chose qui pourrait ressembler à une culture commune à travers l’exercice d’un esprit critique ?

François Dosse Vous avez raison de souligner que ce qui est commun aux intellectuels, par-delà leurs engagements très différents, est leur fonction critique. Elle définit depuis l’affaire Dreyfus la mission de l’intellectuel, à savoir l’exercice de quête de la vérité et de la justice face à la raison d’État. Néanmoins, on note une évolution au cours de la seconde moitié du XXe siècle entre le criticisme des années 1950 et celui des années 1960, temps fort d’un paradigme critique que l’on peut aussi qualifier de moment où la philosophie du soupçon prédomine.

C’est le moment où l’on considère que la vérité est par définition voilée, occultée et qu’il faut aller la chercher par un travail de décapage, de démythologisation sous le sens commun, la doxa, et que seuls peuvent y prétendre les intellectuels au nom de la science et des trois maîtres du soupçon que sont Marx, Freud et Nietzsche. Althusser a incarné cette posture en s’attaquant à tous les appareils idéologiques d’État au nom de la scientificité. Au fil des années 1980, ce paradigme hyper-critique s’est délité pour laisser place à une réévaluation des compétences des acteurs et à une remise en question de la posture de surplomb. On a alors, comme le disait l’historien Bernard Lepetit, pris les acteurs au sérieux, leur dire et leur faire comme ressources essentielles de compréhension.

Comment qualifieriez-vous l’intellectuel du XXIe siècle, cet « orphelin d’un projet de société » qui doit apprendre à avancer sans maîtres ni boussole ?

François Dosse Certes, l’intellectuel à l’orée du XXIe siècle est orphelin d’un projet d’émancipation. Sans boussole, il ne doit pourtant pas céder à la tentation du scepticisme, ni à celle du décadentisme. Il a non seulement un rôle majeur qui est de redéfinir un projet pour sortir d’un paysage de ruines, mais il a le devoir de tenir compte des erreurs du passé.

Il peut à cet égard, à condition de revisiter le second XXe siècle pour en tirer les leçons et retrouver des possibles non avérés, jouer un rôle de veille, de vigie, pour nous rappeler en quoi cet héritage nous permet de penser différemment. Entre l’exaltation prophétique de 1945 et le sentiment de fin de l’histoire de 1989, il ne s’agit donc pas de choisir.

Le détour réalisé par cette Saga des intellectuels français sur cette longue période est au contraire une invitation à nous prémunir contre les écueils, les excès de ces deux positions extrêmes, l’euphorie aveugle et le scepticisme décadentiste. Il convient de sortir de ce dilemme réducteur et appauvrissant en s’ouvrant à un espace-temps médian capable de réarmer un désir d’émancipation collective.

Mon secret espoir est d’avoir construit un tombeau pour le mort afin d’assigner une place au passé qui permette, par le riche héritage qu’il nous a légué, de relancer les possibles d’un avenir délesté des errements du passé. Certes, nous vivons un temps désorienté, et nous savons désormais que la raison n’est plus censée habiter le temps, mais une telle conviction doit déboucher sur un surcroît de responsabilité qui incombe aux acteurs eux-mêmes pour se saisir du Kairos qu’ils traversent dans leur expérience historique et redonner un cap à l’histoire, la leur.

La marche des intellectuels

François Dosse, qui s’est interrogé sur les différentes manières d’écrire une vie, parachève avec la Saga des intellectuels français (Gallimard, plus de 1800 pages, deux volumes, 29 euros chacun) un travail d’écriture d’une histoire intellectuelle des intellectuels étalée dans le temps. Tout est comme solidifié ici. « J’ai voulu mettre en application mes positions théoriques sur une période que j’ai déjà parcourue de manière partielle », résume l’auteur et biographe (notamment) de Ricoeur dont la focale utilisée est panoramique.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent

 

 

 

 

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