Table ronde. De quel plan anti-pauvreté a-t-on besoin ?

Cathy Apourceau-Poly, Sénatrice PCF du Pas-de-Calais, Jean-Marc Borello, Président du directoire de Groupe SOS et Jean-Christophe Sarrot, Responsable du réseau d’ATD Quart Monde

L'Huma - Vendredi, 7 Septembre, 2018 - Jérôme Skalski

rappel des faits Réduction des APL, suppression des emplois aidés, volonté d’effacer la Sécurité sociale de la Constitution, « plan pauvreté » annoncé pour juillet et repoussé à cette rentrée, les actes d’Emmanuel Macron et du gouvernement d’ édouard Philippe semblent plus tournés vers les classes privilégiées que vers les classes populaires.

D’après l’Observatoire des inégalités, la France compte 2 millions de personnes vivant avec moins de 677 euros par mois et 5 millions de personnes sont bénéficiaires de l’aide alimentaire. Par ailleurs, dans l’un des pays les plus riches au monde, des dizaines de milliers de personnes vivent dans des conditions très dégradées, dorment dans la rue, vivent dans des mobile homes et des caves. Comment est-ce possible ?

Cathy Apourceau-Poly Aujourd’hui, la pauvreté, et en particulier la pauvreté extrême, s’étend alors même que tous les discours du pouvoir en place clament la reprise économique grâce aux « premiers de cordée ». En réalité, les lois précarisant le droit du travail de ces dernières années ont créé une classe de nouveaux pauvres : ceux qui entrent dans l’emploi.

En effet, la généralisation des contrats de travail précaires tire les revenus des jeunes actifs vers le bas. Selon l’Observatoire des inégalités, 51 % des personnes percevant un revenu inférieur à la moitié du revenu médian, c’est-à-dire moins de 10 000 euros par an, ont moins de 30 ans. Les mineurs sont particulièrement exposés puisqu’ils représentent à eux seuls un tiers des pauvres. Les exclusions sociale, économique, culturelle et sanitaire sont des phénomènes qui s’entretiennent entre eux.

Ainsi, dans le Pas-de-Calais, on compte un cinquième de personnes sous le seuil de pauvreté, avec des concentrations plus importantes dans le bassin minier et autour de Calais. Au chômage s’ajoute également la question de la qualité de l’habitat, puisque les ménages les moins fortunés vivent dans des logements anciens, énergivores, ce qui grève encore le revenu disponible après les factures. La casse du droit du travail et l’insuffisance des politiques publiques sont donc la clé de voûte de la paupérisation de la population, dans des proportions qui ne vont cesser de croître si rien n’est fait.

Jean-Marc Borello Les chiffres de l’Observatoire des inégalités démontrent que nous avons traité les conséquences de cette nouvelle pauvreté sans nous attaquer directement aux causes. Rendre la pauvreté supportable semble avoir été la priorité de l’action publique ces dernières années : revenu de substitution, accroissement ininterrompu et massif des places d’hébergement pour les personnes sans domicile, augmentation des dépenses de santé alors qu’une part croissante de la population n’a plus accès aux soins.

Cette approche est finalement plus caritative que solidaire, et notre filet de sécurité n’est plus à la hauteur de notre promesse républicaine. Après avoir nommé et constaté l’échec, il faut avoir une ambition plus forte, cesser d’enfermer dans l’exclusion sociale ceux qui vivent dans la pauvreté. Ouvrir nos quartiers populaires pour leur permettre de ne plus être des lieux d’assignation à résidence pour les plus défavorisés : la mobilité sociale, c’est aussi de la mobilité !

Jean-Christophe Sarrot Tout d’abord, il faut savoir que ces chiffres seraient bien pires si notre pays ne bénéficiait pas d’une protection sociale efficace, conçue en partie avec les personnes en grande précarité. Je pense au RMI, devenu RSA, à la CMU, au Dalo, à la mutuelle « accès santé », etc. Cela montre bien que, lorsqu’on associe les premiers concernés, on peut donner naissance à des politiques innovantes et performantes, qui, en France, permettent de réduire le taux de pauvreté presque de moitié.

Mais il faut aller beaucoup plus loin maintenant, et vite. Cette précarité et cette pauvreté que nous connaissons sont en effet insupportables. Elles détruisent des millions de vies à petit feu ou à grande vitesse. Elles hypothèquent notre cohésion sociale. Le chômage de longue durée et la grande pauvreté continuent de croître dans notre pays.

Ils sont nourris par nos discours et comportements individualistes et méritocratiques, qui ne donnent pas les mêmes chances à chacun, qui enrichissent les plus riches et qui, par ignorance ou calcul politique à court terme, prétendent que ce sont les pauvres qui sont responsables de la pauvreté. Le plus souvent, les politiques anti-pauvreté sont conçues sans concertation avec les premiers concernés et se limitent au champ social, alors que les déterminants de la pauvreté touchent aussi à la participation citoyenne, la petite enfance, la famille, l’éducation, la santé, l’emploi, la culture… Tout est lié.

Si ses parents ont un emploi décent, un logement correct et une bonne santé, un enfant apprendra beaucoup mieux à l’école et contribuera ensuite beaucoup plus au bien-être de la collectivité. Agir contre la pauvreté, c’est un investissement gagnant pour tous.

De 1970 à 1990, le taux de pauvreté s’est réduit sous l’effet de l’amélioration de la situation des retraités, alors que la pauvreté des salariés a augmenté d’un tiers, en partie du fait de la hausse du chômage. N’est-ce pas un indicateur essentiel pour conduire une politique d’éradication de la pauvreté en France ?

Cathy Apourceau-Poly Pas nécessairement. Certes, le chômage est un frein à l’accroissement des revenus, mais les travailleurs pauvres sont aussi une réalité. Il faut casser la spirale de dégradation des conditions de travail et de rémunération en revalorisant les salaires et en faisant du CDI la norme. La relance de la croissance ne peut se faire en donnant encore plus à ceux qui ont déjà tout, en espérant qu’ils investissent.

C’est en revalorisant le travail par l’augmentation du Smic, la fin des dispositifs dérogatoires au CDI que nous combattrons le plus efficacement le chômage et donc la pauvreté en général. Si, hier, la pauvreté a pu reculer grâce aux revalorisations des retraites, depuis dix ans maintenant, le phénomène est inversé, avec dans un premier temps le recul de l’âge de départ, qui a conduit à une baisse relative des pensions, jusqu’aux attaques récentes sur la CSG.

Julien Lauprêtre, dirigeant historique du Secours populaire, tire la sonnette d’alarme : « De plus en plus de retraités, qui ont travaillé toute leur vie, viennent demander à manger. » Pourtant, les attaques actuelles contre les retraites ne sont que la partie visible du problème des retraites. En effet, demain, à quelle retraite pourra prétendre un travailleur qui a accumulé des revenus faibles durant toute sa carrière ? Les 50 % de pauvres de moins de 30 ans ont déjà un train de retard pour jouir de leur droit au repos en fin de carrière. C’est inacceptable !

Jean-Christophe Sarrot ATD Quart Monde se bat depuis toujours pour que chacun puisse avoir accès à un emploi décent. Nous attendons beaucoup de l’expérimentation «Territoires zéro chômeur de longue durée» que nous avons initiée. C’est tout le contraire de l’emploi précaire que l’on nous présente comme inévitable, alors qu’aujourd’hui 9 embauches sur 10 se font en CDD, dont 30 % ne durent qu’une journée. Et nous craignons que le renforcement du contrôle des chercheurs d’emploi que vont opérer la loi « liberté de choisir son avenir professionnel » et la réforme de l’assurance-chômage conduise un plus grand nombre de travailleurs vers des emplois très précaires.

L’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » est une piste prometteuse. Nous espérons qu’elle montrera en 2019-2020 que, lorsque personnes en précarité, entreprises, élus et autres citoyens de tous horizons décident d’agir vraiment ensemble, la vie peut changer : que l’on peut proposer un CDI au Smic à tout privé d’emploi qui désire travailler et que le travail ne manque pas, qu’il y a plus de travaux utiles à mettre en œuvre que de personnes pour y subvenir.

Jean-Marc Borello La diminution globale du taux de pauvreté masque l’aggravation de la situation des populations les plus touchées. Le travail précaire et les inégalités sont en constante augmentation. Les jobs à temps partiel, le plus souvent subis et non choisis par les salariés, se multiplient ; or ce sont les parents pauvres des politiques de formation professionnelle.

Un nombre croissant de jeunes issus de l’aide sociale à l’enfance (ASE) ou de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) sont abandonnés à 18 ans et 1 jour pour être orientés vers les dispositifs d’accueil d’urgence. L’urgence est de cibler les aides sur ceux qui en ont le plus besoin, notamment les jeunes et les populations qui ne disposent pas de formation. La réforme de la formation et de l’apprentissage va dans le bon sens.

Nous devrons également faire un effort particulier et constant pour les demandeurs d’asile, qui, au-delà de leur statut administratif, doivent pouvoir accéder à une formation et un emploi, à un moment où de nombreuses filières professionnelles peinent à couvrir leurs besoins. Enfin, nous devons nous assurer qu’à la fracture sociale ne s’ajoute pas une fracture numérique, facteur de plus en plus décisif dans l’accès durable au travail et aux droits sociaux.

Selon l’Insee, le développement de la pauvreté des familles monoparentales est le fait marquant de ces vingt dernières années. Comment résoudre cette situation en particulier ?

Jean-Marc Borello Les nouveaux modes d’organisation familiale, et en particulier les familles monoparentales, nous imposent de réfléchir à de nouvelles réponses permettant entre autres un accueil en crèche pour des parents qui cherchent un emploi et une scolarisation précoce des enfants de moins de 3 ans. C’est un gage d’équité pour les enfants ainsi que pour les parents dans le cadre de leur retour à l’emploi ou encore leur formation future. L’augmentation des places en zone prioritaire doit compenser les difficultés sociales liées à la précarité des familles et de leurs enfants qui y sont scolarisés.

Évidemment, le sujet de la refondation de l’éducation prioritaire (REP et REP+) est majeur, il permet de corriger les inégalités par un investissement massif : aujourd’hui, 190 000 enfants apprennent sereinement dans des classes dont les effectifs ont été divisés par deux. À la rentrée 2019, c’est tous les CP et CE1 qui seront dédoublés dans l’ensemble de l’éducation prioritaire, avec des classes d’environ 12 élèves. Nous devrons continuer à repérer les difficultés et accepter d’orienter les moyens vers ceux qui en ont le plus besoin. Les politiques publiques doivent permettre à chacun d’entre nous de rebondir en offrant des réponses adaptées, car personne n’est jamais au bout de son histoire.

Jean-Christophe Sarrot Il faut s’attaquer aux précarités que vivent toutes les familles, pas seulement les familles monoparentales. La séparation de plus en plus fréquente des parents est un phénomène de société, mais c’est aussi souvent, pour les familles pauvres, le résultat de tensions familiales insupportables créées par le chômage de longue durée et la pauvreté.

Pour venir à bout de ces situations, nous devons – et notre société en a les moyens – offrir la possibilité à chacun de travailler s’il le désire (c’est le cas de la grande majorité des chômeurs de longue durée), et proposer à ceux qui n’en ont pas les moyens, temporairement ou plus durablement, des minima sociaux qui permettent de vivre dignement et d’assurer à leurs enfants un meilleur avenir.

Cathy Apourceau-Poly D’où vient la pauvreté des familles monoparentales ? Le plus souvent, c’est l’exclusion sociale qui rend difficile l’exercice d’un emploi à plein temps faute de structure pour garder les enfants, ce qui contraint au temps partiel, et donc au revenu partiel. Qui plus est, une famille monoparentale est souvent le signe d’un « accident » de parcours : un enfant jeune, le départ d’un parent, la fuite parfois face à un conjoint violent… Au-delà des jugements moraux, que fait-on pour permettre aux mères seules de rebondir ? Quelles solutions de garde quand on vit une situation d’exclusion sociale ? Comment reprendre des études, une vie affective, un travail sans aide ?

Il est donc nécessaire de s’attaquer aux racines du problème en augmentant les places en crèche, en recrutant davantage d’enseignants de maternelle pour permettre la scolarisation des enfants dès 2 ans et en sanctuarisant les fonds aux associations qui viennent e n aide aux familles monoparentales pour construire un projet de vie pérenne.

« Pognon de dingue »

Mise en scène en juin par le chef de l’État, la vidéo le montrant dissertant devant ses collaborateurs sur le « pognon de dingue » consacré aux minima sociaux en France est aussi à mettre en relation avec le calcul rendu public en mai par Oxfam et le Basic, qui ont montré que les entreprises du CAC 40 ont versé plus de 407 milliards d’euros sous forme de dividendes à leurs actionnaires depuis 2009. Un « pognon de dingue », en effet.

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Observatoire des inégalités : Un million de travailleurs pauvres en France

Un million de travailleurs vivent avec moins de 850 euros par mois. Avoir un emploi ne protège pas de la pauvreté, notamment pour ceux qui travaillent à temps partiel ou alternent des périodes de travail précaire et de chômage....

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