Ankara veut anéantir la révolution au Rojava

Syrie. Les bombes turques s’abattaient hier sur le nord-est de la Syrie. Erdogan entend annexer la région et détruire l’administration autonome qu’y font vivre Kurdes et Arabes. -- L'éditorial de Maurice Ulrich -- PCF : barbare agression turque contre les kurdes de Syrie...

Fort de l’appui de la Maison-Blanche, il n’a pas tardé à mettre ses menaces à exécution.

Hier, Recep Tayyip Erdogan a annoncé le début d’une opération militaire planifiée de longue date dans le nord-est de la Syrie contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) fédérant les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et leurs alliés arabes.

À l’esprit de revanche, le président turc ajoute le cynisme : cette offensive, la troisième depuis 2016, est baptisée « Sources de la paix ». Objectif affiché par Ankara : débarrasser la région des YPG, désignées comme des « terroristes » ; annexer, à l’est de l’Euphrate, une bande de territoire longue de 120 km et profonde d’une trentaine de kilomètres, entre les villes de Tal Abyad et Ras al-Aïn, cibles, dès hier, des bombardements aériens et des tirs de l’artillerie turque.

Un vivier de mercenaires islamistes

Dans ces zones, des milliers d’habitants fuyaient comme ils le pouvaient, en voiture, à moto et même à pied, les villages pilonnés. « Les avions de guerre turcs ont commencé à mener des frappes aériennes sur des zones civiles, il y a une forte panique parmi les gens », alertait dans l’après-midi Mustafa Bali, un porte-parole des FDS.

Cette agression est la conséquence directe du feu vert donné lundi par le président Donald Trump à son homologue turc, qui le pressait d’ouvrir la voie à l’annexion d’une partie du territoire syrien, au prétexte de créer une « zone de sécurité » frontalière.

La Maison-Blanche ne s’est pas contentée d’annoncer le retrait des troupes américaines déployées dans le cadre de la Coalition internationale anti-Daech en appui aux FDS, qui ont joué un rôle décisif dans le démantèlement du « califat » territorial de l’« État islamique » (EI).

Elle confiait à Ankara, dans le même mouvement, la responsabilité des 12 000 terroristes (dont 2 000 étrangers) capturés par les FDS dans les combats contre l’EI et détenus sous leur garde dans les prisons du nord-est de la Syrie.

Un dangereux vivier de mercenaires pour Erdogan, prêt à mettre ces djihadistes, qui ont longtemps bénéficié de ses complicités, dans la balance de sa politique de chantage vis-à-vis de l’Occident, de l’Europe en particulier (voir ci-contre). « Un jour, lorsque la Turquie utilisera ces combattants de l’EI comme une menace pour l’Europe et le monde (…), nous rappellerons à ceux qui ont fait confiance à la Turquie pour gérer leur détention que leur silence en était la principale raison », a prévenu Mustafa Bali.

Erdogan assume l’usage de supplétifs islamistes, chargés des basses besognes dans les zones que l’armée turque occupe déjà à l’ouest de l’Euphrate. Il se flatte de bénéficier, pour cette incursion, d’une « Armée nationale syrienne » recyclant en fait des milliers de « rebelles » islamistes. Le Front al Nosra, la branche syrienne d’al-Qaida, se félicitait d’ailleurs hier, par la voix de l’un de ses chefs, Abu Mohammad Al Jolani, de cette invasion turque.

Les brusques annonces de Trump, lundi, ont suscité la stupéfaction. Elles ont pris de court le département d’État comme le Pentagone, où l’on redoute les conséquences potentiellement incendiaires, pour toute la région, du retrait américain et de l’incursion turque. « Nous ne soutiendrons pas d’opération turque dans le nord de la Syrie », a prévenu le porte-parole du département de la Défense, Jonathan Hoffman, en mettant en garde contre les « risques » induits par une « action unilatérale ».

Empêtré dans la procédure de destitution qui le vise, Donald Trump affectait entre-temps de manœuvrer en recul, en se disant prêt à « détruire complètement l’économie turque » si Ankara devait « dépasser les limites ». De quoi semer la consternation parmi les alliés des forces kurdes qu’Erdogan promet de détruire…

Ambiguïtés russes

Hier soir, alors que s’égrenait déjà le macabre décompte des victimes civiles, Paris condamnait « très fermement » l’offensive turque, tout en annonçant son intention de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies avec l’appui de « la plus grande coalition » possible. Même ton à Bruxelles : « La Turquie doit cesser l’opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d’une zone de sécurité, n’attendez pas de financement de l’Union européenne », a prévenu le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Plus ambiguë, la Russie dénonçait par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, les « contradictions » et le « jeu dangereux » de Washington. Lors d’un entretien téléphonique, Vladimir Poutine invitait son homologue turc, avant les premiers raids aériens, à « bien réfléchir » aux conséquences de ses menées en Syrie.

Le rapprochement mis en scène par les deux hommes explique cette prudence : Ankara et Moscou cultivent depuis deux ans des relations politiques, commerciales et militaires de plus en plus étroites, avec des répercussions équivoques sur le complexe échiquier syrien. Chacun joue sa partie. Erdogan, lui, table sur une occupation durable, voire définitive du nord-est syrien, qui lui offrirait le contrôle de l’ensemble des régions kurdes (turque, syrienne, irakienne), tout en gardant l’œil sur le Kurdistan iranien.

Il est décidé à anéantir, au passage, une expérience politique révolutionnaire et les espoirs de paix qu’elle porte : celle de l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie.

Au Rojava, Kurdes et Arabes, tournant le dos aux divisions confessionnelles et communautaires, tentent de donner corps à un projet de société laïque, démocratique, égalitaire. Aux antipodes de la dictature islamo-conservatrice qui sème la terreur en Turquie.

Publié dans l'Huma - Jeudi, 10 Octobre, 2019 - Rosa Moussaoui

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L'éditorial de Maurice Ulrich : STOP

L’Union européenne a « exigé » l’arrêt de l’offensive. La France, qui s’était contentée jusqu’alors de demander à la Turquie de se garder de toute « décision unilatérale »

On eut le sentiment hier qu’un scénario de l’infamie écrit d’avance se réalisait quand est tombée la première dépêche AFP rapportant ces mots : « Les avions de guerre turcs ont commencé à mener des frappes aériennes sur des zones civiles. »

Quelque temps après, c’est le président turc lui-même qui annonçait le début de l’opération cyniquement nommée « Source de paix », visant selon lui les terroristes de Daech et d’YPG, mettant donc sur le même plan l’organisation islamiste et ceux qui l’ont combattue avec le courage et l’énergie que l’on sait.

Mais l’infamie, c’est d’abord celle de Donald Trump.

Son annonce dimanche du retrait des forces américaines de la zone marquera d’une flétrissure la présidence de la première puissance mondiale. Il savait qu’il laissait le champ libre à Erdogan pour écraser les Kurdes, qu’il combat avec autant de violence et de hargne à l’extérieur qu’à l’intérieur de la Turquie.

Qui pouvait croire sérieusement à ses paroles quand, face aux réactions aux États-Unis et chez certains républicains eux-mêmes, il menaçait la Turquie de représailles économiques si « elle dépassait les bornes » ? C’est la frontière qui est franchie. Il a prétendu justifier sa décision en jouant de la repentance à propos des interventions américaines au Moyen-Orient, qui auraient été « la pire décision de l’histoire des États-Unis », à partir d’un mensonge sur des armes de destruction massive qui n’existaient pas. Comme si un mensonge pouvait le gêner. Que dire aussi de l’avertissement de Vladimir Poutine invitant le président turc à « bien réfléchir ».

L’Union européenne a « exigé » l’arrêt de l’offensive. La France, qui s’était contentée jusqu’alors de demander à la Turquie de se garder de toute « décision unilatérale », a monté le ton hier en condamnant fermement l’agression et prépare une résolution avec l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Le Conseil de sécurité de l’ONU va se réunir aujourd’hui en urgence. Nous sommes entrés dans un engrenage guerrier. Les forces de progrès doivent porter une seule exigence. Stop ! Arrêt immédiat de l’offensive turque.

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BARBARE AGRESSION TURQUE CONTRE LES KURDES DE SYRIE (PCF)

L'armée turque accompagnée de supplétifs djihadistes vient de lancer une criminelle offensive contre les combattants de la liberté du Kurdistan syrien (Rojava). Les bombardements visent la population civile qui fuit par milliers tandis que les observateurs internationaux relèvent déjà plusieurs dizaines de morts.

R.T. Erdogan entend massacrer les Kurdes, procéder à un nettoyage ethnique, recycler les membres de l'Etat Islamique incarcérés tout en poursuivant sa politique d'expansion territoriale et sa fuite en avant ultra-nationaliste. La Turquie relance la guerre en Syrie, conforte la résurgence des organisations terroristes islamistes et hypothèque toutes les perspectives de paix.

Les Kurdes, artisans de la lutte contre l'Etat Islamique et l'une des principales forces de paix démocratique dans la région, sont seuls, trahis par la coalition, face à la barbarie et l'obscurantisme.

Le Parti communiste français (PCF) condamne cette criminelle agression et appelle les gouvernements de la France ainsi que ceux de l'Union Européenne à sanctionner par tous les moyens la dictature d'Ankara. Le Conseil de Sécurité de l'ONU doit placer les Kurdes sous protection internationale.

Le PCF appelle toutes les forces démocratiques à s'unir et à se rassembler partout où elles le peuvent pour stopper cette invasion et contraindre le tyran R.T. Erdogan à se retirer des territoires illégalement occupés au Kurdistan de Syrie.

 

 

 

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