Oradour-sur-Glane : le village anéanti, le crime impuni !

Trois quarts de siècle ont passé depuis le massacre des 642 habitants par la division SS Das Reich. Les femmes et les enfants brûlés vifs, les hommes abattus à la mitrailleuse. À l’horreur du crime s’est ajoutée l’incapacité de punir les responsables. -- Dun-les-Places en Morvan... ....

publié dans l'Huma du Mardi, 11 Juin, 2019 - Jean-Paul Piérot

Le 10 juin 1944 tombait un samedi et il faisait beau à Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne), à quelques jours de l’arrivée de l’été. Des groupes de jeunes gens descendaient du tram de la ligne Limoges-Saint-Junien. Comme chaque fin de semaine, ils rentraient dans leur famille au village. Sur la terrasse du café du Chêne, des hommes bavardaient.

Robert Hébras, 19 ans, se trouvait au centre du bourg avec un ami, quand, vers 14 heures, apparurent les premiers SS. Son ami prend peur, court chez lui, puis disparaît. Robert n’est pas inquiet, il obéit aux ordres des soldats qui demandent aux gens de se rassembler au champ de foire. Il reste confiant quand les fusils-mitrailleurs sont braqués sur les villageois et que les SS commencent à séparer les hommes des femmes et des enfants. Les hommes sont emmenés par groupes dans plusieurs granges. Celui de Robert compte une soixantaine de personnes. Quand ils pénètrent dans la grange, des tireurs ont installé deux mitrailleuses.

À un signal, tout bascule dans l’horreur. Les rafales crépitent, tous les hommes tombent les uns sur les autres. « Au milieu des gémissements, les soldats marchèrent sur nos corps pour distribuer les coups de grâce » (1). Robert n’est que blessé. Des corps le recouvrent et le protègent. Cent quatre-vingt-dix hommes viennent d’être abattus, Robert Hébras fait partie des six miraculés – dont il est aujourd’hui le dernier survivant. Les jeunes gens parviennent à quitter les lieux, mais ils ignorent encore l’ampleur du massacre : les SS n’ont pas seulement mitraillé les hommes, mais ils ont aussi brûlé vifs toutes les femmes et les enfants après les avoir enfermés dans l’église. 642 personnes ont été assassinées et le village incendié. Oradour était pétrifié, figé dans la mort, dans l’état qu’il conserve aujourd’hui.

Une présentation mensongère

À Limoges, le général Gleiniger, qui commande les forces d’occupation, reçoit, le 11 juin, un court message que lui adresse le 4e régiment blindé SS Der Führer de la division Das Reich, l’informant d’une opération de « nettoyage » à l’encontre du village : « Une compagnie du régiment est arrivée le 10 juin 1944 sur Oradour, a encerclé la localité. Après perquisition, celle-ci fut incendiée. Presque dans chaque maison, des munitions étaient entreposées. Résultats : 548 morts dans le camp ennemi. 1 blessé parmi nous » (1). Dès ce premier rapport, les SS dessinent une présentation mensongère en présentant la tuerie comme un combat contre des ennemis et le village comme un arsenal de la Résistance. Les autorités militaires allemandes tenteront de répandre cette thèse.

La division blindée SS Das Reich, qui a perpétré le plus terrible massacre en France depuis le début de l’Occupation, avait commis la veille un premier crime de guerre : la pendaison de 99 civils à Tulle (Corrèze). Partie de Montauban, la division remonte vers le nord pour tenter de s’opposer aux troupes alliées qui ont débarqué en Normandie. En 1941, elle s’est illustrée par des atrocités en Ukraine et dans les Balkans. Son chef, le général des Waffen SS Heinz Lammerding, ne sera jamais inquiété pour le crime d’Oradour, qui restera véritablement impuni. Quand le procès des responsables du massacre se tient à Bordeaux, en janvier 1953, il est rentré depuis longtemps en Allemagne. À la tête d’une entreprise de travaux publics à Düsseldorf, il mène une vie bourgeoise et mourra en 1971. Lors de ses obsèques, plusieurs centaines d’anciens responsables nazis viendront rendre hommage à sa funeste mémoire.

Malédiction judiciaire

Le procès de Bordeaux fut un terrible fiasco. La division Das Reich comptait dans ses rangs un certain nombre d’Alsaciens et de Mosellans, certains engagés volontaires, d’autres enrôlés de force. Ces Français sous l’uniforme des Waffen SS étaient au nombre de 13 parmi les 22 accusés du massacre d’Oradour.

Leur inculpation a déclenché une révolte en Alsace, attisée par la droite. À peine condamnés, les anciens SS français furent amnistiés par le Parlement, une mesure élargie à leurs coaccusés allemands. Il y eut deux condamnés à mort, l’Allemand Lenz et le Français Boos, mais ils ne furent pas exécutés.

Finalement, un seul participant à la tuerie d’Oradour fut jugé dans des conditions satisfaisantes et écopa d’une peine à la dimension du crime. Le sous-lieutenant Barth s’est fait discret après la guerre. Revenu dans sa région – le Brandebourg –, qui faisait désormais partie de la République démocratique allemande, il fut démasqué en 1983 et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Mais après la réunification de l’Allemagne, les autorités fédérales le libérèrent en 1997, en raison de son âge. Barth s’éteignit en 2007. Tout récemment, un procureur allemand inculpa un ancien du massacre d’Oradour. L’homme confirma sa présence sur les lieux mais nia d’y avoir commis un crime. Faute de témoignage et de preuve, l’ancien SS ne fut pas poursuivi.

Comme une sorte de conclusion à cette malédiction judiciaire, Robert Hébras fut condamné à un euro symbolique et à 10 000 euros de dommages et intérêts par la cour d’appel de Colmar pour l’association des « malgré nous », pour avoir évoqué, à propos des SS alsaciens et lorrains impliqués dans le massacre d’Oradour, « des enrôlés prétendument de force ». Les juges estimèrent qu’il outrepassait ses droits à la liberté d’expression et lui déniaient sa qualité de témoin. C’était à rire ou à pleurer. Heureusement, la Cour de cassation a rétabli l’honneur d’un fusillé d’Oradour.

(1) L’Humanité 8 juillet 1994.

----

Lormes (Nièvre) : huit otages civils fusillés à la suite de l'attaque d'un convoi allemand qui traversait la ville.

-----

Dun-les-Places est un des villages martyrs de la Libération de 1944. C’est le 26 juin 1944 que le village, avec ses 806 habitants dont 120 dans le bourg proprement dit, voit débuter un martyre qui le fera surnommer l’Oradour du Morvan2. Un odonyme local (rue du 26-Juin-1944) rappelle cet événement. - (voir le musée de la Résistance en Morvan.)

Le 24 juin, les villages de Montsauche et Planchez sont détruits par les Allemands.

Le 25 juin, Vers 14 heures, un groupe d’habitants de Montsauche arrive à la mairie de Dun-les-Places et demande à ce que les élèves rentrent chez eux car les troupes allemandes sont sur la route de Dun-Les-Places.

A 14h30, les Allemands arrivent et sont à la recherche de résistants qu’ils qualifient de « terroristes ». Ils vérifient les identités de tous les hommes du village, ils commencent à piller les maisons. Tous les hommes du bourg ou presque sont réunis sur les marches de l’église pour le contrôle des papiers. Vers 20 heures, d’autres soldats arrivent, beaucoup d’entre eux sont saouls.

Le 26 juin, en début d’après-midi, 400 soldats environ arrivent à Dun-les-Places par voitures et camions. Le but affiché : la recherche des terroristes. Mais les contrôles d’identité ne donnent rien, tous les hommes sont relâchés. En fin d’après-midi, les troupes quittent Dun-les-Places et prennent la route de Vermot ; ils sont alors attaqués par les Maquisards du maquis Camille qui protègent le château de Vermot transformé en hôpital.

Le combat se poursuit jusqu’à la nuit : le château est occupé et l’hôpital incendié, mais les maquisards arrivent à contenir les Allemands et à évacuer l’hôpital. En fin de journée, un deuxième convoi arrive à Dun-les-Places, comprenant les chefs de l’expédition en provenance de Dijon et de Chalon-sur-saône.

Tous les hommes du village sont arrêtés, le bourg est bouclé, les troupes envahissent les maisons. En début de soirée, une attaque simultanée amène fusillade et pilonnage de l’église. Un orage renforce chez les habitants le sentiment d’épouvante.Vers 20 heures un nouveau groupe d'Allemands arrive et installe un canon dans le clocher afin de créer une provocation en tirant à blanc sur les troupes. À 22 heures, alors que l'électricité est coupée et que l'orage se déchaîne, éclatent des coups de feu et de canon dans tout le village puis le silence revient.

Les Allemands brisent les portes et les vitres et envahissent les maisons en poussant des cris. Ils s'y installent vidant les caves du vin et de toute la nourriture qu'ils peuvent y trouver. Autour de 22 heures 30, le massacre des prisonniers est ordonné : aucun des 27 Dunois arrêtés ne réchappe à la grenade et au fusil-mitrailleur. Les femmes, avec les enfants, sont cloîtrés dans les maisons et sont parfois obligés d’héberger les soldats et de les nourrir, parfois même de leur donner de l’alcool.

Le 27 juin, le village est systématiquement pillé. Les allemands entassent dans leurs camions linge, literie et objets de valeur après avoir abattu porcs, moutons et volaille. À partir de 8 heures, les habitants sont autorisés à quitter les maisons. Certains pensent que les hommes vont être emmenés en Allemagne, cependant ils vont apprendre la mort de certains hommes.

Cette journée est marquée par le pillage des ressources du bourg, une infirmière essaye de sauver certains blessés. Des centaines de camions arrivent dans le village et emmènent les objets volés et les voitures des habitants. Durant toute la journée, les soldats volent dans les maisons les affaires des habitants du bourg. Les soldats ont tout pris. 

Le 28 juin au matin, les Allemands se préparent à partir. À l'aide de lance-flammes, de grenades incendiaires et de bûches, ils mettent le feu aux maisons. Les femmes restées dans les maisons prennent le minimum de bagage possible en vue de quitter le village. À 12 h 30 après avoir fait sonner les cloches, ils partent en chantant et en jouant de l'accordéon. Ils donnent l’ordre aux habitants de ne sortir que dans une heure. Les survivants découvrent alors l'horreur : les corps des otages gisent déchiquetés sous le porche de l'église, celui du curé, partiellement dévêtu, est découvert dans le clocher. D'autres corps sont retrouvés sur les routes ou dans les hameaux voisins.

Le massacre a fait en tout 27 victimes, dont les obsèques sont célébrées le 1er juillet suivant à cause d’un manque de cercueil. Ils sont placés en haut du cimetière, sous des croix blanches afin de représenter les crimes commis par les nazis, leurs complices et les traîtres français.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.