En quoi la laïcité permet-elle de faire vivre l’égalité ?

Valentine Zuber Directrice d’études à l’École pratique des hautes études (Ephe)--Jean-Louis Bianco Président de l’Observatoire de la laïcité-- Nicolas Cadène Rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité Stéphanie-- Roza Chercheuse au CNRS, spécialiste des Lumières et de la Révolution française-- Jean-Paul Scot Historien--

Lundi, 8 Janvier, 2018 - L'Humanité

rappel des faits Alors que l’on vient de célébrer les 112 ans de la loi de 1905, les débats restent vifs à propos de la définition de la laïcité, en lien avec les réalités sociales.
Valentine Zuber Directrice d’études à l’École pratique des hautes études (Ephe)

Jean-Louis Bianco Président de l’Observatoire de la laïcité

Nicolas Cadène Rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité

Stéphanie Roza Chercheuse au CNRS, spécialiste des Lumières et de la Révolution française Jean-Paul Scot Historien

« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes (…) dans l’intérêt de l’ordre public. » Article 1 de la loi dU 9 décembre 1905

Notre diversité n’est pas une source de divisions

Nous sommes dans une société où les positions se radicalisent, où le dialogue respectueux devient de plus en plus difficile. Il faut être « pour » ou « contre », sans autre alternative possible. Notre mission, avec les membres de l’Observatoire de la laïcité, est plus que jamais d’expliquer la laïcité en tant que principe d’égalité permettant de concilier libertés individuelles et respect du cadre collectif. Pour cette nouvelle année, nous émettons le souhait que, dans le débat public, certains médias, certains élus et certains intellectuels, qui cèdent au « culte de l’immédiateté » ou à celui du « clash », adoptent une position plus responsable, prenant le recul nécessaire à l’analyse.

De fait, on entend souvent parler de laïcité à tort et à travers. C’est une notion « à la mode » que l’on met à toutes les sauces. Or la laïcité ne peut pas répondre à tous les maux de la société. Pour lutter contre le repli communautaire qui se manifeste dans différents territoires, il ne suffit pas de convoquer le principe de laïcité ni de dénoncer les discriminations ou la relégation sociale, il faut combattre celles-ci par des politiques publiques vigoureuses et faire respecter l’État de droit, partout sur le territoire.

En parallèle, face aux replis identitaires et aux pressions contre la République, mais aussi face à l’instrumentalisation dangereuse et trop courante de la laïcité, nous devons inlassablement rappeler le droit, les libertés et les interdits fixés par le cadre laïque. Le président de la République a annoncé cette nouvelle année comme celle de la « cohésion de la nation ». C’est en effet une absolue nécessité, et la laïcité en est un outil formidable, parce qu’elle permet de faire vivre l’égalité. Cela d’abord en affirmant l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions.

La laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs convictions. Pour chacun, elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion que celui d’en changer ou de ne plus en avoir. Mais, pour que notre laïcité soit concrète et cette égalité réelle, la mixité sociale et scolaire doivent être renforcées et la lutte contre toutes les inégalités doit être constante. « La République doit être laïque et sociale. Elle ne restera laïque que si elle sait rester sociale », c’est en ces termes que Jean Jaurès nous rappelait en 1904 combien étaient liées question sociale et question laïque.

La loi du 9 décembre 1905, si méconnue de nombreux commentateurs, a ancré la République française dans la filiation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, au lendemain du « conflit des deux France ». Elle ne fait pas de distinction entre ses citoyens. Il n’y a dès lors pas de « racines » à mettre plus en avant ou à opposer à d’autres, il n’y a que des Français à égalité de droits et de devoirs, quelles que soient leurs appartenances propres. Dire cela, ce n’est pas nier notre histoire et les influences qui l’ont traversée. C’est bien au contraire en tirer les leçons, pour ne pas faire de notre diversité une source de divisions violentes, mais pour en faire une richesse, et ainsi faire nation.

Il faut que la loi commune tienne ses promesses

Laïcité ! Un terme qu’on n’a peut-être jamais autant employé dans le débat public, et qui, comme bien d’autres dans la confusion idéologique ambiante, est trop souvent mésinterprété, galvaudé, ou tout simplement incompris. Jadis catholique militante, l’extrême droite française, suivie sur ce point par un ex-premier ministre socialiste, voudrait maintenant récupérer ce label pour en faire une machine de guerre contre les musulmans de France. De son côté, une certaine gauche, focalisée sur ce détournement, voit la laïcité comme une sorte de bombe qu’il faudrait désamorcer en lui accolant des adjectifs (laïcité « ouverte », « plurielle », etc.), quitte à dénaturer son contenu. Certains de ces étranges laïques, préférant désormais à la lutte antiraciste celle contre « l’islamophobie », semblent avoir oublié les dangers pourtant bien réels des projets théologico-politiques.

La laïcité, on le sait, consiste à tracer une ligne de démarcation, d’abord juridique et matérielle, entre ce qui relève des religions et de l’État. Elle induit, c’est incontestable, une hiérarchie entre les deux sphères, puisque la loi qui garantit (en principe !) l’égalité entre les citoyens prime sur toute autre. Par conséquent « la République assure la liberté de conscience » (loi de 1905), mais dans le cadre de la supériorité reconnue du droit commun.

Du point de vue de la gauche, c’est-à-dire du point de vue de l’émancipation des dominées et des dominés, cette séparation reste un puissant outil de libération. En effet, elle limite les effets des injonctions patriarcales véhiculées par les trois monothéismes à l’encontre des femmes, depuis les anathèmes sur la contraception jusqu’à la promotion de la perruque ou du voile pour cacher sa tentatrice chevelure ; elle délivre les individus des obligations rituelles, qui deviennent une option que l’on peut refuser ; dans l’éducation, elle fait primer la science et l’argumentation rationnelle sur les mythes de toutes sortes, notamment créationnistes. En cela, elle favorise l’égal épanouissement des hommes et des femmes, croyants ou non-croyants.

Toutefois, la laïcité ne peut être universellement comprise comme un levier pour l’émancipation qu’à une condition essentielle : il faut que la loi commune, qui est décrétée supérieure, tienne ses promesses, autrement dit que l’égalité, proclamée en droit, devienne une réalité dans les faits. Cette revendication d’égalité réelle, inscrite dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance sous la Révolution française, doit être le corollaire de l’exigence laïque pour toutes celles et tous ceux qui se réclament de ce camp politique.

Le combat pour l’égalité ne peut se mener efficacement que s’il repose sur des fondements cohérents : l’égalité des conditions matérielles d’existence est une question de revenus, mais également d’accès à l’éducation, à l’emploi, au logement, et enfin de libre disposition de son corps, dans les limites du respect des autres et de sa propre dignité. Il n’y a pas lieu d’opposer les combats émancipateurs les uns aux autres, ou de les hiérarchiser.

Loin de diviser les luttes, la stratégie gagnante d’une gauche de combat consistera donc à fédérer les résistances aux logiques capitaliste, patriarcale, obscurantiste et raciste. Elle doit insister sur leur commune inspiration, sans pour autant nier leurs spécificités. Comment caractériser une telle démarche, sinon comme laïque ? Rassemblons-nous pour agir dans cette perspective, signez l’appel : combatlaiquecombatsocial.net.

Condition de l’émancipation laïque et sociale

Emmanuel Macron va-t-il dénaturer la laïcité en prétendant l’apaiser ? Deux fois en quinze jours, le président Macron a longuement reçu « les représentants des six principaux cultes », comme l’écrit le Monde, qui feint d’ignorer que depuis la loi de 1905 « la République ne reconnaît aucun culte ». Tous y ont vu le « prologue de la création d’une instance de dialogue » entre l’État et les « grandes » religions qui deviendraient ses « partenaires » privilégiées. La loi de séparation serait abrogée de fait.

Le candidat Macron avait déjà déclaré que « la laïcité, ce n’est pas la négation des religions, c’est la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent ». Faut-il lui rappeler que la laïcité n’est pas l’œcuménisme, ni même l’égal traitement des seules religions. « La laïcité, c’est l’absolue liberté de conscience, égale pour toutes les formes de pensée religieuse ou irréligieuse », affirmait Ferdinand Buisson, le président de la commission ayant préparé la loi de 1905.

La République est laïque parce qu’en premier lieu elle « assure la liberté de conscience », de croire comme de ne pas croire, et qu’elle reconnaît l’égale dignité des croyants et des incroyants. La République doit garantir « la liberté des cultes » des croyants, mais aussi l’égalité des droits des libres penseurs, des agnostiques et des athées. Elle doit être neutre à l’égard de toutes les religions et n’a donc pas à accorder des privilèges particuliers à certaines.

Le président Macron tente de se justifier : « C’est la République qui est laïque, pas la société. » Certes, la société rassemble des personnes fort diverses par leurs origines, leurs religions, leurs cultures, et chacun peut se dire laïque ou pas, Charlie ou pas Charlie. Mais il n’y a pas de société démocratique qui ne repose sur les principes de liberté et d’égalité, de respect mutuel et donc de laïcité. Affirmer que la société n’est pas laïque, n’est-ce pas suggérer que les religions doivent être reconnues comme des institutions sociales ? N’est-ce pas légitimer des concessions nouvelles aux Églises sous prétexte qu’« elles font partie de la nation » et qu’elles seraient les représentantes qualifiées de tous leurs fidèles ?

Jaurès affirmait pour sa part que « dans aucun des actes de la vie civile, politique et sociale, la démocratie ne fait intervenir, légalement, la question religieuse (…). Elle ne s’appuie que sur l’égale dignité des personnes humaines appelées aux mêmes droits et invitées à un respect réciproque (…), mais elle ne fait d’aucun dogme la règle et le fondement de notre société ».

Dans la vision libérale du président, comme chez les champions d’une laïcité « ouverte » ou « positive », les valeurs de tolérance et d’équité remplacent les principes d’égalité et de neutralité. Les religions qui admettent aujourd’hui les droits de l’homme cherchent encore à préserver leurs dogmes et l’autorité de leur clergé en matière éthique et éducative.

Depuis 1958, l’Église catholique s’est ralliée à une « saine et légitime laïcité » tout en condamnant le « laïcisme », mais elle réclame toujours plus de subventions pour ses écoles qui ne font qu’aggraver les ségrégations sociales et culturelles. L’Église protestante prône depuis 1989 un « nouveau pacte laïque » et des « accommodements » particuliers avec les communautés culturelles et religieuses. Les islamistes réclament depuis 2004 une « composition du droit français avec les dispositions du droit musulman ».

Pourtant les différences d’origines, de cultures et de religions ne devraient pas empêcher l’action de tous pour l’égalité civile et sociale dans le respect mutuel de chacun. La dialectique de la liberté et de l’égalité est en effet la condition de l’émancipation laïque et sociale.

Tous citoyens, porteurs de multiples appartenances

La laïcité, en envahissant le débat social, politique et médiatique depuis plus d’une trentaine d’années, s’est trop souvent réduite à ne plus être qu’un slogan exclusif, ignorant, voire méprisant la réalité plurielle, qu’elle soit culturelle, religieuse et sociale de notre société. Celle-ci est marquée non seulement par la diversification inéluctable des identités, la pluralisation accélérée des valeurs individuelles et la sécularisation des mentalités dans le cadre démocratique de l’État de droit, mais aussi par l’aggravation des inégalités sociales.

Ces dernières divisent profondément notre société et sont perçues par beaucoup comme créant – injustement – une société à deux vitesses. La laïcité suppose cependant l’égalité de tous dans la jouissance des bénéfices induits par le libéralisme de nos principes. La laïcité doit ainsi se traduire par la participation de chacun – en fonction de ses besoins et de ses capacités – à l’édification d’une société plus juste et équitable au présent comme pour l’avenir.

Elle nous enjoint donc de rappeler régulièrement et fermement à nos autorités le respect absolu de ce principe d’égalité et son devoir de mise en œuvre. Aucune différence d’origine ethnique, culturelle ou religieuse ne peut en effet justifier un traitement différencié entre les individus vivant ensemble en une même société libérale. Celle-ci et les membres qui la composent doivent ainsi s’efforcer de relativiser leur appréhension face aux différences visibles – vestimentaires, culturelles ou rituelles – afin de ne s’attacher qu’à la promotion sociale réelle des individus susceptibles d’être discriminés.

Parce que nous sommes tous citoyens, porteurs de multiples appartenances, d’identités croisées, il nous faut certes participer sans relâche au débat contemporain sans cesse renaissant sur la laïcité. Beaucoup d’entre nous le font déjà. Mais nous devons continuer d’insister sur l’équité nécessaire que ce principe suppose dans la prise en compte réelle des droits – politiques, culturels, religieux, économiques et sociaux – accordés à tous les individus citoyens sans distinction.

La laïcité est donc bien à la fois un principe et une exigence. Nous devons certes nous en inspirer, et nous efforcer de respecter son esprit dans tous nos comportements publics et privés. Il ne faut cependant pas hésiter à vouloir l’approfondir et même à chercher à la renouveler afin de l’adapter au mieux aux réalités contemporaines.

Dès lors, il est important de ne pas cesser d’y réfléchir pour la faire évoluer tout en évitant d’en faire la solution miracle et incontestée à tous nos problèmes de société. La laïcité ne peut pas être la panacée universelle propre à régler tous les conflits ou problèmes liés à la coexistence culturelle, politique ou religieuse et aux inégalités sociales.

Elle constitue un outil parmi d’autres, plus précisément ciblés, qui doivent, dans un cadre démocratique réellement assumé, permettre l’avènement d’une société plus juste et apaisée d’un point de vue à la fois culturel, religieux, économique et social. La laïcité est donc un idéal de gouvernement toujours en chantier. Ce défi ne peut cependant être relevé que dans une vision et une action prenant résolument en considération l’égale dignité de tous les individus composant notre société. La laïcité ne doit donc pas être érigée en un monument intangible et sacré, mais son esprit doit continuer de nous guider pour la préservation et la diffusion de nos valeurs démocratiques et républicaines, dans un souci renouvelé d’écoute et d’ouvertures aux autres.

Valentine Zuber

Directrice d’études à l’École pratique des hautes études (Ephe)

Jean-Louis Bianco

Président de l’Observatoire de la laïcité

Nicolas Cadène

Rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité

Stéphanie Roza

Chercheuse au CNRS, spécialiste des Lumières et de la Révolution française

Jean-Paul Scot

Historien

Auteur de l’État chez lui, l’Église chez elle. Comprendre la loi de 1905, Seuil, 2005 et 2015.

-----

La loi de 1905 est-elle « négociable » ?

Avec les contributions de Jacqueline Lalouette, historienne, professeure émérite de l’université de Lille-III et membre honoraire de l’Institut universitaire de France, Jean-Paul Scot , historien et Pierre Dharréville, membre de l’exécutif national du PCF.

  • Un remède aussi dangereux que l’étaient les saignées autrefois par Jacqueline Lalouette, historienne, professeure émérite de l’université de Lille-III et membre honoraire de l’Institut universitaire de France 

La loi de 1905 est-elle négociable ? La question, par sa formulation, peut étonner. En effet, comment une loi pourrait-elle donner lieu à négociation après avoir été votée et promulguée ? Cela est possible lors des étapes précédentes, durant les débats parlementaires. On le vit bien, d’ailleurs, lors de la discussion sur le projet sur la séparation des Églises et de l’État, notamment à propos du fameux article 4 sur les associations cultuelles qui amenèrent des négociations au sein des socialistes, entre socialistes et radicaux, entre socialistes, radicaux et républicains modérés.

Mais, lorsqu’une loi a été votée et promulguée, il ne reste plus aucune place pour la négociation. La loi est la loi, applicable pour tous égalitairement et uniformément, ce qui n’empêche pas les citoyens qui ne l’approuvent pas de tout mettre en œuvre pour la faire abroger ou modifier. Donc, non, la loi de 1905 n’est pas négociable parce qu’aucune loi ne l’est.

Mais on entend bien ce qui se joue derrière cette question. Cette loi que tout le monde semblait accepter, la main sur le cœur, lors de son premier centenaire, a récemment fait l’objet d’une étrange proposition. Alors que l’une des promesses de François Hollande, pour l’élection présidentielle de 2012, consistait à insérer dans l’article 1er de la Constitution un alinéa relatif à la liberté de conscience, au libre exercice des cultes et au principe de séparation (« sous réserve des règles particulières applicables en Alsace et Moselle »), que, depuis, diverses personnalités ont demandé la constitutionnalisation de la loi de séparation, Alain Minc, lui, à rebours, suggère que cette loi soit suspendue durant cinq ans, délai permettant de construire des mosquées et de former des imams sous la houlette de la République et non sous celle de l’Arabie saoudite, d’une autre monarchie pétrolière ou de salafistes.

La première objection qui vient à l’esprit est que cette suspension est juridiquement impossible parce que les principes énoncés dans la loi de 1905 relèvent du bloc de constitutionnalité et des principes fondamentaux reconnus par les lois de la République (PFRLR) comme le Conseil constitutionnel l’a établi par une décision du 21 février 2013.

Par ailleurs, pour parfaitement compréhensibles et respectables que soient les motivations d’Alain Minc et son vœu d’assurer une véritable intégration des musulmans au sein de la République et de la société française, la solution proposée s’apparente à un remède aussi dangereux que l’étaient les saignées autrefois. Car, suspendre pendant cinq ans l’interdiction de reconnaître, de salarier et de subventionner les cultes, ne serait-ce pas, par la force des choses, suspendre aussi les principes de liberté de conscience et de liberté des cultes, puisque toutes ces mesures sont contenues dans les deux premiers articles formant le titre premier de la loi du 9 décembre 1905.

En outre, la proposition d’Alain Minc est d’autant plus incompréhensible qu’il existe déjà des solutions permettant de construire des mosquées (ou des temples bouddhistes, évangéliques, etc.) : les baux emphytéotiques et le financement des édifices présentant une double dimension culturelle et cultuelle (comme ce fut le cas, en son temps, pour la cathédrale d’Évry) qui, certes, ne sont pas toujours aisés à mettre en œuvre.

On peut aussi se demander non pas si la loi de 1905 est négociable, mais si la laïcité l’est. Cette question est d’ailleurs souvent abordée. Surgit alors une difficulté majeure : jusqu’où la laïcité doit-elle, peut-elle étendre son empire ? Quelles sont ses frontières ? En deçà ou au-delà des cantines scolaires, des coiffures des étudiantes fréquentant l’université et des mères accompagnant des sorties scolaires ? Ces questions agitent l’opinion depuis des années, nourrissant des débats tantôt raisonnables, tantôt byzantins, mais jamais clos…

Auteur de Jean Jaurès, Perrin, 2014.

 

  • Non aux accommodements déraisonnables par Jean-Paul Scot, historien

De 1989 à 2005, nombreux furent ceux qui, de Libération au Figaro, du Monde à l’Obs, prônèrent la « révision » de la loi de 1905 au nom d’une « laïcité ouverte » ou « positive ». Aujourd’hui, face à la question musulmane, la loi semble avoir rallié des nouveaux convertis et des… faux amis. Mais certaines interprétations tendent à en dénaturer les principes.

Dernier exemple : les crèches de Noël. Au nom de la neutralité de l’État, l’article 28 de la loi « interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit » (à l’exception des lieux de culte, des tombes privées, des musées et des expositions).

Néanmoins, le Conseil d’État vient d’autoriser les élus à installer des crèches dans les lieux publics, et à la limite dans les mairies, à condition qu’elles « présentent un caractère culturel, artistique et festif » et qu’elles soient dépourvues de tout « prosélytisme ». Mais qui peut croire qu’une crèche de la Nativité n’est pas d’abord et avant tout un symbole catholique !

Peuvent donc se réjouir tous ces élus de droite et d’extrême droite qui, de Béziers à la Vendée, entendent affirmer ostentatoirement « les racines chrétiennes de la France ». Qui ferait mieux pour exaspérer les tensions religieuses ? Le Front national se dit dans son programme « profondément attaché » à la loi de 1905. Il prétend même « constitutionnaliser la laïcité » en interdisant tout communautarisme favorisant « l’extension de modes de vie étrangers à la civilisation française », en particulier « le fondamentalisme islamique [voulant] imposer la charia en France ». Mais le parti LR, rallié à François Fillon, sera sensible à la pression des catholiques les plus conservateurs : il envisage lui aussi de discriminer le culte musulman en lui imposant un triple « contrôle administratif », idéologique et financier, en créant une « instance de concertation entre l’État et l’islam en France » comme au temps de la colonisation !

François Hollande serait-il un meilleur défenseur de la laïcité ? Au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, il affirme qu’« il n’est pas question de modifier la loi de 1905 », mais, le 1er mars suivant, il déclare au Parisien que « la République française reconnaît tous les cultes » : la loi, pourtant, « ne reconnaît aucun culte » !

Ce contresens sert à justifier toutes les initiatives quasi concordataires de Bernard Cazeneuve envers le culte musulman : aide de l’État à la « formation des imans », recension des « besoins en lieux de culte » et « développement de l’enseignement privé confessionnel musulman », afin d’« assimiler l’islam », comme dit Manuel Valls !

Croit-on pouvoir ainsi amadouer les mouvements islamistes radicaux qui tentent de dresser les musulmans contre la République ? Comme les fondamentalistes chrétiens et juifs, ils affirment que foi et laïcité sont incompatibles. L’UOIF prétend négocier avec l’État « une composition du droit français avec les dispositions du droit musulman » en matière de mariage, de divorce et de succession. Et le Collectif contre l’islamophobie dénonce toujours la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école publique et celle de 2010 sur la burqa comme des signes du « racisme d’État » d’une « France islamophobe ».

Pourtant, des « spécialistes en laïcité » approuvent tous ces « accommodements », puisque l’État devrait reconnaître « le rôle public d’utilité sociale » de toutes les religions : ainsi, Jean Baubérot, hier champion d’un « nouveau pacte laïque », aujourd’hui rallié à la loi de 1905, est toujours hostile à la loi de 2004, sans se soucier des troubles que son abrogation entraînerait. La laïcité n’a pas à être « apaisée » ; la loi de 1905 est un gage de liberté, d’égalité et de paix. Face aux fondamentalismes religieux et aux politiques réactionnaires, ne soyons pas des « idiots utiles » ! Respectons la séparation de l’État et des religions !

Auteur de l’État chez lui, l’Église chez elle. Comprendre la loi de 1905, Seuil, 2005-2016, prix de l’initiative laïque 2016.

 

  • La séparation, c’est la liberté et l’égalité par Pierre Dharréville, membre de l’exécutif national du PCF

La loi de séparation des Églises et de l’État, adoptée en 1905, vient parachever la construction de l’édifice républicain après les lois sur les libertés syndicales, la liberté d’expression, la liberté d’association… La liberté de conscience, qui ne saurait être pleine et entière sans la séparation, est un principe fondamental. La séparation est donc un indispensable de la laïcité. Car, toute la souveraineté doit résider dans le peuple, le peuple dans son entier en tant qu’association d’hommes et de femmes libres, égaux et égales. Elle ne saurait être accaparée par une fraction, par une entité extérieure ou une autorité supposée supérieure.

Or, reconnaître tant soit peu une religion officielle introduit une distorsion de souveraineté et une rupture d’égalité entre les citoyens, selon leur conviction ou leur non-conviction religieuse, ne serait-ce que symboliquement. La séparation est donc un outil incontestable de l’égalité des droits puisque l’État affirme sa neutralité en matière religieuse. Au bout de trente-cinq ans de maturation dans la société française de l’époque, la séparation a été construite et adoptée, puis s’est installée comme une donnée institutionnelle.

Jusqu’à Nicolas Sarkozy dans son fameux discours de Latran vantant les mérites du christianisme et comparant le curé et l’instituteur – c’était en tout cas une remise en cause des plus frontales. La loi commune ne peut procéder que de la volonté du peuple et la séparation garantit ce principe.

Elle vaut pour les Églises et pour l’État. Pas de pouvoir institutionnel pour les Églises. Pas de pouvoir religieux pour l’État. Or, lorsque celui-ci intervient pour « organiser l’islam de France », n’est-ce pas un retour à une vieille tradition gallicane qui met en cause la laïcité et la séparation ? La controverse de 1905 se conclut d’ailleurs sur ce point : la liberté d’organisation des Églises en leur sein. La séparation ne saurait d’aucune façon être remise en cause.

Il convient, en revanche, de préciser que toute la laïcité n’est pas dans cette loi (le mot même n’y figure pas, d’ailleurs) et que la laïcité ne passe pas que par la loi. Au-delà de la loi de 1905, une fièvre s’est emparée de notre pays depuis quelques années, débouchant sur la protocolisation et la codification outrancières des comportements et des relations humaines.

Cela ne relève-t-il pas parfois d’une logique sécuritaire, aseptisée, voire puritaine (ce qui recèle quelque chose de religieux) ? En tout cas, cela ne sert qu’une seule chose, au final : la crispation identitaire qui mine la République et la paix dans le monde. C’est pourquoi, dans le cadre républicain – et il serait insuffisant de s’en tenir à la loi de 1905 en la matière –, il y a à mettre en œuvre la loi, toute la loi, dans l’esprit de la loi. Et parce que vivre ensemble ne relève pas du décret, parce que des relations humaines naissent aussi des conflits, parce que nous connaissons des tensions que nul ne peut ignorer, il faut donner plus de force à des institutions de médiation.

C’est pour partie le sens du travail qu’effectue au plan national l’Observatoire de la laïcité en rendant ses avis. Au plan local, la République a besoin d’outils, de services, de ressources pour jouer ce rôle de médiation qui ne saurait emprunter au registre de la « négociation » de la loi, mais doit relever de la mise en œuvre de la République, avec, par et pour les citoyennes et les citoyens. C’est aussi ainsi que pourront grandir des dynamiques sociales, culturelles et politiques capables de faire pièce face aux poussées racistes, intégristes ou sexistes qui existent dans la société.

Le débat autour de la laïcité tel que nous le connaissons a, hélas, une fonction politique précise dans le moment où nous sommes. Il s’agit de continuer à organiser le clivage et les discriminations en utilisant la République à contresens. La séparation est la séparation. La laïcité doit être la laïcité. Et puisse la République être la République…

 Auteur de La laïcité n’est pas ce que vous croyez,les Éditions de l’atelier.

 

LA LOI « ENTRE PARENTHÈSES »

« Il faut trouver les moyens de négocier  une forme de concordat avec l’islam et de mettre entre parenthèses une partie de la loi 1905 sur la laïcité : pour une durée de cinq ans, l’État pourrait aider à la construction des mosquées. Quand la loi de 1905 a été votée, la religion musulmane n’était pas trop développée en France. De ce fait, celle-ci subit aujourd’hui un handicap relatif. » Alain Minc, cité dans l’Express du 26 octobre 2016.

-----

Droit du travail et libertés. L’entreprise doit-elle être un espace vierge de toute expression religieuse ?

Rappel des faits Après les avis rendus par la Cour de justice de l’Union européenne concernant deux affaires, l’une jugée en Belgique et l’autre en France, le débat se poursuit.

Un avis dans l’air du temps PAR Sophie Gherardi  Directrice du Centre d’étude du fait religieux contemporain (Cefrelco)

Dans le mot jurisprudence, on entend le mot prudence. La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rendu avec trois bons mois de retard, le 14 mars, ses avis sur l’affaire belge G4S et l’affaire française Micropole, où des salariées avaient été licenciées pour avoir refusé d’enlever leur voile ­islamique. Ce qui laisse supposer un grand embarras des juges européens.

Les Cours de cassation de Belgique et de France leur avaient demandé de préciser l’interprétation d’une directive européenne de 2000 visant à « garantir que les personnes d’une religion ou de convictions, d’un handicap, d’un âge ou d’une orientation sexuelle donnés ne subissent pas de discrimination et bénéficient de l’égalité de traitement sur le lieu de travail ». Comment faire pour qu’une directive antidiscrimination, pétrie d’une volonté de ne léser aucune minorité, une directive respirant pour tout dire l’atmosphère bienveillante d’avant le 11 Septembre, puisse coller avec l’air du temps actuel ? Un air du temps que nous respirons tous, juges et citoyens confondus, et qui est saturé de méfiance envers les autres et de tentations autoritaires ?

Les médias ont choisi de titrer, dans une quasi-unanimité guillerette, que les entreprises allaient désormais pouvoir interdire le port du voile à leurs salariées. Les juges européens n’ont rien dit d’aussi clair. Ils ont donné quelques billes aux juridictions nationales pour rejuger les deux cas, d’où il ressort que, si une entreprise veut interdire le port de signes religieux, elle fera bien de l’écrire dans le règlement intérieur, de ne viser aucune religion en particulier et de limiter l’interdiction à des fonctions et des situations soigneusement balisées.

Pour la France, la place centrale du règlement intérieur a été anticipée par le gouvernement : la loi travail de ­Myriam El Khomri a rendu possible, depuis août 2016, d’inscrire la neutralité dans le règlement intérieur des entreprises privées, avec des garde-fous. Il y a quand même deux nouveautés assez fortes dans les avis de la CJUE : un employeur a le droit d’afficher une image de neutralité, cela relève de la liberté d’entreprise ; et le refus d’un client d’avoir affaire à une femme voilée n’est pas une exigence professionnelle telle qu’elle justifie le licenciement de cette dernière si elle refuse d’être tête nue.

Pour le reste, le droit en vigueur ne change pas : il ne permet pas d’interdire l’expression des convictions religieuses – en public, en privé, individuellement et collectivement. À tous ceux qui ont du mal à comprendre les subtilités des juges – pourquoi n’interdit-on pas tout simplement les signes religieux dans toutes les entreprises ? –, rappelons dans quelles conditions historiques ont été adoptées les lois qui empêchent, précisément, de faire cela.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 affirme que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses » (art. 10). Les révolutionnaires ont voulu rompre avec des siècles de monarchie de droit divin où les non-catholiques étaient des sujets de deuxième ordre en butte aux tracasseries, voire aux persécutions. En 1950, la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) stipule que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion » (art. 9) : l’Europe sort d’une guerre terrible où la minorité juive d’Europe a été victime d’une extermination systématique. Ces textes vénérables engagent et protègent encore les citoyens de 2017.

La laïcité protège les droits des travailleurs PAR Jean-Paul Scot  Historien

Saisie par les Cours de cassation belge et française à la suite du licenciement de deux salariées, la CJUE vient d’arrêter que « l’interdiction de porter un foulard islamique (…) ne constitue pas une discrimination directe », à condition que le règlement de l’entreprise ait proscrit au préalable « le port visible de tout signe politique, philosophique ou religieux sur le lieu de travail ». Encore « un interdit au nom de la laïcité », protestent tous les prosélytes du primat de la liberté de religion !

Enfin un « vade-mecum pour les employeurs », se félicitent des chefs d’entreprise ! Nécessaire clarification des rapports du Code du travail et de la laïcité, jugeront 90 % des salariés estimant que les demandes religieuses doivent rester privées. La CJUE cherche un délicat équilibre entre respect de la liberté de religion et bonne marche de l’entreprise. Son arrêt précise la directive du Conseil européen du 27 novembre 2000 fixant « le cadre général en faveur de l’égalité de traitement en matière d’emploi et de travail (…) tant pour le secteur public que pour le secteur privé ».

Il confirme le Code du travail français : aucun(e) salarié(e) ne peut être sanctionné(e) ou licencié(e) en raison de ses convictions politiques ou religieuses. Nul ne peut restreindre les libertés des travailleurs « qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché » (art. L.1121-1). Depuis 1950, l’article 9 de la convention européenne des droits de l’homme reconnaît que le droit de manifester sa religion peut être restreint en raison de la « protection des droits et libertés d’autrui ». La cour d’appel de Paris en a déduit dès 2003 que la manifestation de sa religion par un(e) salarié(e) « ne devait pas entraver les impératifs productifs ou commerciaux de l’entreprise ».

L’arrêt de la CJUE innove cependant en permettant à une entreprise privée d’exiger que ses salariés en rapport avec des clients n’affichent pas leurs convictions religieuses. Jusque-là seuls les agents des services publics étaient « tenus à l’obligation de réserve et de neutralité dans l’exercice de leur travail » parce qu’ils devaient assurer à tous les usagers l’égalité de traitement sans faire aucune distinction.

La décision finale de la Cour de cassation dans l’affaire de la crèche Baby-Loup était déjà justifiée par l’inscription du principe de neutralité dans le règlement intérieur de cette entreprise privée à mission de service public. Depuis, des comités d’entreprises privées ont adopté des « chartes de la laïcité et de la diversité » afin de « garantir la liberté de chacun avec l’égalité de tous, le respect du pluralisme des convictions et le respect de l’égalité hommes-femmes ».

L’arrêt de la CJUE ne limite pas la liberté de conscience des salariés, mais seulement des manifestations ostensibles d’appartenance religieuse. Il interdit de cibler telle ou telle religion mais prohibe tout prosélytisme. En France, aucun règlement intérieur ne peut interdire « les discussions politiques ou religieuses étrangères au service » (Conseil d’État, 21 janvier 1989).

En revanche, l’arrêt invalide des projets dangereux pour la démocratie sociale : il empêche les entreprises de restreindre de leur seul gré les droits des salariés comme la loi El Khomri pourrait le permettre ; il disqualifie les propositions de loi visant à interdire les signes religieux dans toutes les entreprises. Quant aux entreprises qui achètent la paix sociale en concédant des salles de prière à leurs syndicats maison, elles sont en infraction avec « l’obligation (…) de neutralité politique ainsi que religieuse » préconisée par la grande Cour qui fera jurisprudence.

Promouvoir une sorte de laïcité entrepreneuriale par Vincent Valentin Professeur de droit à Sciences-Po Rennes

L’idée que l’entreprise doive être absolument « débarrassée » de tout signe religieux me semble tout aussi étrange que celle qui voudrait que la religion puisse s’y afficher sans réserve. Seuls les comportements attentatoires aux droits d’autrui ou à un intérêt commun devraient être proscrits, dans l’entreprise comme du reste dans l’ensemble des espaces publics. La juste position est donc de permettre la neutralité, ni de l’interdire ni de l’imposer, là où elle est vue comme nécessaire par l’employeur, dans un cadre juridique qui donne au juge les moyens de contrôler les atteintes aux droits des salariés et d’endiguer les risques de discrimination.

C’est à peu près ce que dit la Cour de justice de l’Union européenne, et ce que propose la loi du 8 août 2016. Reste cependant à définir ces comportements attentatoires et cet intérêt commun, et c’est là que les choses se corsent. Partons des affaires que la Cour avait à juger. Deux salariées musulmanes ont été licenciées pour port du foulard, non que celui-ci les empêche d’exécuter correctement leur tâche, mais parce qu’il aurait un impact négatif sur la clientèle, l’une étant réceptionniste, l’autre ingénieure se déplaçant auprès des sociétés ayant recours aux services de son entreprise.

Dans le premier cas, l’employeur met en avant son image de marque, qu’il veut neutre ; dans le second, il se fonde sur le souhait explicitement exprimé du client de ne plus voir la prestation assurée par une salariée voilée, au risque de perdre le contrat. Dans les deux cas, il s’agit de savoir si l’intérêt économique de l’entreprise, appuyé sur des demandes de la clientèle, anticipées ou exprimées, justifie que soit limité le droit des salariés de manifester leur foi.

La CJUE répond deux choses : le choix d’une politique de neutralité est légitime s’il n’est pas discriminatoire, notamment s’il s’applique aux travailleurs en contact avec la clientèle ; la demande d’un client, en l’absence de politique de neutralité préalablement fixée par l’entreprise, n’est pas une exigence légitime que l’employeur peut relayer auprès d’un salarié.

Le problème est que l’arrêt ne dit rien des justifications possibles du choix de la neutralité, qui ne semble du coup que répondre à une gêne ou une franche hostilité à l’égard de la religion, motif pour le moins léger. La Cour ne permet donc pas de répondre à la question que pose l’Humanité. Il existe pourtant incontestablement des raisons valables de vouloir contrôler l’affichage du religieux dans l’entreprise, qui sont au moins de deux ordres : soit pour contrer des demandes de dérogation dans l’organisation du travail difficiles à satisfaire pour la bonne marche de l’entreprise (neutralité fonctionnelle), soit pour promouvoir une sorte de laïcité entrepreneuriale, fondée sur la volonté de protéger les relations professionnelles des pressions communautaires ou confessionnelles (neutralité politique).

À suivre cette dernière piste, il faudrait, pour respecter l’égalité de toutes les convictions, accepter des entreprises non seulement neutres ou laïques, mais aussi confessionnelles ou, dans un autre registre, proudhoniennes ! C’est là le vrai débat : les entreprises devraient-elles pouvoir, indépendamment de la nature de leur activité, faire vivre un projet politique, philosophique ou religieux en leur sein, en proposant et imposant pour cela à leurs salariés des restrictions de leurs droits ? Cette voie, peu explorée, me semble beaucoup plus légitime et stimulante que celle de la reconnaissance des préjugés racistes ou antireligieux de la clientèle.

La neutralité ne doit pas conduire à discrimination PAR Valentine Zuber  Directrice d’études à l’École pratique des hautes études (Ephe)

Les débats entourant le problème de la gestion de l’expression religieuse dans les entreprises privées ne sont pas nouveaux, ni en France, ni même ailleurs en Europe. Ils sont au cœur des différences d’interprétation quant à l’amplitude à donner au principe de liberté de religion et de conviction dans l’espace public des sociétés européennes, pluralistes et sécularisées.

En raison de la sensibilité accrue, à la fois du point de vue politique et social, vis-à-vis des expressions religieuses visibles (et tout particulièrement la visibilité musulmane), il ne perd pourtant jamais en vigueur et en intensité. En France, l’interminable affaire – à rebondissements juridiques multiples – du licenciement de la directrice de la crèche Baby-Loup à Chanteloup-les-Vignes n’a pas contribué à la clarification du problème aux yeux du grand public. Le récent double jugement de la CJUE semble devoir le remettre au goût du jour. Ses attendus ne sont pourtant pas nouveaux et ils consacrent une nouvelle fois une pratique juridique continue, toujours respectueuse de la liberté individuelle, dans la régulation de ­l’expression religieuse dans les entreprises privées.

Il faut donc rappeler quelques notions fondamentales. La liberté de religion et de conviction est une des libertés publiques reconnues en Europe en raison de l’adoption de la convention européenne des droits de l’homme et en particulier de son article 9. Cette liberté doit pouvoir s’exercer dans l’espace public, y compris dans les entreprises privées.

Cependant, il est reconnu par toutes les juridictions, qu’elles soient communautaires ou nationales, qu’il existe quelques limites envisageables à l’exercice absolu de cette liberté première. Ces limitations doivent cependant répondre à des critères bien précis (respect de la sécurité et de l’hygiène), un objectif légitime (ne pas faire de prosélytisme) et une exigence proportionnée à la bonne poursuite des missions dévolues à l’employé.

Toute mesure d’interdiction en matière d’expression religieuse ne doit pouvoir en effet entraîner la mise en œuvre d’un traitement considéré comme discriminatoire envers un – ou une – employé-e. C’est pourquoi, dans le jugement particulièrement équilibré de la CJUE, deux cas sont présentés et deux solutions différentes ont été arrêtées.

Dans celui de l’employée réceptionniste belge, qui voulait pouvoir arborer un foulard sur son lieu de travail, il a été jugé qu’en dépit de la modification postérieure du règlement intérieur de l’entreprise, son licenciement était justifié en raison du caractère particulier de la mission d’accueil du public qui lui était confiée. Dans le cas de l’ingénieure d’études qui avait été licenciée par son entreprise après qu’elle avait été récusée par un client de cette dernière, l’entreprise a été condamnée pour licenciement abusif. La nécessité du port d’une tenue vestimentaire neutre d’un point de vue religieux n’avait en effet jamais été prévue par l’entreprise elle-même jusque-là et donc ne justifiait pas cette mesure discriminatoire a posteriori.

Comme on le voit, les décisions récentes de la CJUE sont extrêmement prudentes et surtout très précises dans leurs motivations. Elles tendent à répondre, de la manière la plus juste et équitable possible, à la tension existant entre la nécessaire garantie des libertés individuelles des employés par leurs employeurs, et la bonne marche des affaires de ces derniers. Plus que jamais, sur ces sujets délicats, en particulier dans un contexte de revendications identitaires accrues et de surenchère populiste décomplexée, une analyse précise et dépassionnée des enjeux de l’expression religieuse dans l’espace public est particulièrement nécessaire. En cela, les récentes et sages décisions de la CJUE ramènent un peu de raison et d’équilibre dans des débats toujours exagérément passionnés.

-----

La laïcité induit-elle un régime d’intolérance en matière de religion ?

Par Isabelle Saint-Martin de l'Institut européen en sciences des religions, Jean-Paul Scot, historien et Pierre Dharréville, membre de l’exécutif national du PCF.

  • Une condition de la liberté de jugement par Isabelle Saint-Martin, de l'Institut européen en sciences des religions

Accuser l’école de la République d’enseigner l’intolérance religieuse serait mélanger plusieurs registres et méconnaître ses principes fondateurs.

Intervenant dans ce débat au titre de l’Institut européen en sciences des religions, créé à l’issue du rapport de Régis Debray sur l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, je voudrais rappeler les propos du président de la République en janvier 2015 : « Les religions n’ont pas leur place dans l’école. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait un enseignement laïque des religions. » Les premiers mots ne renvoient pas seulement à la vie scolaire, à la loi de 2004 ou aux polémiques sur les cantines et les parents accompagnant des sorties. Pour ces derniers cas, deux constats s’imposent : si la laïcité n’oblige pas à respecter les interdits alimentaires, elle n’empêche nullement les self-services et les choix couramment proposés. La question de leur opportunité relève de l’appréciation des communes.

Quant aux « mères accompagnatrices voilées », la recommandation du ministère a fait de l’accueil la règle et du refus l’exception. Plus profondément, dire que « les religions n’ont pas leur place à l’école » c’est revenir à l’essence des lois de laïcisation scolaire de 1881-1886. Antérieures à la loi de séparation des Églises et de l’État, elles posent la distinction entre le monde scolaire et les confessions.

Soit, selon Ferdinand Buisson (1887) : « L’instituteur à l’école, le curé à l’église, le maire à la mairie. »

L’école, devenue obligatoire et gratuite, doit être laïque, ouverte aux élèves de toutes religions ou convictions ; les représentants d’aucun culte n’y ont plus autorité. Cette neutralité garantit l’indépendance du savoir et l’accueil indistinct de tous. Mais, à l’image de l’article Ier de la loi de 1905, qui assure la liberté de conscience, elle n’enseigne pas un athéisme d’État.

Jules Ferry invitait l’instituteur à respecter la conscience de l’élève. Cette indépendance réciproque conduit à exclure l’histoire sainte de l’école. Pour autant, on parle encore de Pascal ou de Claudel. En histoire, la naissance de l’islam est enseignée au collège depuis des décennies !

Depuis les années 1980, dans le contexte d’un effritement de la culture humaniste qui compromet l’accès de tous au patrimoine culturel, comme de la nécessité de donner des clés de compréhension du monde contemporain, la question d’un enseignement laïque des faits religieux a ressurgi à plusieurs reprises.

Le choix français, confirmé avec le rapport Debray en 2002, est de les enseigner à travers les disciplines scolaires existantes. Ils apparaissent contextualisés et mis en perspective comme objet de connaissance et non transmission de croyances, dans une approche scientifique qui n’a pas à s’interdire certains champs du savoir. Sans examiner ici les limites de cet enseignement, il faut encore noter, tant dans la charte de la laïcité à l’école que dans l’enseignement moral et civique instauré à partir de 2015, la présence du thème « pluralisme des croyances et laïcité ». Parmi les exemples de situations d’apprentissage, un débat sur l’interdiction des signes religieux ostensibles permet de distinguer la stricte neutralité des agents du service public et celle des élèves, qui ont le droit de porter des signes religieux discrets.

Que ceux-ci puissent passer au crible les arguments invoqués autour de cette loi ne les convaincra certes pas tous ! Pourtant l’exercice d’un libre examen doit aider à percevoir la laïcité de l’école non comme un catalogue d’interdits, mais comme une condition de la liberté de jugement et d’égalité de tous dans l’accès au savoir.

L’école ne vise pas un endoctrinement moral, mais vise à distinguer la science et la foi comme deux registres intellectuels différents. Elle invite à exercer la faculté de penser dans le respect des convictions d’autrui, à créer les conditions pour que, selon les mots de Gabriel Séailles (un des fondateurs de la Ligue des droits de l’homme), chacun puisse se dire « athée sans être traité de scélérat et croire en Dieu sans être traité d’imbécile ».

  •  Le respect mutuel, pas la guerre par Jean-Paul Scot, historien 

Par quel scandaleux contresens, un an à peine après les crimes de janvier 2015, certains assimilent la laïcité à l’intolérance, stigmatisent les « laïcards » de gauche ou ravivent « la guerre des laïcités » ? Rappelons que les deux premiers articles de la loi de 1905 fondent les « principes » de la laïcité sur la liberté de conscience et l’égalité des droits (des croyants comme des incroyants).

La séparation de l’État, neutre en matière confessionnelle, et de toutes les Églises garantit pleinement la « liberté des cultes ». Bien plus que la tolérance, concession des dominants aux dominés, la laïcité, constitutionnalisée en 1946, devrait donc permettre le respect de toutes les religions et convictions.

Pourtant toutes les Églises cherchent, au nom du « respect de toutes les croyances », à faire reconnaître d’utilité publique leurs activités scolaires, sociales, culturelles, éthiques, spirituelles. Ralliées à une « laïcité positive », « ouverte », « européenne », elles tentent de reconquérir des positions privilégiées. Elles s’appuient sur des textes internationaux ignorant la laïcité mais privilégiant la « liberté de religion ».

Ainsi l’article 9 de la convention européenne des droits de l’homme stipule que « toute personne a le droit (…) de manifester sa religion (…), en public et en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement de rites ». La manifestation de sa foi est élargie bien au-delà du culte et ne peut être limitée qu’au nom de « la protection de l’ordre, de la santé, de la morale et des droits et libertés d’autrui ».

Par suite, la loi de 2004 sur l’interdiction de signes religieux ostensibles à l’école publique est encore souvent jugée discriminatoire. Si on peut comprendre que des jeunes assimilent la laïcité à des interdits, il faut rappeler à tous ceux qui ont mis en avant la question du « voile » que les élèves ne sont pas des adultes, ni des usagers d’un simple service public, et que l’école publique a des missions spécifiques d’apprentissage de savoirs, mais aussi de découverte du lien social et des libertés.

Quant à la loi de 2010 interdisant le voile intégral dans la rue, elle ne relève pas de la laïcité, mais du respect de l’ordre public et de l’égalité des sexes.

Plus largement, la laïcité a subi trois dérives politiciennes qui l’ont dénaturée jusqu’à la faire assimiler à son contraire, l’intolérance :

1) un glissement vers une laïcité « multiculturelle » et le clientélisme communautariste. Au nom de la « diversité », de la « tolérance » et de l’« équité », nombre d’élus de gauche et du centre ont multiplié les financements et les concessions en faveur d’organisations religieuses ou ethniques.Croyant acheter la paix sociale, ils ont accentué les différences identitaires à fondement religieux au lieu d’intégrer les particularités de chacun dans le vivre-ensemble républicain ;

2) une déviance laïciste, néogallicane, xénophobe, raciste. Au nom de la défense de l’identité française et des racines chrétiennes de l’Europe, le FN et nombre de LR entendent interdire le port de signes religieux à l’université, aux usagers des services publics, et même dans la rue où pourtant toutes les libertés sont autorisées, sauf trouble à l’ordre public. Un État fort devrait défendre « le mode de vie français » face au « communautarisme musulman » ;

3) une stigmatisation des « laïcards » au nom de l’« islamophobie ». Au nom de la lutte contre les discriminations et le racisme dont sont de plus en plus victimes des musulmans, nombre d’islamistes avérés et d’activistes compassionnels contestent toute critique de l’islam comme religion et de l’islamisme comme système théocratique totalitaire.

Pas question donc d’être dupes de la nouvelle « triangulation » de Manuel Valls, qui prétend défendre une « intransigeante laïcité » alors qu’il entend « recenser les besoins en lieux de culte » et « développer les établissements scolaires privés » musulmans ! Dire que, pour Jaurès, laïcité, respect mutuel, démocratie et progrès social étaient synonymes...

  • Assez de contresens par Pierre Dharréville, membre de l’exécutif national du PCF

«Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. À partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. » Ce sont les mots prononcés par Élisabeth Badinter le 6 janvier dernier sur France Inter. La gauche décomplexée n’a pas perdu que ses complexes… Comment peut-on dédramatiser et banaliser un phénomène de nature raciste qui n’en finit pas de grimper dans la société ? Comment peut-on s’autoriser à y prêter le flanc, voire y inciter ?

On ne saurait être laïque et islamophobe. Si la critique de la religion – comme la critique de tout pouvoir – est un exercice sain et une liberté, s’il faut y refuser – comme en tous les mouvements de la société – les conservatismes réactionnaires, il n’est pas superflu d’en avoir une vision dialectique et contrastée. Mais, pour ce qui est de la laïcité, elle ne revient pas à proscrire l’expression de convictions religieuses dans l’espace public. C’est un contresens, hélas, extrêmement répandu. Jouant de ce contresens, l’extrême droite a tenté de faire croire à sa compatibilité républicaine, et de légitimer un racisme refondé sur la base des convictions religieuses – en l’occurrence musulmanes – et cette offensive n’en finit pas de catalyser l’affrontement identitaire.

Oui, il faut combattre les amalgames et les raccourcis : Daech est une entreprise politique et les terroristes sont, avant toute autre chose, des fanatiques. C’est du sein même de notre humanité, rongée par les logiques capitalistes et impérialistes, dans le clair-obscur qui s’attarde, que naissent ces monstruosités. L’islam n’est pour eux qu’un drapeau de vertu contrefait.

Les propos d’Élisabeth Badinter en ce début d’année avaient provoqué la réaction de l’Observatoire de la laïcité, par la voix de son rapporteur général, Nicolas Cadène, pointant de surcroît ses approximations juridiques.

Crime de lèse-majesté qui fournit un prétexte aux détracteurs de son président, Jean-Louis Bianco, qui s’empressèrent de demander sa tête. À la suite de quoi Manuel Valls s’est cru obligé, à l’occasion du dîner du Crif, de prolonger cette attaque en règle, en lui reprochant de « dénaturer la réalité de la laïcité », ainsi que d’avoir signé le texte « Nous sommes unis » avec quatre-vingts personnalités dont certaines étaient jugées par lui infréquentables.

Ce texte, faisant suite aux attentats du 13 novembre, proclamait notamment : « Un piège nous est tendu ! Nous devons refuser d’y succomber ! La division, la délation, la stigmatisation sont au cœur de ce piège sournois. » Nous y sommes…

Cette polémique n’est pas le fait du hasard, au beau milieu des velléités guerrières dans lesquelles on voudrait embarquer notre peuple.

Profiter de ce moment pour réactiver ce contresens à propos de la laïcité, cela ne s’inscrit-il pas également dans cette entreprise de destruction méthodique de la gauche qui est engagée ?

La laïcité, comme le disait Jaurès, c’est la démocratie, c’est l’égalité des droits. Fermement. Mais certainement pas l’oukase de la République à l’égard de l’islam et des musulmans.

Les défis laïques sont immenses, dans une société et une République en crise.

Sous la présidence de Jean-Louis Bianco, l’Observatoire a accompli un travail de pédagogie et d’apaisement utile, cherchant à faire mieux partager le sens de la laïcité dans la société et à donner des repères concrets pour la faire vivre au quotidien.

Nous avons besoin de cet observatoire dans ce rôle. Si l’on voulait le transformer en prétendue « laïque inquisition », cela serait un désastre pour la République.

Il faut sortir d’urgence de cette guerre des civilisations et de cet affrontement identitaire dévastateur. Vive la laïcité, instrument du bien commun et de l’unité populaire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.