Une hécatombe ouvrière

Au moins 130 000 morts par an du fait de la négligence patronale--- Environ 1,3 million d’Européens meurent chaque année du cancer. L’Institut syndical européen (Etui) vient de publier « The cost of occupational cancer in the EU 28 », un remarquable rapport à retrouver en ligne (www.etui.org.fr), qui évalue en détail la responsabilité du travail dans ces décès

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Environ 1,3 million d’Européens meurent chaque année du cancer. L’Institut syndical européen (Etui) vient de publier « The cost of occupational cancer in the EU 28 », un remarquable rapport à retrouver en ligne (www.etui.org.fr), qui évalue en détail la responsabilité du travail dans ces décès. Les cancers d’origine professionnelle, c’est-à-dire engendrés par des facteurs de risque rencontrés par une personne pendant l’exercice de son métier, représentent 8 à 12 % du total, selon les estimations scientifiques officielles, probablement sous-évaluées. Soit au moins 130 000 morts par an du fait de la négligence patronale et des lacunes de la prévention.

Ce seul chiffre devrait susciter un scandale continental. D’autant que ces 130 000 décès pourraient être évités. En effet, ils sont en lien avec des produits parfaitement identifiés : les gaz d’échappement diesel, le travail de nuit, les poussières de bois, les fumées de soudage, les huiles minérales, la silice, l’amiante… Autant de nuisances dont on sait exactement comment procéder pour en préserver les travailleurs, avec des protections individuelles (masques, gants…) et collectives (ventilation, captation à la source, etc.), ainsi que des politiques de substitution : par exemple, remplacer un produit dangereux par une matière inoffensive.

Le scandale tient donc au fait que ces décès sont pour la plupart évitables. Ainsi, le travail de nuit est un facteur prouvé de déclenchement du cancer du sein : admettons qu’on ne puisse l’éliminer dans la police ou les hôpitaux, mais pourquoi est-ce dans l’industrie qu’il s’est le plus développé au cours des dernières décennies, en particulier pour les femmes ? Pour répondre à la logique du profit, évidemment. Surtout, pour la plupart des produits, il existe des outils de prévention efficaces : seuls l’ignorance des employeurs ou leur refus de financer les équipements nécessaires peuvent expliquer ce massacre permanent.

Le scandale est renforcé par de colossales inégalités. En France, les ouvriers représentent 23 % des salariés, mais 70 % de ceux exposés à des agents cancérogènes. Autrement dit, il y a fort à parier que plus des deux tiers des 130 000 victimes annuelles font partie de la catégorie ouvrière. C’est objectivement scandaleux, mais cela suscite moins d’indignation médiatique que s’il s’agissait de cadres, de professeurs d’université ou de journalistes…

Une réserve, toutefois : pourquoi, dans ce rapport, mettre en avant des « coûts » exorbitants mais qui n’ont guère de sens ? En effet, selon l’Etui, « la facture se monte entre 270 et 610 milliards d’euros chaque année, ce qui représente de 1,8 % à 4,1 % du produit intérieur brut de l’Union européenne ». Mais, pour l’essentiel (à 90 %), ces chiffres résultent du nombre de morts multiplié par une prétendue valeur monétaire de la vie humaine, fixée par des calculs économiques douteux à 4 millions d’euros !

Pourquoi communiquer autant sur une « facture de 610 milliards » que sur une hécatombe de 130 000 morts ? Comme le soulignait Jean Gadrey en 2015 sur son blog (Alternatives économiques.fr), quel est l’intérêt de valider cette très contestable monétarisation de la vie humaine ? Peut-être parce que les salarié.e.s et citoyen.ne.s se mobiliseraient plus facilement en défense de la vie que pour économiser des milliards.

Thomas Coutrot (journal Politis)

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CGT : Glyphosate - La Commission européenne laboure le principe de précaution

Alors que le glyphosate – substance active du Roundup – fait l’objet de questionnements de plus en plus prégnants quant à ses effets néfastes sur l’environnement et la santé humaine, la Commission européenne a donné son autorisation en juin 2016 pour une nouvelle prolongation jusqu’à fin 2017, et propose depuis mai dernier une réautorisation de mise sur le marché pour dix ans. La Fédération nationale agroalimentaire et forestière (Fnaf) CGT revient sur cette affaire fleurant bon le lobbying, comme l’ont récemment montré les « Monsanto papers ».

Pesticide le plus utilisé en Europe et dans le monde depuis les années 1970, le glyphosate (substance active du Round’up) fait aujourd’hui l’objet d’une importante bataille stratégique.

Outre son impact sur l’environnement (qualité des sols, de l’eau...), le glyphosate présenterait également des risques pour la santé humaine. Le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère ainsi que le glyphosate est génotoxique (il endommage l’ADN), cancérogène pour les animaux de laboratoire (rongeurs en général) et est « probablement cancérogène » pour l’homme.

Étant de donné le potentiel de diffusion très large de ce pesticide dans l’environnement, le principe de précaution (qui, rappelons-le, vise à « permettre aux décideurs de prendre des mesures de protection lorsque les preuves scientifiques relatives à l’environnement ou la santé humaine sont incertaines et que les enjeux sont importants ») voudrait que son autorisation de mise sur le marché soit suspendue... Et pourtant ! L’autorisation expirant en juin 2016, la Commission européenne l’a prolongée de dix-huit mois, jusqu’à fin 2017. Pire encore, elle propose depuis mai dernier une réautorisation de mise sur le marché du glyphosate de dix ans (pour l’instant sans validation définitive).

Dans son communiqué, la Fnaf CGT indique que les deux agences d’expertise européennes se sont fondée sur « des études non publiées et dont les experts présentent des conflits d’intérêts notoires ». Par ailleurs, la récente affaire des « Monsanto papers » a mis en lumières la gigantesque stratégie de lobbying opérée par la firme, notamment au niveau de la commission européenne.

La Fnaf conclut son communiqué en rappelant que « les salariés de la production agricole sont parmi les plus exposés aux produits phytopharmaceutiques, et notamment le glyphosate. La fédération intervient dans toutes les instances où elle siège pour faire prévaloir le principe de précaution, l’augmentation du délai de réentrée et l’application du droit de retrait pour les salariés conformément au Code du travail afin de préserver la santé des travailleurs.

« La responsabilité du gouvernement es engagée pour garantir la santé publique, celle des travailleurs de la terre et la sauvegarde de l’environnement face à a poursuite de l’utilisation de ces produits phytopharmaceutiques. »

Pour aller plus loin :

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Ces militants qui ne désarment pas pour défendre les CHSCT

Santé au travail. Élus du personnel et professionnels de la prévention des risques au travail ont témoigné, lundi à Paris, de l’importance des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Ils luttent pour que leur dissolution n’aggrave pas l’impunité patronale.

«J’ai eu récemment au téléphone un veuf dont la femme est morte d’un cancer de l’amiante – un mésothéliome. 317 jours avant sa mort, son employeur lui disait encore : “Vous ne savez pas la chance que vous avez de travailler dans cette entreprise.”

L’enjeu des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), c’est le droit au respect », martèle Alain Bobbio, retraité, ex-élu CHSCT sur le site de Sanofi Romainville pendant vingt ans et membre de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva), qui a accompagné, au travers de la section départementale de Seine-Saint-Denis de l’association, 280 familles de victimes de la fibre cancérogène.

Pour ce militant infatigable de la protection de la santé des travailleurs, supprimer les CHSCT, comme le prévoient les ordonnances Macron, constitue « une attaque majeure contre la santé et la vie des salariés dont le prix à payer sera plus d’accidents de travail, plus de maladies professionnelles et plus de décès dus au travail ». À la bourse du travail de Paris ce lundi, ils sont environ 200 venus comme lui d’un peu partout en France pour clamer leur attachement à ces instances dédiées à la prévention des risques.

Durant sept heures, des dizaines de témoignages, majoritairement de représentants du personnel d’entreprises privées comme d’organismes publics, mais aussi d’inspecteurs du travail, d’experts en santé au travail, d’un avocat et d’un médecin du travail, se succèdent au micro pour rappeler l’apport des CHSCT dans la défense des droits des salariés et la menace que fait peser leur dissolution au sein du nouveau comité social et économique (CSE), créé par les ordonnances Macron.

De l’explosion de l’usine AZF au harcèlement sexuel en passant par les suicides liés au travail, les champs d’action couverts par ces instances sont divers et d’une importance cruciale. Au moyen d’enquêtes sur les accidents du travail, de droits d’alerte pour danger grave et imminent, d’analyses des risques auxquels sont exposés les salariés, d’expertises indépendantes, ces comités avaient ainsi le pouvoir de « montrer l’incompatibilité entre la protection de la santé des salariés et le mode de production capitaliste et du néomanagement », comme le résume Pascal Vitte, élu CHSCT dans un centre d’appels Orange. Un contre-pouvoir aux directions d’entreprises qui ont contribué à en faire une « bête noire » du patronat.

On sait ce que signifient les termes de « souffrance au travail »

« Dans les CHSCT, on ne faisait peut-être que 10 % de ce qu’on voulait faire. Mais c’était déjà 10 % de trop pour les employeurs », résume Jean-Gabriel Lainey, membre SUD du CHSCT dans l’une des nombreuses entités d’Orange (ex-France Télécom). Dans la maison, on sait ce que signifient les termes de « souffrance au travail » ou de « risques psychosociaux ». À la suite de la vague de suicides qui a endeuillé cette ancienne entreprise publique entre 2008 et 2009, le rôle des CHSCT a été indispensable pour montrer le lien entre la souffrance des salariés et une organisation pathogène du travail.

« Mais maintenant, si le CHSCT veut voter une expertise, cela devra être financé par le budget du CSE. Et, pour peu que la direction prévoie de fusionner les budgets de fonctionnement et d’action culturelle et sociale – une possibilité introduite par les ordonnances –, on va se retrouver confronté au choix entre l’expertise et les chèques cadeaux de fin d’année aux salariés », redoute le militant.

La question des risques psychosociaux et de leur difficile objectivation du fait de leur côté « impalpable » – comme le rappelle Ghislaine Roux, élue CGT au CHSCT des fonctions centrales d’Enedis – est devenue prégnante pour les CHSCT. Le fait d’éloigner ces acteurs de la prévention du terrain en les rendant polyvalents au sein du CSE risque de porter lourdement atteinte à leur capacité à déceler ces problèmes auprès des salariés, qui n’osent pas toujours spontanément faire part de leur souffrance.

« Comment peut-on prétendre qu’en diminuant le nombre d’élus, ils pourront continuer à aller voir autant les salariés ? » s’insurge Christine Castejon, analyste du travail, qui estime que « l’un des enjeux des ordonnances est que les représentants du personnel se retrouvent à aborder ces sujets uniquement avec les patrons, et que tout cela se passe en chambre ».

Une crainte que confirme Wilfried Pennetier, représentant du personnel dans un cabinet d’expertise dont la direction a fait le choix de fusionner les instances en délégation unique du personnel (DUP) élargie, comme l’a rendu possible la loi Rebsamen de 2015. « Depuis que le CHSCT a été supprimé, les sujets concernant la santé et les conditions de travail sont noyés dans l’ensemble des autres sujets », affirme-t-il. « Tant que les militants auront la mémoire des CHSCT, ils pourront peut-être encore porter ces sujets. Mais, pour les futurs élus qui n’auront pas connu cette instance ou pour les élus dans les entreprises qui n’avaient pas de CHSCT et qui se dotent d’un CSE, il y a un vrai risque de perte de savoir-faire », alerte-t-il.

Continuer le combat et dépasser les déclarations d’intention

« On n’est pas là pour saluer l’enterrement d’une instance, mais pour continuer à défendre la santé au travail », rappelle Alain Bobbio. Et, entre les murs de la bourse du travail ce jour-là, c’est bien la détermination à amplifier la mobilisation qui domine. D’autant que pour certains – comme les agents du public – l’expérience des CHSCT a un goût d’inachevé.

Les fonctionnaires d’État et territoriaux ne bénéficient d’une instance similaire au privé que depuis 2011. « Et encore, on ne dispose pas du droit à l’expertise, on n’a pas le pouvoir d’agir en justice et nos heures de délégation sont en moyenne de 30 % inférieures à celles du privé », rappelle Gérald Le Corre, inspecteur du travail, responsable de la CGT de Seine-Maritime et secrétaire du CHSCT du ministère du Travail. Si les ordonnances Macron ne prévoient que de supprimer les CHSCT du privé, les agents du public craignent que leurs instances ne disparaissent à leur tour.

Et, pour continuer le combat, les participants entendent bien dépasser les déclarations d’intention. Appel à négocier des accords de branche ou d’entreprise pour obtenir la préservation d’instances avec les mêmes moyens et pouvoirs que les CHSCT actuels, à se battre pour que les suppléants au CSE puissent siéger en même temps que les titulaires ou que les représentants du personnel soient informés au jour le jour des accidents de travail, exigence du maintien de la personnalité juridique des futures commissions héritières du CHSCT, constitution d’un véritable réseau intersyndical et citoyen sur la défense de la santé au travail, appel pour une assemblée nationale de la santé au travail en juin 2018 et ses déclinaisons régionales.

D’ici là, les participants espèrent agréger à leur cause d’autres représentants du personnel et organisations syndicales, des professionnels de la santé au travail, des chercheurs et des citoyens à travers leur site Internet (1).

(1) http://assemblee-nationale-chsct.org/

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Ban Abesto : association de lutte contre l'amiante

Amiante : Annie Thébaud‐Mony, directrice de recherche à l’Inserm, refuse la légion d’honneur

 

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