La vidéo en ligne émet autant de gaz à effet de serre que l’Espagne !

Le streaming représente désormais la majeure partie du trafic Internet. Elle est devenue l’usage d’Internet le plus énergivore, insoutenable même pour le climat. Pourtant, les plateformes poussent vers toujours plus de consommation....Smartphones et métaux rares, la planète paie le prix fort...L'édito par Sébastien Crépel....

Publié dans l'Huma : des extraits...

Il est difficile de réaliser à quel point la consommation des vidéos en ligne est devenue un enjeu envi­ronnemental. C’est ce que démontre un rapport ­publié en juillet par The Shift Project, un club de réflexion sur l’économie décarbonée, et intitulé « Climat : l’insoutenable usage de la vidéo en ligne ».

« La vidéo représente désormais 80 % du trafic ­Internet, explique ainsi Maxime Efoui-Hess, ingénieur et principal auteur de l’étude. Dix heures de vidéo en haute ­définition, cela représente plus de données que l’intégralité des textes de Wikipédia en anglais. »

Lorsqu’on veut voir une vidéo, sur Netflix par exemple, la demande est envoyée au service, qui la réoriente vers un centre de données (data center). Ces infrastructures sont parfois situées en Europe, mais, pour certains contenus, la vidéo peut traverser l’Atlantique via des câbles sous-marins. Ces centres de données, composés principalement d’espaces de stockage et de ­serveurs, sont allumés en permanence : il faut accéder aux demandes des utilisa­teurs à toute heure du jour et de la nuit.

« Refroidir ces data centers est encore plus consom­mateur en énergie que les alimenter, pointe Maxime Efoui-Hess. Quelques ­initiatives améliorent un peu les choses. En ­Nouvelle-Aquitaine, l’un d’eux est refroidi avec l’eau d’une rivière. Celle-ci ressort chaude et alimente une ­exploitation de pisciculture. »

La ­dématérialisation pousse à l’augmentation de la facture

Du centre de données, la vidéo part ensuite dans les infrastructures de réseau pour arriver sur le terminal de l’utilisateur. « Il y a les antennes 3G, 4G et bientôt 5G, les câbles de fibre optique, d’ADSL, les ­routeurs, énumère l’ingénieur. Le réseau mobile va par exemple beaucoup plus consommer que le Wifi, parce qu’il faut ­envoyer les données bien plus loin, dans de plus grosses ondes. »

Les infrastructures de réseau représentent pour l’instant environ 15 % de la facture énergétique totale du numérique. Mais la vidéo, le streaming et l’explosion du Cloud (ou nuage, qui désigne le stockage à distance de données dans des serveurs) et de la ­dématérialisation en ­général poussent à l’augmentation de cette facture.

Google vient ainsi d’annoncer le lancement de Stadia, un service permettant de faire du jeu vidéo en streaming. L’utilisateur jouera sur son téléviseur, mais la console ou ­l’ordinateur qui fait tourner le jeu pourra se trouver sur un autre continent. « Cela fait peur, les tuyaux sont déjà saturés, il faudra en construire de nouveaux pour ces nouveaux usages toujours plus énergivores », s’inquiète Maxime Efoui-Hess. L’ingénieur a bâti ses estimations d’émissions de gaz à effet de serre des usages du numérique sur les moyens actuels de produire l’électricité. C’est ainsi qu’il a calculé qu’en moyenne, la vidéo en ligne émet déjà autant de CO2 qu’un pays comme l’Espagne, et les seuls services de vidéo à la demande de type Netflix, autant que le Chili.

Notre consommation met à mal la résilience du réseau

« Nous en arrivons à un réel choix de société : non seulement notre consultation de vidéos n’est pas soutenable, mais en plus, la contrainte physique fera qu’on ne pourra de toute façon pas continuer ainsi », tranche Maxime Efoui-Hess. La vidéo aujourd’hui, mais aussi l’ensemble du streaming et ­l’Internet des objets, demain, vont mettre à mal la résilience du secteur.   ...La Suite :

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Smartphones et métaux rares, la planète paie le prix fort

Mardi, 13 Août, 2019 -  Iris Bertrand

L’industrie de la téléphonie repose sur une exploitation massive de minerais. Son coût écologique et ­sanitaire est colossal.

 Avec 1,5 milliard d’appareils vendus en 2018, la démocratisation du smartphone tourne au ­désastre écologique. « Le point nodal du danger écologique de la confection des smartphones est l’extraction d’une grande variété de métaux », synthétise Françoise Berthoud, ingénieure de ­recherche au CNRS et fondatrice d’ÉcoInfo, qui étudie l’impact des ­nouvelles technologies sur la société.

« Parmi les enjeux environnementaux liés à leur fabrication, on retrouve entre autres l’épuisement des ressources, les atteintes à la bio­diversité et l’émission de gaz à effet de serre », poursuit-elle. Les mines se sont multipliées ces trente dernières années tout autour du globe.

Et pour cause, il ne faut pas moins d’une cinquantaine de métaux pour fabriquer un téléphone dernier cri.

Bientôt aussi polluant que l’industrie automobile

La scientifique insiste sur le fait que « des différents éléments qui les ­composent, aucun n’est issu du recyclage ou de ressources renouvelables ». Par ailleurs, « le processus d’extraction génère une pollution ­massive et multi­forme. Celle-ci requiert tout d’abord une énergie fara­mineuse et, qui pis est, particulièrement car­bonée car elle provient principalement du pétrole ou du charbon », assure Françoise Berthoud.

Cette activité est d’autant plus énergivore que le degré de miniaturisation des appareils fabriqués est ­important, d’après le rapport de 2018 du cercle de réflexion Shift ­Project. Si l’on continue à ce rythme, l’émission des gaz à effet de serre liée à la production des ­téléphones en 2030 sera du même ordre de grandeur que celle de l’industrie automobile, autour de 8 % des émissions mondiales.

L’usage intensif de produits chimiques indispensables au traitement de ces minerais empire encore les choses. « Acides et autres substances plus ou moins toxiques sont quotidiennement utilisés durant la phase d’extraction et de raffinage », détaille la chercheuse... la Suite :

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Mardi, 13 Août, 2019 - L'édito par Sébastien Crépel.

Aucune révolution technique, malgré les immenses potentiels qu’elle libère, n’a jamais immunisé l’humanité contre sa propre aliénation et celle de la nature. Ainsi la révolution industrielle a-t-elle ouvert une ère de prospérité et de progrès scientifique sans précédent. Mais, sous le règne du capital, cela s’est accompli au prix d’une polarisation extrême des richesses et d’une déshumanisation du travail. Et, comme le confirme le dernier rapport du Giec, au prix d’un réchauffement du climat dû à l’intensification non maîtrisée des activités humaines.

La révolution numérique en cours n’échappe pas à la règle. Le progrès technologique est en train de bouleverser radicalement le monde dans lequel nous vivons – le travail, les loisirs, les rapports humains eux-mêmes se redéfinissent –, mais nous ne sommes toujours pas collectivement maîtres de ses usages. Sous l’empire des Google, Facebook ou Amazon, c’est encore l’exigence du profit qui oriente, guide, sélectionne les emplois, les investissements, les productions, et cherche à conditionner jusqu’à nos comportements.

La métaphore du « temps de cerveau disponible » transformé en marchandise n’a jamais été aussi vivante, s’agissant de la surconsommation de « contenus » numériques dont les grandes firmes nous gavent presque chaque minute sur Internet. Or, cela aussi a un prix. Derrière les plateformes et leurs flux d’images virtuelles, c’est une économie tout ce qu’il y a de plus matériel qui consomme, épuise, exploite. Les humains – la lutte des Deliveroo le souligne – mais aussi la nature, avec les énormes dépenses d’énergie générées par l’essor des vidéos en ligne.

Pourtant, « le numérique peut se révéler un atout pour le climat », pointe l’auteur d’un rapport sur le sujet, mais il va falloir choisir « que privilégier » ​​​​​​​dans l’usage des ressources : les buts commerciaux ou l’intérêt général. L’enjeu est immense. Il est politique. C’est, écrivait Karl Marx en 1858, avec le capitalisme que la nature a été réduite à « une pure affaire d’utilité », « soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production ». Tant de cerveaux sont disponibles aujourd’hui pour penser d’autres rapports entre nature, production et consommation.

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