Quartiers populaires. « Le sentiment d’abandon des habitants est toujours là »

Alors que le ministre du Logement a réuni jeudi les acteurs politiques et associatifs des quartiers populaires, Philippe Rio, maire PCF de Grigny (Essonne), dresse un bilan critique de la politique de la ville menée par le gouvernement. -- SÉCURITÉ. LES QUARTIERS POPULAIRES, LABORATOIRE DES VIOLENCES POLICIÈRES...

Publié dans l'Huma du Vendredi, 14 Juin, 2019 - Camille Bauer

Le ministre du Logement, Julien Denormandie, a reçu jeudi les élus des quartiers populaires et les acteurs du monde associatif. L’occasion de faire un premier bilan, un an après le rejet brutal par le président de la République des propositions élaborées dans la concertation et retranscrites dans le plan Borloo.

Comment jugez-vous l’année écoulée en matière de politique de la ville ?

Philippe Rio Elle a démarré par un rendez-vous historique manqué entre la République et les quartiers populaires. Le rejet par le président Macron du plan de Jean-Louis Borloo a brisé un élan.

Son élaboration avait reposé sur un consensus transpartisan sans précédent, regroupant les élus locaux et le milieu associatif. Une dynamique était en marche. Il avait aussi permis que pendant six mois on parle positivement de la banlieue.

Tout d’un coup, le regard, y compris celui des médias, était inversé. Nous n’étions plus les boucs émissaires de la République, mais au contraire un lieu de solution et d’avenir. Cet élan-là a été brisé et cela se ressent dans la tentative de relance que fait le gouvernement.

Quel est, pour vous, le principal point noir de la politique mise en place ?

Philippe Rio L’angle mort, c’est l’emploi. Le chômage reste endémique. C’est l’échec majeur de ce gouvernement.

Avec son approche dogmatique, il a tout misé sur l’entreprise. Créé les emplois francs, qui ne fonctionnent pas. D’ailleurs, ils en ont créé 5 800 au lieu des 40 000 espérés. De l’autre côté, avec la suppression des contrats aidés, ce sont 300 000 emplois qui ont été détruits en deux ans.

Un plan social d’une violence extrême. Le mouvement sportif français a été décimé, par exemple. C’est le premier à avoir été touché, suivi par le secteur sanitaire et social, puis les crèches, avec la disparition d’un quart des emplois dans les crèches associatives.

Une double peine pour nos quartiers où on manque de places pour les tout-petits. Beaucoup de structures dépendaient des emplois aidés, comme les associations dans le secteur sanitaire et social, ou les maisons des services publics en zones rurales. Avec leur suppression, on a perdu deux ans sur la cohésion sociale.

Le gouvernement met en avant des mesures positives. Y en a-t-il ?

Philippe Rio Des choses ont bougé. La rénovation urbaine s’est remise en mouvement, après avoir été arrêtée pendant plus de deux ans. C’était une de nos revendications et, là-dessus, on a gagné.

On s’est aussi fait entendre sur la question des copropriétés dégradées. Le gouvernement a pris des mesures qui accélèrent leur traitement. Il y a aussi un travail effectué, notamment avec les médias, pour modifier le regard sur les banlieues et montrer qu’elles ne sont pas synonymes de violences, d’islamisme et de trafic de drogue.

Sur l’école, je suis plus partagé. Il y a des mesures positives comme le CP et le CE1 dédoublés ou la création des cités éducatives, qui permettent de faire coopérer, les différents acteurs des tissus éducatifs. Mais il y a aussi la loi Blanquer, qui est un « Parcoursup de la maternelle à l’université ».

Pour le reste, il y a le « plan de développement des compétences », pour lequel on demande 2 milliards d’euros pour les habitants des quartiers populaires. Mais il tarde à se mettre en place.

Quant aux 15 millions alloués aux grandes associations, qui devraient être complétés par le grand plan pour les petites associations, il est très insuffisant pour compenser le 1,8 milliard d’euros que le secteur a perdu avec la disparition des contrats aidés.

Comment, selon vous, les habitants des quartiers ressentent-ils ces mesures ?

Philippe Rio Le sentiment d’abandon est toujours là. Les mesures prises sur la rénovation urbaine ou l’école sont structurantes. On nous dit qu’elles auront des effets dans cinq ans.

Mais, concrètement, la vie des habitants aujourd’hui, c’est des boulots précaires, un accès aux soins ­compliqué avec des urgences qui fonctionnent mal, et l’annonce imprévue d’une hausse de 6 % des tarifs de l’énergie, qui est une catastrophe pour ceux qui se chauffent à l’électricité. Il y a une contradiction entre les mauvais coups qui sont portés ici et maintenant et les perspectives d’un renversement de situation à long terme.

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SÉCURITÉ. LES QUARTIERS POPULAIRES, LABORATOIRE DES VIOLENCES POLICIÈRES

Vendredi, 15 Mars, 2019 -Lola Ruscio

Plusieurs collectifs de familles de victimes organisent ce samedi, un peu partout en France, des « marches des solidarités ». Elles dénoncent les dérives racistes et sécuritaires du maintien de l’ordre qui gangrènent la vie des cités.

Yann (1) se souvient parfaitement de cette scène violente. C’était mercredi dernier, dans la cité du Mistral, à Grenoble (Isère). L’adolescent de 18 ans fumait tranquillement une chicha avec un ami, devant le magasin Lidl. Une escouade de CRS passe devant eux. Sans sommation, l’ex-soudeur se fait évacuer à coups de matraque. Sur les cuisses, pour lui. Sur la tête, pour son copain.

« Ils n’avaient pas de pitié, j’ai eu peur, j’ai cru qu’on allait y rester », raconte le jeune homme. Depuis début mars, et la mort de deux gamins – Fatih et Adam – dans une course-poursuite avec la brigade anticriminalité, ce quartier populaire est sous tension. Des hélicoptères volent au-dessus des HLM.

Les patrouilles sillonnent les rues. « Y a une ambiance de guerre », dit Yann, habitué à ces débarquements musclés des forces de sécurité. Mais cela n’explique pas les coups qu’il a reçus. Dans les beaux quartiers, cette violence gratuite aurait choqué. Ici, elle est devenue banale. Trop banale.

Yann n’ira pas porter plainte. Mais pourrait venir grossir les rangs d’une des nombreuses « marches des solidarités » organisées un peu partout en France, ce samedi. À l’appel d’organisations comme Justice et Vérité pour Babacar Gueye, Vérité et Justice pour Adama Traoré ou encore de collectifs de sans-papiers et de gilets jaunes, des milliers de personnes vont défiler dans les rues de Paris, Lyon, Montpellier, Rennes, Grenoble, Strasbourg et Amiens. Contre le « racisme d’État » et les violences policières qui sévissent dans les quartiers populaires, véritables laboratoires, depuis des années, des pratiques dénoncées ces derniers mois lors du mouvement des gilets jaunes.

Les contrôles à répétition portent en eux les germes de drames

Combien d’habitants de ces banlieues ont été mutilés ou sont morts après une intervention policière ?

De 2005 à 2015, entre 15 et 20 personnes par an seraient décédées dans les quartiers populaires, assure Urgence notre police assassine, un collectif cofondé par Amal Bentounsi, sœur d’Amine Bentounsi tué d’une balle dans le dos par un policier. « Et ce nombre de morts a grimpé en 2017 avec l’adoption de la loi “sécurité publique” qui assouplit les règles de légitime défense des agents », assure cette étudiante en droit qui suit la question de très près.

Pour autant, obtenir des chiffres précis reste difficile. « Dans la police, il n’y a pas de travail transparent sur ce phénomène. Aucun chiffre de la gendarmerie n’a été communiqué, par exemple », regrette Marion Guémas, responsable police-justice à l’ONG Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat). Malgré la création du fichier Traitement relatif au suivi de l’usage des armes (TSUA), « on ne sait pas réellement quelle est l’utilisation des armes par la police, a fortiori dans les banlieues », poursuit-elle.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que des violences policières s’y produisent plus que partout ailleurs.

« Ces faits se déroulent principalement dans les zones urbaines paupérisées », confirme Jérémie Gauthier, sociologue à l’université de Strasbourg et au Centre Marc-Bloch de Berlin. Le profil des victimes est souvent identique : des jeunes hommes noirs ou arabes.

Selon une étude du Défenseur des droits de janvier 2017, les jeunes hommes « perçus comme noirs ou arabes » ont « une probabilité 20 fois plus élevée que les autres (l’ensemble de la population – NDLR) d’être contrôlés ».

« Dans des BAC, les marques de racisme et les discriminations existent, notamment lors des contrôles d’identité, en dehors de toute commission d’une infraction », explique Jérémie Gauthier. Qui nuance toutefois : « Mais ces agents sont dirigés par des brigadiers, en concertation avec les commissaires. Si vous avez un brigadier qui cautionne le racisme et les interventions musclées, il y a des chances que ses subordonnés aient le même profil. »

Souvent, ces contrôles à répétition portent en eux les germes de violences et de drames, comme lors de l’affaire Théo ou d’Adama Traoré. « Pour les jeunes, c’est une humiliation : les BAC demandent des papiers d’identité à des gamins qu’ils connaissent parfaitement, dénonce Youcef Brakni, membre du comité Adama. Mais ce n’est pas tout : il y a les fouilles, les palpations génitales parfois à la limite de l’agression sexuelle et aussi les insultes racistes. »

Cette haine de certains agents ou unités se double d’autres problèmes structurels. « Notamment ces stratégies policières qui privilégient la répression, au détriment de la prévention et d’une réelle compréhension des attentes des habitants en termes de sécurité », note encore Jérémie Gauthier. À cette approche, un temps prônée par la police de proximité, a été préférée, depuis une quinzaine d’années, l’escalade armée. Les unités de terrain sont désormais équipées de Taser, grenades, Flash-Ball et autres lanceurs de balles de défense (LBD).

Autant d’équipements expérimentés en banlieue. « Ce type de lanceurs a été élaboré au départ en contexte de guerres coloniales, en Irlande du Nord, en Palestine occupée, avant d’entrer dans le courant des années 1990 dans les répertoires des forces antiterroristes », rappelle le sociologue Mathieu Rigouste.

En France, le Flash-ball de l’entreprise Verney-Carron est fourni aux policiers dans les cités, notamment à la BAC, entre 2002 et 2005. À cette époque, Nicolas Sarkozy a pris en main le ministère de l’Intérieur et appuie les requêtes des syndicats de police de droite. Des armes plus puissantes sont réclamées après les révoltes des quartiers populaires en 2005 et 2007.

Le LBD 40 fera son apparition, d’abord utilisé dans le cadre des « violences urbaines », avant d’être étendu à l’ensemble des mouvements sociaux. Même logique concernant les grenades de désencerclement. Utilisées, dans leur version historique, par l’armée française lors des manifestations en Algérie en décembre 1960, ce type de matériel mutilant – notamment les fameuses GLI-F4 – fera son apparition dans les banlieues en 2004, avant d’être utilisé lors des manifestations des gilets jaunes.

Si les quartiers populaires sont un terrain favorable aux violences policières, c’est aussi parce que les agents qui les commettent savent qu’ils y prennent moins de risques. « Ces violences s’exercent surtout dans les espaces sociaux où les ressources sont les plus faibles pour se retourner contre l’État », note le sociologue Jérémie Gauthier.

De fait, lorsque ces familles de victimes engagent des procédures judiciaires, rien n’est simple. « Elles sont laissées au bord de la route, il n’existe pas de structure pour les accompagner dans des démarches, constate Amal Bentounsi, alors qu’il y a plein de pièges à éviter. » Heureusement, les comités de soutien permettent de tisser des réseaux de solidarité avec les militants des quartiers populaires. « On leur conseille notamment de se porter partie civile pour pouvoir accéder au dossier. » Souvent, des agents les dissuadent de déposer plainte. Et quand les familles franchissent cette étape, elles découvrent des procédures longues, chères, donc dissuasives.

« La justice prolonge souvent la discrimination »

Poursuivre un policier relève souvent de la gageure. « Dans la plupart des cas, les peines sont rares ou faibles, assure Youcef Brakni, du comité Adama. Les instructions débouchent en général sur un non-lieu. » Amal Bentounsi ajoute : « Imaginez les dégâts causés, ça signifie qu’il ne s’est rien passé, alors que quelqu’un a perdu un proche.

L’impunité crée des monstres. » Avocat engagé, Me Slim Ben Achour abonde : « La justice prolonge souvent la discrimination. Ce n’est pas forcément volontaire mais il est dur, pour un procureur ou un juge d’instruction, de reconnaître que des policiers font des bêtises alors qu’il travaille quotidiennement avec eux. La justice n’existe pas pour les quartiers populaires… »

Malgré tout, les familles se battent. En lutte depuis douze ans, Ramata Dieng va descendre dans la rue samedi pour son frère Lamine Dieng, Franco-Sénégalais. En 2007, il est mort après une violente interpellation : un plaquage au sol, porté dans un fourgon face contre le sol, entravé par des policiers agenouillés sur son dos. En soutien aux familles, Karim Boudiaf, oncle d’Adam, se déplace jusqu’à Paris. Avec un espoir : « Plus personne ne doit vivre ces choses. »

(1) Le prénom a été modifié.

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QUI SERA LE PROCHAIN ?

Recensement de personnes tuées par la police ou à cause de son action : 2005-2015

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