Immigration. Un tweet, une crise et une question de fond

la France insoumise a dénonçé un tweet de Ian Brossat. Derrière la polémique, un vrai débat sur la manière d’appréhender l’immigration.--Migrations. L’hospitalité et la fraternité au cœur--Une nouvelle critique de l’impérialisme. Les migrants : question morale… et politique--Aminata Traoré--Etienne Balibar--« Le pays que je préfère, c’est la terre entière »

L'Huma - Mardi, 18 Septembre, 2018  Julia Hamlaoui

Que se cache-t-il derrière la dernière et violente polémique entre PCF et FI ? Hier, Jean-Luc Mélenchon a estimé sur son blog que son mouvement, en n’assistant pas au discours de Pierre Laurent, « a rendu service aux communistes de la Fête (de l’Humanité – NDLR), que des images de provocations auraient desservis ».

Cette fois, un tweet est en cause. Celui de Ian Brossat, chef de file du PCF aux européennes, en réponse à un autre d’Adrien Quatennens, député FI. « En 1939, mon grand-père juif a fui la Pologne pour échapper à l’antisémitisme. Heureusement pour lui, il est tombé sur des gens qui lui ont ouvert la porte, et non sur des doctes qui auraient disserté sur les 7 plaies d’Égypte avant de lui tendre la main », lance le premier le 11 septembre après une publication du second : « Les grandes causes des mouvements de populations sont connues, les conflits et guerres, les accords commerciaux inégaux et le changement climatique. Et on ne pourrait rien contre cela ? C’est faux. Nous pouvons agir sur ces causes. »

La crise, elle, se joue deux jours plus tard, à 18 heures jeudi dernier, pile au moment où commence l’inauguration de la Fête de l’Humanité. Un communiqué FI arrive sur le WhatsApp des journalistes : « C’est avant même la Fête de l’Humanité que la tête de liste européenne du PCF, Ian Brossat, nous insulte. La porte est ouverte aux provocations et incidents. Nous n’en voulons pas », écrivent les parlementaires, qui expliquent décliner pour cela l’invitation à assister au discours de Pierre Laurent. Contrairement à d’autres députés, Adrien Quatennens renonce totalement à sa participation.

Au-delà de ce énième épisode de discorde entre PCF et FI, c’est une question de fond qui traverse la gauche, celle de l’immigration. En la matière, la pente peut rapidement s’avérer glissante dans un contexte de montée de l’extrême droite en Europe. Avec des migrants sans cesse désignés comme responsables du chômage ou de l’insécurité. Le tout jusqu’à irriguer le discours d’un Gérard Collomb, venu du PS, qui, comme ministre marcheur, parle de « submersion ». Ou celui de Sahra Wagenknecht, ex-dirigeante de Die Linke, qui a lancé cet été un nouveau mouvement en Allemagne, et appelle à en finir avec la « bonne conscience de gauche sur la culture de l’accueil ».

« Beaucoup sont tétanisés par la montée de l’extrême droite »

Selon le chef de file des communistes pour les européennes, le discours de la gauche ne doit souffrir d’aucune ambiguïté sur l’immigration. « Aujourd’hui, beaucoup sont tétanisés par la montée de l’extrême droite en Europe et n’osent plus défendre un accueil digne. S’il ne reste qu’une liste pour tenir la dragée haute aux populistes et aux xénophobes, ce sera la nôtre », expliquait-il dès le début de l’été dans nos colonnes.

Au printemps, sa formation a publié un manifeste, « Le manifeste « Pour une France hospitalière et fraternelle » (pdf) », qui comprend une série de propositions d’urgence et qui juge la « liberté de circulation et d’installation » comme une « perspective crédible ». Ian Brossat est de ceux qui estiment que la FI franchit parfois la ligne en la matière.

Le fond de la discorde, c’est le rapprochement, par la FI, de l’immigration et des problèmes sociaux. « Honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salaires et les acquis sociaux », a notamment fustigé Jean-Luc Mélenchon à Marseille, fin août.

Une déclaration qui renvoie à un précédent au Parlement européen : « C’est une Europe de la violence sociale, comme nous le voyons dans chaque pays chaque fois qu’arrive un travailleur détaché, qui vole son pain aux travailleurs qui se trouvent sur place », a-t-il estimé en juillet 2016, expliquant ensuite avoir utilisé des guillemets, « une nuance, même orale, qui échappe au gauchiste moyen et au journaliste ordinaire ».

Dans le même temps, des voix insoumises martèlent régulièrement que « l’accueil est un devoir humain ». Et le discours de Marseille du candidat Mélenchon en 2017 est lui aussi souvent mis en avant : il y avait appelé, face à ce qui est pour lui « toujours un exil forcé », à « aller à la cause des maux et à les éradiquer » et invité la foule à une minute de silence pour les morts en Méditerranée. « Nos positions sont argumentées. Elles forment un tout. Un document écrit les présente », a insisté, hier, Jean-Luc Mélenchon, en en citant quelques-unes comme la création d’un statut de réfugié économique ou la régularisation des travailleurs sans papiers.

Reste que tout le monde ne semble pas raccord à la FI. « On ne peut pas laisser mourir les gens en Méditerranée, mais si une personne n’est pas éligible au droit d’asile, il faut la renvoyer dans son pays. Et rapidement », a répondu Djordje Kuzmanovic, orateur national du mouvement, dans un entretien à l’Obs le 8 septembre.

La logique électorale derrière un tel discours y apparaît clairement : « Le risque, si nous n’y arrivons pas (à récupérer l’électorat populaire qui s’abstient – NDLR), est de se retrouver dans une situation similaire à l’Italie, où les forces progressistes sont en miettes et la droite xénophobe au pouvoir. Le discours que tient Sahra Wagenknecht sur la question migratoire me semble donc être de salubrité publique. »

À l’inverse, le PCF juge lui que ce mouvement adopte « un discours anti-migrants » qui fait « des réfugiés les boucs émissaires de la crise ». « Pendant ce temps-là, les capitalistes, qui pratiquent le nomadisme sur fond de dumping social et fiscal dans une totale impunité, peuvent continuer à délocaliser et à broyer vies et territoires en toute tranquillité », estime la formation.

On est là au cœur du débat. « Les travailleurs polonais ne subissent pas l’arrivée de migrants africains, mais bien celle de travailleurs ukrainiens… », ajoute encore Djordje Kuzmanovic, arguant que « lorsqu’il est possible de mal payer des travailleurs sans papiers, il y a une pression à la baisse sur les salaires ». Tout autre discours serait similaire à celui du patronat et donc disqualifié. La régularisation des sans-papiers et les mesures visant à interdire le dumping social disparaissent ainsi du champ.

Ici, la ligne est même franchie pour Jean-Luc Mélenchon. « Le point de vue qu’il exprime sur l’immigration est strictement personnel. Il engage des polémiques qui ne sont pas les miennes », a-t-il fait préciser. « À chaque fois que nous donnons des gages sur le fond au discours de l’extrême droite, je pense que nous perdons notre âme et des plumes », a également jugé Clémentine Autain à propos du mouvement de Sahra Wagenknecht, en « revendiqu(ant) (sa) bonne conscience de gauche ». « Nous ne sommes pas une secte mais un collectif vivant, alors évidemment nous avons des débats de fond sur l’ouverture des frontières ou les conditions d’accès à la nationalité », ajoute la députée… Reste à suivre de quel côté de la pente il sera tranché. 

Julia Hamlaoui

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Migrations. L’hospitalité et la fraternité au cœur

De l’Agora à la Grande Scène, en passant par une multitude de stands, la solidarité avec les exilés a été réaffirmée de toutes parts.

Les yeux rougis par l’émotion, le doigt pointé sur chaque détail, Hassan Maamri décrypte le dessin exposé à côté de lui. Celui d’un enfant de 13 ans rescapé, en octobre 2013, du drame qui, au large de Lampedusa, coûta la vie à 366 exilés embarqués sur un navire de fortune. À l’époque, les mineurs survivants avaient été confiés à l’association Arci Amari, dans la commune de Caltagirone, à côté de Catane (Sicile). Hassan, directeur de cet organisme italien d’éducation populaire, leur a proposé de coucher sur le papier leur vécu et en a tiré une exposition de dessins que les participants à la Fête ont pu voir dans le stand de la région Paca.

Les tragédies qui, année après année, transforment la mer Méditerranée en cimetière d’exilés, les politiques irresponsables et xénophobes des dirigeants européens, la répression dont sont victimes les citoyens solidaires et les ONG qui tendent la main à à ceux qui fuient les guerres et la pauvreté ont été au centre de plus d’une quinzaine de rendez-vous lors de cette 83e édition de la Fête de l’Humanité.

« Comment peut-on agir concrètement ? » lance une dame venue participer à l’un d’entre eux. Face à elle, la députée européenne Marie-Christine Vergiat, la responsable nationale du PCF chargée des questions de migrations, Cécile Dumas, et deux militants associatifs venus d’Italie et d’Espagne. « Il faut avant tout se battre pour rétablir la vérité, lui répond l’un d’eux. Il n’y a pas de crise migratoire. Ce que les gouvernements européens organisent depuis des années, c’est une crise de l’accueil. »

Le manifeste « Pour une France hospitalière et fraternelle » (pdf) édité, ce printemps, par le PCF tente justement de rétablir quelques vérités sur la situation migratoire et de dessiner les contours d’une réelle politique d’accueil digne et humaniste. Il a été largement diffusé pendant ces trois jours pour doter les militants d’arguments solides face aux discours haineux tenus par l’extrême droite partout en Europe et au sein même des exécutifs.

« Nous tenons grâce à votre mobilisation », a également insisté Sophie Rahal, responsable de SOS Méditerranée, invitée dimanche à prendre la parole sur la Grande Scène. L’équipage de l’Aquarius, le navire de sauvetage de son ONG, vient, quant à lui, de quitter le port de Marseille, ce samedi, pour rejoindre les eaux internationales au large de Tripoli. Il peut être assuré du soutien des participants, nombreux à arborer un bracelet coloré frappé du hashtag #Ouvronsnosports. - Émilien Urbach

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Une nouvelle critique de l’impérialisme. Les migrants : question morale… et politique

Vendredi, 14 Septembre, 2018 - Florian Gulli et Aurélein Aramini

Accueillir les migrants est un impératif moral. Les accueillir dignement aussi. S’y soustraire, pour quelque raison que ce soit, c’est se rendre complice de la mort d’hommes, de femmes et d’enfants. Mais, quoique nécessaire, le point de vue moral est insuffisant. La question des migrations est avant tout une question politique. Il faut d’abord identifier les causes qui jettent sur les routes de l’exil des populations entières. C’est l’extrême nécessité qui détermine la majeure partie des départs et non le désir individuel de circuler. Ainsi, se contenter de se référer à la liberté de circulation de tous fait peut-être passer à côté d’une bonne partie de la question. La plupart de ceux qui migrent auraient préféré « vivre et travailler au pays ».

Les migrations ont à voir avec ce que la tradition marxiste nomme l’« impérialisme ». L’impérialisme, c’est le pillage et la prédation des pays du Sud par les multinationales. L’impérialisme, c’est la rivalité entre les grandes puissances mondiales et régionales, à l’horizon de laquelle se profile la guerre, pour s’approprier des ressources et des positions stratégiques sur la scène internationale.

Une grande partie des migrations est une conséquence de l’impérialisme. Les récentes migrations venues du Proche-Orient ne sont pas sans rapport avec l’intervention américaine en Irak en 2003 qui a désta­bilisé des équilibres régionaux déjà précaires, faisant le lit de Daech. L’émigration en provenance d’Afrique subsaharienne se comprend notamment à partir de la destruction de l’agriculture paysanne par l’« agrobusiness ».

Le discours moral, bien que légitime, laisse dans l’ombre les conséquences des politiques impérialistes de l’Union européenne. Il n’objecte rien aux logiques sociales qui produisent les migrations. Il prend la migration comme un fait sans en faire une conséquence. Le discours moral ne saurait donc à lui seul définir une position communiste. Il faut lui associer une critique de l’impérialisme qui permettra d’esquisser des solutions. Dès aujourd’hui, il faut soutenir dans les pays d’émigration les organisations syndicales et politiques en lutte pour la réappropriation de leurs richesses et la conquête d’une réelle indépendance nationale.

L’objectif est de mettre fin aux politiques impérialistes en développant la coopération entre les pays du centre capitaliste et les pays d’émigration.

Aurélien Aramini et Florian Gulli - Enseignants de philosophie

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-Aminata Traoré : "un autre regard sur l'immigration "

A la Fête de l'Humanité, l'ancienne ministre de la culture du Mali, Aminata Traoré, exhorte les européens à porter un autre regard sur l'immigration et sur l'Afrique

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Etienne Balibar : « Les exilés ? L’histoire nous demandera des comptes »

Avènement de l’extrême droite, traitement inuhumain des exilés... la faillite de l’Europe crève les yeux. Le philosophe Étienne Balibar analyse cette crise et démonte la supposée refondation proposée par Macron.....

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Culture. « Le pays que je préfère, c’est la terre entière »

Sous le signe de l’hommage à Jack Ralite, une véritable polyphonie culturelle a été offerte au public nombreux.

Le cœur de la Fête a largement battu depuis l’espace des Arts vivants Jack-Ralite. Il était beaucoup de fois Jack Ralite, comme l’a joliment dit Bernard Vasseur en présentation de l’hommage joyeux rendu à ce militant de la culture et ancien de l’Humanité disparu en novembre 2017. Devant son sourire malicieux en fond d’écran, le public nombreux aura redécouvert la vitalité et l’inspiration du sénateur qui citait Robespierre et Hugo, du maire qui écoutait ceux d’Auber, de l’homme des états généraux de la culture de 1987, lors desquels il déclara qu’« un peuple qui abandonne ses libertés culturelles à l’affairisme se condamne à des libertés précaires ».

Accompagné entre autres de Lucien Marest et Dominique Blanc, Jacques Bonnaffé sortit pendant cet hommage une trompette de poche pour entonner un air funèbre, pour le sort fait au ministère de la Culture… et de citer En attendant les Barbares, ce grand poème de Cavafis. Jean-Pierre Léonardini rappela l’importance de la parole poétique pour Jack Ralite, qui, selon lui, aura été un autodidacte admirable qui mania la politique en artiste.

Et tous les témoins de raviver à l’unisson son amour des citations. Comme celle d’Albert Camus, « créer c’est vivre deux fois », ou celle de Lev Vygotski, « l’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisées », ou encore celle-ci d’Auguste Comte, « le vrai tombeau des morts est le cœur des vivants ».

Et tout se passa sur la Fête comme si le cœur des vivants était plein de cette joie créatrice de ce passeur de culture, de cette joie de résistance et de propositions vivantes, partout, dans tous les espaces, des ateliers d’initiation aux sports et aux sciences en passant par les orchestres, les scènes grandes et petites, les stands du monde entier dont celui du Pas-de-Calais et ses Ratés Moustikos…

Au Village du livre, le souffle de culture aura pris la forme d’une douzaine de sculptures métalliques d’Hervé Di Rosa et de magnifiques planches grand format du roman graphique le Suaire d’Éric Liberge, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur. Ce souffle y aura croisé plus de 200 auteurs, de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon à Patrick Pelloux en passant par Chantal Mouffe, et participé à des dizaines de débats et de présentations d’ouvrages, à côté d’un espace Librairie visité par des milliers de curieux.

À l’espace Cinéma, le passant de culture aura aussi pu découvrir le documentaire l’Héroïque Lande, la frontière brûle, de Nicolas Klotz et Élisabeth Perveval. Film remarquable qui donne à voir la richesse des relations de ceux de Calais, humains plus que migrants, demandeurs d’asile ou exilés, bien au-delà de ce qui aura pu être appelé « la jungle ».

C’est dans le prolongement de cette projection et de ses débats que le passant culturel aura pu assister, de retour à l’espace des Arts vivants Jack-Ralite, à la représentation des Suppliantes d’Eschyle par le lavallois Théâtre du tiroir des Affabulations. Une douzaine de migrants, associés à une douzaine de Mayennais, tous comédiens amateurs, y auront dit en 15 langues, plus une seizième imaginaire, le plus ancien poème dialogué de l’Occident. La boucle est bouclée et la joie est possible, pour les passeurs et passants de culture, puisque les mots du tragique grec résonnèrent singulièrement entre poésie et engagement. « La vérité parle parfois une langue étrangère », « aider les étrangers apporte le bonheur », continue de nous rappeler en effet Eschyle.

Remonté, revigoré, le passant culturel pourra repartir de cette Fête en savourant une citation de Nazim Hikmet. « Le pays que je préfère, c’est la terre entière. »

Nicolas Mathey

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