Le chapeau et le lapin

Lundi, 19 Mars, 2018 - L'Humanité - L'éditorial de Maurice Ulrich. Cette réforme est idéologique, dit dans nos colonnes le secrétaire général des cheminots CGT, Laurent Brun

Cette réforme est idéologique, dit dans nos colonnes le secrétaire général des cheminots CGT, Laurent Brun. Sans doute, et cela depuis le départ. On demande à un « expert » libéral un diagnostic et des propositions concernant une grande entreprise publique, et à la sortie, miracle, on a quoi ? Un rapport libéral. Comme le disait Lacan, on ne trouve jamais dans le chapeau du prestidigitateur que le lapin qu’il y a mis. Eut-on demandé un rapport à des experts proches de la CGT, ou à des économistes critiques, parions sans trop de risques que les hypothèses de travail auraient été bien différentes.

La CGT d’ailleurs a présenté au premier ministre un document de 60 pages avec ses propositions, en vain, semble-t-il, puisque, de toute manière, les choix sont déjà faits, y compris avec la volonté, exprimée là aussi depuis le départ, de trancher par ordonnances. Voilà ce que vaut la concertation vantée par le gouvernement. On reçoit les syndicats un par un, on les écoute ou on fait semblant, mais de toute manière, on ne les entend pas.

Les tours de passe-passe ont leurs limites et les cartes sont sur la table avec la grève annoncée. C’est ce qu’ont voulu Emmanuel Macron et son gouvernement, avec la volonté, au-delà même de la SNCF, de marquer un point décisif dans leur lutte pour assouplir, avec le Code du travail, l’échine de tous les salariés.

Il compte sur le soutien d’une opinion publique qui serait lassée par les défaillances de la SNCF, acquise à sa réforme. Rien n’est joué. Samedi, sur une de nos chaînes ­d’information et à l’inverse de ce que l’on entend ­d’ordinaire, quatre personnes sur quatre interrogées au hasard jugeaient que les cheminots avaient raison de se défendre. Mais, de toute manière, la lutte qui s’engage ne sera pas seulement un face-à-face entre le pouvoir et les syndicats. Elle va impliquer tous et ­chacun dans ce qui est déjà une bataille d’arguments et de mise au jour des enjeux de la politique en cours. Avant même les premiers jours de grève, la journée de jeudi en sera une étape majeure. 

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Cheminot CGT

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Qui va gagner 100 milliards ?

Les entreprises du CAC 40 ont empoché 100 milliards d’euros de profits en 2017. C’est 20 % de plus qu’en 2016 « qui fut déjà un excellent millésime » se réjouit Le Figaro Economie.

Ainsi, alors que les salariés sont mis à la diète, que l’austérité fait des ravages dans les collectivités, qu’on casse le service public au nom d’ « économies » , les goinfres s’empiffrent.
Mais au fait qui sont ces goinfres ? Bonne question.

Qui va gagner ces 100 milliards ? Une récente étude d’Euronext sur les actionnaires du CAC 40 montre qu’on ignore l’origine de 42 % de ces fonds ! Ils sont « hors des radars » avoue la presse spécialisée.

En bref, les autorités boursières reconnaissent ne pas savoir l’identité d’un actionnaire du CAC 40 sur deux ! Qui se cache derrière ces 42 % de fonds opaques ?

Quels trafics se nichent derrière ces sommes ( 42 % , ça représente plus de 500 milliards d’euros...) ?Les parrains de la drogue ? Du trafic d’armes, d’êtres humains ? Des Cahuzac aux grands pieds ?

Alors qu’on nous assomme de chiffres et de milliards du matin au soir, voici un résultat dont personne ne parle.

Bizarre. Vous avez dit bizarre ?

Gerard Streiff

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Le billet de Maurice Ulrich.

C’est une véritable révolution culturelle, s’extasiait récemment un de nos confrères sur LCI, la fin de la lutte des classes !

Pensez donc, le rapport sur « l’entreprise, objet d’intérêt collectif » de l’ancienne secrétaire générale de la CFDT, Nicole Notat, et du président du groupe Michelin, Jean-Dominique Senard, voudrait que soit acquis le fait que « la société doit être gérée dans son intérêt propre, en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».

Bruno Le Maire lui-même renchérit : « Pour être profitables, les entreprises ne peuvent pas se détourner des enjeux sociaux et environnementaux. » Pour l’intérêt propre et la profitabilité, disons que c’est sans surprise.

Pour le reste, on s’étonne un peu. Comment, voilà des années qu’on nous explique que ce qui est bon pour les entreprises est bon pour tous, le pays, la société, et ce n’était pas le cas ?

Eh bien, non, et le Medef regrette «  ce choix contraignant qui s’applique indifféremment à toutes les entreprises ».

C’est dit, donc. Les enjeux sociaux et environnementaux, nombre d’entreprises n’en ont rien à f… C’est aussi sans surprise.

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MA ChRONique de l’extrême centre par Pierre Serna

« No, no tenemos miedo »

«Non, nous n’avons pas peur. » C’est une des phrases que les femmes d’Espagne ont criée, lors de la journée du 8 mars, décrétant leur grève, pour démontrer que si « elles s’arrêtent, le monde s’arrête ». Ce pays a connu une transition démocratique après la mort du dictateur, et a vécu une émancipation dont les femmes ont été des actrices essentielles dans les années 1980-1990. Elles se sont libérées en grande partie des structures familiales corsetées par un patriarcat rance. Elles ont soulevé le poids d’une église catholique oppressante. Elles ont affronté les formes de machisme. Les fantômes du franquisme n’ont pas disparu.

Qu’à cela ne tienne, le combat demeure. Plus loin, dans les cortèges, une autre espérance était criée : « La prochaine révolution sera féministe. »

Qu’est-ce à dire ? Dans nos sociétés libérales, un autre défi attend les femmes qui se pensent comme un tiers état, non reconnu pour ses capacités, ses compétences, et, concrètement, un rêve de transformation de la société passerait, non par la parité mais par un bouleversement que l’on devrait penser en toute sérénité par la réelle passation de pouvoirs ? La bien moins grande mobilisation en France peut nous interroger. Les problèmes y sont moins aigus qu’en Espagne ? Rien n’est moins sûr.

Ce qui était frappant dans les cortèges espagnols, c’était la confiance en soi et la certitude de s’inscrire dans un discours qui renverrait non point seulement les femmes à une nature féminine, mais à leur rôle social, point dupes de l’écart qui peut exister entre deux femmes qui vivent dans des univers sociaux que la conscience de classe impose, la fameuse « première classe », en France, là où l’on aurait pu servir des chocolats aux clientes, sans se préoccuper des autres.

Du « second sexe » à la seconde classe, il n’y a qu’un pas. Reviennent alors en mémoire ces femmes, Pauline Léon, Claire Lacombe, qui, avec d’autres, fondèrent au mois de mai 1793 le club des Républicaines révolutionnaires, pour se retrouver entre elles, et pour défendre leur travail, pour lutter contre la vie chère, pour défendre leur dignité de citoyennes, envers et contre tous les hommes qui voulaient les faire taire, en vain…

Leur combat est plus que jamais d’actualité : et si l’exemple venait du Sud ?

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La chronique juridique. Le CHSCT fait de la résistance et gagne

La chronique juridique d’Aline Chanu avocate, barreau de paris

Parallèlement à un projet de réduction des effectifs, la société Chubb décide de mettre en place un nouveau logiciel, à titre expérimental, dans la région Méditerranée. Les élus et l’inspection du travail constatent très vite des dysfonctionnements nombreux et systématiques, une surcharge de travail importante, une insuffisance de formation des assistantes et une incertitude à moyen et long terme sur la rémunération variable engendrée par la mise en place de ces nouveaux outils informatiques.

La situation est tellement critique que 18 salariés exercent leur droit de retrait en refusant d’utiliser le logiciel et 7 sont placés en arrêt maladie pour burn-out. Les experts, mandatés par le CHSCT, dressent un tableau effrayant de la situation qui dépasse les seules conséquences du changement de logiciel : « Le modèle organisationnel en place est maltraitant, voire pathogène en ce qu’il est déstabilisant par son état de perpétuel changement, notamment par la succession des réorganisations, fusions, associées ou non à des PSE, ce qui crée un passif pour certains salariés, qui voient leur carrière professionnelle modifiée au gré de ces changements. »

Le CHSCT, au regard de la situation, déclenche un droit d’alerte, obligeant l’employeur à diligenter une enquête. La société ne prenant pas immédiatement les mesures nécessaires pour préserver la santé des salariés exposés, le CHSCT décide de saisir le tribunal de grande instance en référé afin d’obtenir la suspension de la mise en œuvre des outils informatiques.

La cour d’appel de Versailles décide de faire interdiction à la société de procéder au déploiement du projet et rappelle qu’« un CHSCT a qualité à agir en justice, au regard de ses prérogatives particulières d’institution représentative du personnel spécialisée dans les questions relatives à la question et à la sécurité des salariés, aux fins de suspension par la juridiction des référés d’un projet d’aménagement important modifiant dans l’entreprise les conditions de santé, de sécurité, ou les conditions de travail ».

On comprend mieux pourquoi, dans ses ordonnances, le gouvernement s’est attaqué au CHSCT, organisme garant des conditions de travail. Mais rien n’interdit de continuer à se battre pour que l’obligation générale de garantir la santé et la sécurité des travailleurs reste un rempart aux projets de réorganisation de l’employeur.

Cour d’appel de Versailles, 14e chambre, 18 janvier 2018 n° RG17/06280, CHSCT de la société Chubb France c/société Chubb France, avocate plaidante, Rachel Saada.

Aline Chanu

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« Retour sur une déclaration: entre coincoins et meuglements, le culot caqueté d’un président », par Bruno Adrie

Sorti du salon de l’agriculture où il est allé promener son plumage et essayer son ramage, le président des riches a déclaré, pris par un de ses élans complexes et décomplexés : « Je ne peux pas avoir d’un côté des agriculteurs qui n’ont pas de retraite, et de l’autre avoir un statut cheminot et ne pas le changer ». Prenant comme référence le pire et faisant du pire la norme, le donneur de leçons de l’Élysée s’est traîtreusement attaqué au statut des cheminots, dans le seul but de justifier, sans la nommer, la future privatisation de la SNCF qui n’apportera, comme chacun sait, que des bienfaits à ses clients dès lors protégés des retards et des déraillements d’un service public honni.

Pas étonnant qu’il parle ainsi le président des riches. Son langage est celui de tous les médiocrates interchangeables et interchangés dont il est aujourd’hui le primum inter pares. Emballé dans ses oripeaux bleu nuit et ennui, il a choisi, et il en est personnellement responsable, de débiter les phrases dictées par les instances automatiques qui l’ont posé sur le plus haut perchoir afin qu’il mène à bien, et en chansonnette, l’écrasement programmé de la masse salariale et des masses salariées.

Il parle mais ne pense pas ce qu’il dit le président, en ce sens que ce qu’il dit ne peut être sous-tendu par aucune pensée digne de ce nom. En avalisant, sans le dire, la situation catastrophique dans laquelle se trouvent de nombreux paysans, il reste dans la droite ligne des raisonnements de la bonne gouvernance qui voit, par exemple, dans la présence des paradis fiscaux, la justification de la levée de la pression fiscale sur les filiales de multinationales installées entre les frontières de notre pays. Pas plus qu’il n’envisagera la suppression des paradis fiscaux, le président n’envisagera d’aligner le statut des agriculteurs sur celui des cheminots afin de les sortir de la misère. Sa pensée est toujours descendante. Elle est attirée par le pire. Elle nous destine au pire. Enfin, pas pour tout le monde, car ses amis hauts fonctionnaires resteront toujours à l’abri de réformes pourtant nécessaires, comme l’interdiction d’aller pantoufler pour trahir l’État – c’est-à-dire l’intérêt commun – au profit de l’Argent ou l’interdiction de cumuler des fonctions ou de s’enrichir sur le dos des contribuables.

Ce président d’apparence – et pas d’apparat, aucune majesté ne se dégageant de sa silhouette apprêtée ou de ses grimaces d’autosatisfaction – n’est qu’un des hommes de paille placés aux commandes par l’Argent pour défendre une croissance dont les bénéfices ne sont récoltés que par l’Argent. Des bénéfices non réinvestis dans l’économie réelle où les risques sont bien trop grands et les retours bien trop lointains, mais jetés en liasses chiffonnées, c’est tellement plus excitant ajouté à la cocaïne, sur les tables de jeu du grand casino de la finance qui a eu la chance, sous Emmanuel-Brigitte Ier, de se voir exemptée du paiement de l’ISF, ce dernier retombant sur les propriétaires de logements, c’est-à-dire essentiellement les classes moyennes.

Notre époque a ceci de particulier que le mensonge le plus éhonté peut sortir de la bouche des commis voyageurs de la politique sans que toute la population éclate de rire en les entendant.

Notre époque est devenue si bête qu’elle n’a même plus la force de distinguer le vrai du faux, qu’elle n’a même plus le courage de séparer le bon grain de l’ivraie.

Notre époque était donc mûre pour recevoir comme monarque élu le Pinocchio à langue de bois que l’Argent a cloué, moqueur, sur la porte d’entrée de l’Élysée.

Bruno Adrie

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