Libération. Le Paris de l’appel au peuple

Lorsqu’il lance l’insurrection dans une capitale devenue un chaudron, Rol-Tanguy, passant outre les réticences, mise sur les forces de la Résistance et sur la mobilisation populaire.-- Femmes combattantes, les oubliées de la Libération de Paris -- Henri Rol-Tanguy, stratège décisif de la libération de Paris --Un nouveau musée pour redécouvrir la libération de Paris --

Libération. Le Paris de l’appel au peuple - Lundi, 19 Août, 2019 - Maurice Ulrich

«La ville n’avait plus de signification tactique. En dépit de sa gloire historique, Paris ne représentait plus qu’une tache d’encre sur nos cartes », a pu écrire dans ses mémoires le général américain Bradley, confirmant après coup la décision qui était a priori celle de lui-même et d’Eisenhower, commandant les forces alliées, de contourner la capitale pour foncer tout de suite vers le Rhin.

Comment ne pas opposer à la tache d’encre de Bradley, sur une carte d’état-major, « l’affiche qui semblait une tache de sang », celle des fusillés du Mont Valérien, les torturés dans les caves hideuses de la Gestapo ou du 93, rue de Lauriston, au siège de la milice.

Le 17 août encore, 35 jeunes résistants tombés dans le piège qui leur a été tendu ont été fusillés à la cascade du bois de Boulogne. Dans sa prison, la jeune résistante et poète Madeleine Riffaud, condamnée à mort à 17 ans, attend son exécution. Voilà quatre ans, selon les mots de Paul Éluard, que « Paris a faim, Paris a froid (…) Paris a mis de vieux vêtements de vieille », voilà quatre ans que Paris est outragé, martyrisé.

La barbarie de la Gestapo et des SS n’a pas cessé

Faudra-t-il attendre encore ? Que les nazis tuent avec toute la rage d’un monstre à l’agonie.

Qu’ils détruisent Paris, comme l’a ordonné Hitler au commandant de la place, le général Dietrich von Choltitz. « Il ne faut pas que Paris passe aux mains de l’ennemi ou alors sous la forme d’un champ de ruines. » Il veut que la résistance allemande à Paris soit à l’égal de celle des Soviétiques à Stalingrad, espérant ­inverser ainsi le cours de la guerre.

Les images de liesse que l’on peut voir aujourd’hui, celles mêmes du cinéma avec des succès populaires – justifiés – comme Paris brûle-t-il ?, au-delà des distances prises avec la réalité – von Choltitz y apparaît presque, contre toute réalité, comme un brave homme rondouillard –, tendent à nous donner une version un brin idéalisée de ces journées qui vont du 18 au 25 août, quand bien même on ne boude pas notre plaisir.

On ne peut que tenter d’imaginer ces heures qui vont précéder la décision que prendra Henri-Rol Tanguy, le commandant en chef des Forces françaises de l’intérieur (FFI), pour la région parisienne.

Il n’y a pas de modèle, ce n’est pas écrit dans les manuels d’instruction militaire. Le risque est énorme. L’insurrection de Varsovie, le 1er août, sera impitoyablement écrasée après deux mois de terribles combats. L’Armée rouge pouvait-elle intervenir ? Question ouverte pour certains historiens.

Sans doute, un peu plus de deux mois après le Débarquement, la Bataille de Normandie est gagnée, même si la poche de Falaise, qui est le lieu d’une bataille d’une rare violence où les Allemands vont perdre plus de 5 000 hommes, tués, et 40 000 blessés dans ce qui sera appelé « le couloir de la mort », ne sera réduite que le 21 août.

Leurs troupes sont partout sur le recul, mais elles opposent une résistance acharnée à l’avancée des Alliés. La barbarie de la Gestapo et des SS – les massacres de Tulle et d’Oradour l’ont amplement prouvé – n’a pas faibli. Une division SS est en marche vers Paris. Des artificiers de la Luftwaffe sont arrivés sur place avec la mission de miner les ponts et les grands bâtiments publics.

Depuis plusieurs semaines, « la peur a changé de camp »

L’armée allemande est encore constituée dans la capitale de 16 000 hommes équipés de 80 chars. Pourtant, comme le notait Maurice Kriegel-Valrimont, l’un des trois dirigeants du comité d’action militaire des FFI avec Pierre Villon et Jean de Vogüé, depuis plusieurs semaines, « la peur a changé de camp ».

Le 14 juillet, 20 000 personnes ont manifesté à Belleville, encadrées par des Francs-tireurs et partisans en armes (FTP), émanation du PCF, sans que les Allemands interviennent. Paris est un chaudron.

Le 10 août, les cheminots se mettent en grève, puis c’est le métro et, trois jours plus tard, la gendarmerie. Le 15, c’est au tour de la police, dans un spectaculaire retournement. Ce sont des policiers français qui ont procédé à la rafle du Vél’d’Hiv. Le 17, 500 détenus parviennent à s’évader de la Santé.

Rol-Tanguy en appelle à toute la Résistance

Au sein du Comité parisien de libération, l’insurrection ne fait pas l’unanimité, les gaullistes Jacques Chaban-Delmas et Alexandre Parodi y sont opposés face aux communistes Rol-Tanguy ou André Tollet qui sont déterminés.

La divergence est sans doute plus profonde.

Pour les gaullistes, la Résistance est une force d’appoint militaire.

Pour les communistes, elle est, elle doit être davantage, la levée en masse du peuple.

Chaban, après un bref aller-retour à Londres où il a rencontré de Gaulle, trouve un tel climat à Paris qu’il se rallie à l’insurrection et à l’analyse, le pari peut-être, de Rol-Tanguy qui est d’en appeler à toute la Résistance, mais aussi à appeler les citoyens aux armes. Les communistes comme André Tollet le savent.

Le Paris populaire, ouvrier, immigré est résistant dans sa masse : « L’influence des ­communistes y était considérable, comme le rôle des syndicats clandestins et des milices patriotiques qu’ils développèrent dans les entreprises. » Le 18, jour où Rol-Tanguy lance l’appel, les premières barricades s’élèvent à Ivry. Dans la nuit, des affiches couvrent les murs : « Nous appelons le peuple de Paris et de la banlieue à l’insurrection libératrice ».

Combats et bombardements feront 1 500 morts

Les FTP ont déjà pris la mairie de Montreuil, ils prennent celle d’Ivry. La CGT a décrété la grève générale insurrectionnelle. Les policiers occupent la préfecture le 19. Une brève trêve est négociée avec l’occupant. Elle ne tient pas devant l’élan qui soulève la capitale. La mairie est occupée à son tour. Un groupe de journalistes prend le contrôle de l’Office français d’information de Vichy et crée l’AFP, qui publie son premier communiqué : « Les premiers journaux libres vont paraître. »

L’état-major de Rol lance : « Tous aux barricades ! » Hommes, femmes et enfants se mettent à la tâche. Arbres abattus, pavés, sacs de sable… On en comptera 600.

Mais il faut absolument tenir. Le commandant Gallois, un des adjoints de Rol-Tanguy, parvient à rejoindre le QG de Bradley et rencontre le général Leclerc, à la tête de la 2e DB, qui reçoit enfin l’ordre attendu de rouler sur Paris. Il y a un arrière-plan politique.

Les Américains avaient le projet de placer la France sous leur administration, l’Amgot. L’insurrection parisienne, de fait, va les en empêcher.

Au-dessus des tours de Notre-Dame, un petit avion largue un message : « Tenez bon, nous arrivons. » Les Allemands ne lâchent pas et l’issue des affrontements, qui font de nombreux morts et blessés, est incertaine. On lit aujourd’hui encore les noms de combattants morts ces jours-là, dans les rues de la capitale.

Les premiers chars arrivent dans la soirée du 24. À leur bord, les républicains espagnols de la Nueve intégrés dans la 2e DB, qui compte également 25 % de combattants maghrébins. Rien n’est encore joué. Depuis Longchamp, des batteries allemandes tirent sur la capitale. Combats et bombardements feront 1 500 morts.

Le 25, la 2e DB entre dans Paris. Les combats durent encore, mais Leclerc et Rol-Tanguy reçoivent à la préfecture de police la reddition de Dietrich von Choltitz.

On sait que, déjà, les calculs politiciens auraient voulu écarter de la reddition allemande celui qui fut le chef de l’insurrection, mais en ce moment, les cloches de Notre-Dame sonnent à toute volée, les drapeaux tricolores remplacent les croix gammées. La liesse populaire est indescriptible malgré les morts, les blessés et les terribles cicatrices de quatre années. De Gaulle va entrer en scène : « Mais Paris libéré… »

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Femmes combattantes, les oubliées de la Libération de Paris

Lundi, 19 Août, 2019 - Daphné Deschamps

À l’exception de quelques photos célèbres qui montrent des femmes fusil en bandoulière dans les rues de Paris, quand on imagine les bataillons qui viennent libérer la ville en août 1944, on visualise des soldats masculins. Les raisons de cet « oubli » sont multiples.

 Si vous vous rendez au 6, place Petit-Pont, dans le 5e arrondissement de Paris, vous y trouverez la plaque que Béatrice Briant, boulangère et cheffe de groupe des FFI, a dédiée aux hommes qui ont défendu le fortin de la Huchette avec elle. Et pourtant, ce n’est pas son nom à elle qui est entré dans l’imaginaire collectif. On connaît le nom des héros de la Libération de Paris, moins celui des héroïnes. Les plaques commémoratives qui jalonnent les avenues de la capitale les évoquent, qu’elles soient tombées au combat ou qu’elles aient offert ces plaques pour leurs camarades tombés à leurs côtés.

Un exemple de rôle assuré par les femmes dans la Résistance et le combat pour la Libération est celui d’agente de liaison.

Dans l’Humanité du 25 août 2014, Cécile Rol-Tanguy, aujourd’hui âgée de 100 ans, raconte le mois d’août 1944 semblable au reste de son engagement, une évidence pour elle : elle accompagne son mari, l’épaule dans la préparation de l’insurrection. Le 15 août, il lui « demande de venir à Montrouge avec la machine à écrire et sa mitraillette ». Quatre jours plus tard, il lui envoie une voiture pour qu’elle le rejoigne à l’établissement de l’état-major à Denfert-Rochereau. Elle y part sans hésiter, avec tout son matériel de secrétariat, et y restera jusqu’à la fin de la déroute allemande.

Les femmes qui prennent les armes sont souvent mal considérées

Rita Thalmann, pionnière de l’histoire du genre et spécialiste des femmes durant la Seconde Guerre mondiale, a mis en évidence l’oubli de ces dernières dans l’historiographie de la Résistance. Dans la revue Clio (1), elle expose les raisons de cette absence de représentation, qui touche toutes les périodes historiques, mais particulièrement celles de conflits.

Il faut dire que, hors d’une romance et d’une sexualisation peu réalistes de l’image de la combattante, les femmes qui prennent les armes sont souvent mal considérées. Thalmann dresse dans son article le portrait de la combattante : elle doit réussir à accéder à une formation au maniement des armes, ce qui est beaucoup plus difficile que pour un homme, qui bénéficie de la formation du service militaire. Elle doit également ne pas avoir de famille à charge pour ne pas déroger au carcan patriarcal qui la maintient dans son rôle de mère et d’épouse, « développant, par voie de conséquence, un plus grand besoin de sécurité et un sens souvent profond de culpabilité chez celles que leur action de résistance obligeait à s’éloigner des leurs pour les protéger de la répression ou privait (…) d’être ou de devenir mères ».

Enfin, son statut juridique, qui la place sous l’autorité quasi inéluctable d’un homme, père, frère ou mari – et « en faisait des marginales de la vie publique » –, est souvent un frein conséquent à sa mobilité, donc à sa capacité d’engagement. C’est pourquoi la plupart des femmes ne sont pas directement au front durant les combats d’août, mais construisent des barricades, assurent le ravitaillement, l’exfiltration et le soin des blessés, ou encore des rôles de messagères, et que la plupart de celles qui combattent sont très jeunes, des veuves ou des étrangères qui ont fui la marche allemande sur l’Europe de l’Est, le franquisme espagnol ou le fascisme italien.

L’historienne Rita Thalmann déplore le manque de recherches universitaires sur le sujet

Certaines figures de combattantes se détachent tout de même des photographies de la Libération. L’une d’entre elles, Simone Segouin, dite Nicole, qui s’est déjà illustrée durant la libération de Chartres quelques jours plus tôt, suit le général de Gaulle dans sa route vers Paris et prend part à l’insurrection, ce qui lui vaut le grade de sous-lieutenante, mais rien de plus à la sortie de la guerre. Une autre, Anne Marie Dalmaso, dite Annita, est l’une des femmes décorées à l’issue des combats. Durant ceux qui eurent lieu place de l’Hôtel-de-Ville, cette jeune femme d’origine italienne, membre des Équipes nationales, groupe de jeunes dédié originellement au secours des victimes de bombardements, s’illustre avec ses compagnons dans les combats du centre de Paris.

Enfin, la plus connue est sans doute la communiste Madeleine Riffaud. Adolescente au début de la guerre, elle s’engage dans la Résistance et mène, à seulement 20 ans, des assauts sur des contingents ennemis durant l’insurrection parisienne. Elle survit à la fin de la guerre, devient grand reporter et passe le reste de sa vie là où elle l’a commencée : au milieu de conflits à travers le monde. Mémoire vivante des femmes combattantes et résistantes, au même titre que Cécile Rol-Tanguy, l’ancienne journaliste de l’Humanité défend toujours les mêmes positions à 94 ans qu’à 20 ans sur les barricades parisiennes.

L’historienne Rita Thalmann déplore encore, dans son article, le manque de recherches menées par des universitaires, mais surtout espère « que les historiennes des nouvelles générations auront à cœur de rendre un nom, un visage, à celles qui se sont engagées au péril de leur vie pour défendre la liberté et la démocratie dont elles bénéficient aujourd’hui ». Ses attentes sont peut-être trop hautes pour l’histoire à la française d’un point de vue ministériel : le chapitre « Femmes dans la Résistance » vient d’être supprimé des programmes d’histoire-géographie au lycée, alors qu’il était déjà réservé à feu les sections littéraires.

(1) Lire « L’oubli des femmes dans l’historiographie de la Résistance », revue Clio, 1995.

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Henri Rol-Tanguy, stratège décisif de la libération de Paris (L'Humanité, Jérôme Skalski, 19 août 2014)

Combattant des Brigades internationales en Espagne et figure de premier plan de la Résistance, cet ouvrier métallo communiste et syndicaliste devenu colonel, commandant des FFI de l’Île-de-France, symbolise toute une génération combattant le joug fasciste.

Des brigades d’Espagne à celles des maquis. La figure de Henri Rol-Tanguy est à l’unisson de celles de ses milliers de camarades qui, au feu de leur jeunesse, allièrent une conscience rare des enjeux de leur époque à une décision d’action peu commune. Parmi eux, il fut néanmoins l’un des premiers par cette élection tacite qui, dans la Résistance, distribuaient les rôles dans le drame vécu, en dépit de l’âge souvent. La valeur n’attend pas le nombre des années, déclare Don Rodrigue dans le Cid de Corneille.

Rol, le pseudonyme qu’Henri Tanguy choisit en mémoire de Théophile Rol, compagnon de combat fauché par les balles de Franco et de ses alliés fascistes pendant la prise de la Sierra de Cavalls en Catalogne, en septembre 1938, fusionne avec son nom. Le chemin de Théophile Rol, jeune capitaine du bataillon Commune de Paris, de la brigade la Marseillaise, ne le conduisit pas en propre devant Valence et Madrid pour l’abattement du règne du « Caudillo par la grâce de Dieu » et le relèvement de la République en Espagne. Mais, tel le Cid des légendes, accolé au nom de Tanguy, lui-même blessé d’une balle dans la poitrine en juin 1938 sur le front de l’Èbre, à Paris, pour celui de la République en France et sa libération du joug nazi, fasciste et collaborationniste. Car tel est le nom de Rol-Tanguy, évocation d’un homme, d’une amitié et d’une génération et, lui qui mourut le 8 septembre 2002 à Paris, d’un idéal antifasciste, républicain et communiste toujours actuel.

En 1935, il est licencié 
pour fait de grève

Né en 1908 à Morlaix, d’un père marinier et d’une mère blanchisseuse, Henri Rol-Tanguy devient ouvrier métallurgiste à l’âge de quatorze ans. Arrivé en région parisienne, il embauche chez Talbot puis chez Renault où il entre, en 1925, comme tôlier en carrosserie. Il se syndique à la CGTU et adhère aux Jeunesses communistes. Sa participation aux grèves de mai 1926 dans les usines de Louis Renault lui vaut son premier licenciement.

Passionné de cyclisme, il participe à diverses courses sur les pistes du Vélodrome d’Hiver, du Parc des Princes et du Stade Buffalo. Pour ne s’être pas inscrit à temps sur les listes de recensement, le jeune ouvrier sportif se retrouve cependant à Oran, en 1929, comme soldat première classe par mesure disciplinaire.

Il en sortira avec une formation de mitrailleur, de mécanicien, de télémétreur et d’armurier. En septembre 1930, de retour à Paris, il retrouve le chemin de l’usine. Chez Nessi à Montrouge et chez Breguet, rue Didot, d’où il est licencié pour fait de grève en 1935. Désormais « marqué à l’encre rouge », portes des usines fermées, Henri-Rol-Tanguy devient secrétaire du syndicat des travailleurs de la métallurgie CGT de la région parisienne en octobre 1936 et anime la campagne de solidarité avec les républicains espagnols.

L’année suivante, il s’engage en Espagne dans les rangs des Brigades internationales. Il est bientôt nommé responsable de la Main-d’œuvre immigrée (MOI), avec grade de capitaine.

Le 15 avril 1938, alors que les troupes franquistes marchent vers la Méditerranée, il est nommé commissaire politique du bataillon la ­Marseillaise et participe à la bataille de l’Èbre avant de revenir en France. Ils étaient 15 000 à avoir rejoint les Brigades internationales depuis la France, 8 000 Français, 7 000 étrangers.

En avril 1939, Henri-Rol-Tanguy épouse sa marraine de guerre en Espagne, Cécile Le Bihan, secrétaire au syndicat des métaux CGT, avec qui il aura quatre enfants. Mais les retrouvailles du printemps 1939 sont de courte durée. Le soldat Tanguy reçoit son ordre de mobilisation en août. Il sera des combats de 1940, cité à l’ordre de son régiment, avant de recevoir son avis de démobilisation.

Fait compagnon de la Libération le 18 juin 1945 par le général de Gaulle, devenu militaire d’active avec le grade de lieutenant-colonel, Henri-Rol-Tanguy sera affecté au cabinet militaire du ministre de la Défense nationale en avril 1947 avant d’occuper différentes fonctions dans l’armée. Il prend sa retraite en 1962. Président de l’Association nationale des anciens combattants de la Résistance et de l’Amicale des anciens volontaires français en Espagne républicaine, il sera membre du Comité central du PCF de 1962 à 1987. Il repose à Monteaux, dans le Loir-et-Cher.

1941, l’occupant recourt à la torture comme arme de guerre totale

Au lendemain du 18 juin 1940, c’est le colonel Rol-Tanguy qui s’esquisse encore cependant dans l’armée des ombres naissante. Son épouse, Cécile Rol-Tanguy, participe à la réunion au cours de laquelle est décidée l’organisation de comités populaires à Paris. Il est chargé pour sa part d’organiser les militants communistes dans le sud de la capitale et de sa banlieue et contribue à créer l’organisation spéciale du PCF, l’OS et future FTPF.

Le 5 octobre, Rol entre dans la clandestinité. En mars 1941, il est nommé responsable de Paris rive gauche et de la banlieue sud. En août 1941, avec Raymond Losserand et Gaston Carré, il est chargé de constituer des groupes armés en région parisienne. La répression allemande fait rage avec ses exécutions et son recours à la torture comme armes de guerre totale. Rol est muté dans l’ouest, en Anjou et en Poitou, pour prendre part au commandement des FTP.

Après différentes missions, il revient à Paris en mars 1943. Avec Joseph Epstein, il assure notamment la publication du journal clandestin Franc-Tireur parisien. Il est muté en septembre au Comité d’action contre la ­déportation. Au mois d’octobre, il est désigné comme représentant des FTP à l’état-major des Forces françaises de l’intérieur pour les 14 départements de la région parisienne avant d’être nommé chef militaire régional le 
1er juin 1944.

Le 19 août, c’est en tant que colonel qu’il adressera l’appel à l’insurrection générale de Paris au nom des FFI depuis son PC de Montrouge. Et c’est lui qui en coordonnera l’action jusqu’à la réception, avec le général Leclerc, en tant que commandant des Forces françaises de Paris, de la capitulation de von Choltitz le 25 août 1944.

En accord avec son état-major, il a été un acteur essentiel de l’échec de la trêve et c’est lui qui envoie le commandant Cocteau auprès de l’armée américaine, acte décisif de la bataille de Paris, pour faire accepter la marche de la 2e DB du général Leclerc sur Paris. Henri Rol-Tanguy poursuivra les combats dans la première armée du général de Lattre de Tassigny jusqu’à la capitulation allemande.

Jérôme Skalski

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Hommage à Rol-Tanguy, compagnon de la Libération, en gare de Morlaix, place Rol-Tanguy, 12 juin 2019: photos de Pierre-Yvon Boisnard et discours d'Ismaël Dupont, articles du Télégramme et du Ouest-France

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La libération de Paris sans oublier Madrid

 Lorsque Luis Royo-Ibanez entre dans Paris, le 24 août 1944, à bord de son half-track baptisé « Madrid », il laisse éclater sa joie devant l’Hôtel de Ville : « Aujourd’hui Paris, demain les Pyrénées ! » Ce républicain espagnol de la division Leclerc, membre de la compagnie surnommée la « Nueve » (160 hommes dont 146 Espagnols pour la plupart anarchistes et communistes) avec à leur tête le colonel Raymond Dronne, a tout donné pour la libération de l’Afrique du Nord puis celle de la France.

Luis et ses camarades ont débarqué à Omaha Beach. Puis, sous la conduite de combattants de la Résistance, ils ont foncé sur Alençon avant d’entrer dans Paris – déjà largement contrôlé par les FFI du colonel Henri Rol-Tanguy – à bord des half-tracks portant les noms de batailles de la guerre d’Espagne, « Teruel », « Guadalajara », « Brunete » soigneusement rebaptisés pour les cérémonies du lendemain 25 août, « Montmirail », « Champaubert » ou « Romilly ». 

Luis et ses copains ne fonceront pas sur Madrid pour combattre la dictature. On leur donnera l’ordre de poursuivre vers l’est. Surtout pas au sud, vers l’Espagne sous le joug du général fasciste Franco passé sous protection des États-Unis. Dans son HLM de Cachan, Luis nous dira au crépuscule de sa vie : « La libération de Paris, de la France devait être une étape avant la libération de l’Espagne. Nous nous sommes battus puis nous avons été oubliés. » 

Manuel Rodriguez était un parmi les 500 000  Espagnols qui ont cherché refuge en France, en 1939. Passé les Pyrénées, il a été enfermé dans un camp de concentration, à Argelès. Première image d’une partie de la France, celle qui passait son temps à enchaîner autour du maître berlinois plus de génuflexions que la liturgie collaboratrice n’en exigeait. Manuel s’échappera puis rejoindra les premiers groupes armés de la Résistance. Plus tard, il participera à la libération de Toulouse. La Ville rose et la France libérées, il s’engage dans les groupes armés qui tentent de reprendre la lutte en terre espagnole. Blessé, il rentre à Toulouse et finit sa vie délaissé et traité comme un pestiféré, presque comme un « terroriste ».

Maurice, ancien des Brigades internationales, a eu la mauvaise idée de perdre une jambe lors de la bataille de l’Ebre. Jeune et très beau garçon, fils d’une « bonne  famille » de «  gauche » bourgeoise et socialo-radicale, il avait compris avec plusieurs milliers d’ autres Français que la guerre imposée à la République espagnole par les sbires d’Hitler et de Mussolini était un test grandeur nature avant le déferlement nazi sur l’Europe. Jusqu’en 1971, abandonné par sa famille, ignoré par les autorités, il a survécu en dessinant des caricatures sur la place du Tertre à Paris. Maurice et nombre de ses camarades survivants de la guerre d’Espagne nous ont quittés dans l’indifférence qui aurait été générale sans la solidarité jamais démentie du Parti communiste français.

Il aura fallu, en 1996, l’action combinée de Philippe Séguin et de Jacques Chirac, sous les hurlements de plusieurs députés de droite, pour que les brigadistes soient enfin reconnus comme « anciens combattants ».

Le colonel Henri Rol-Tanguy – qui nous disait : « Vous évoquez mon rôle pour la libération de Paris mais c’est l’Espagne qui reste mon premier combat antifasciste et qui a marqué la suite de mon engagement pour la liberté et la démocratie » – a, lui aussi, subi la discrimination en étant marginalisé dans sa carrière militaire. Compagnon de la Libération, grand officier de la Légion d’honneur, Rol fut heureusement reconnu des années plus tard comme un Français d’exception dans la lutte contre l’occupant nazi. Mais combien d’autres de ses camarades ont été maintenus dans l’oubli ?

Après des dizaines d’années de silence sur la guerre d’Espagne, la chape de plomb se fissure : films, livres, études, avec notamment le prix Rol-Tanguy délivré à des étudiants par l’association les Amis des combattants en Espagne républicaine (Acer) ainsi que documentaires et ouvrages, ont permis de donner à voir et comprendre la guerre d’Espagne, le courage des républicains espagnols et des brigadistes venus du monde entier. C’est aussi en se rappelant leur rôle qu’il convient, en 2019, de célébrer la libération de Paris.

José Fort

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Un nouveau musée pour redécouvrir la libération de Paris

Lundi, 19 Août, 2019 - Philippine Ramognino

L’établissement ouvrira ses portes le 25 août, au-dessus de l’ancien quartier général du Colonel Rol-Tanguy. Sur les traces de Jean Moulin et de Philippe de Hauteclocque.

Pour son 75e anniversaire, la libération de Paris se voit offrir un tout nouvel édifice. C’est au sein des pavillons Ledoux de la place Denfert-Rochereau (14e arrondissement de Paris) que le musée de la Libération de Paris-musée du Général Leclerc-musée Jean-Moulin ouvrira ses portes le 25 août.

Le parcours du musée s’appuie principalement sur les personnalités de Jean Moulin et Philippe de Hauteclocque. L’un est un aristocrate traditionaliste, l’autre un passionné de peinture. Ils ne se sont jamais rencontrés, mais une chose unit Jean Moulin et Philippe de Hauteclocque, plus connu sous le nom du général Leclerc : leur combat contre le nazisme. La directrice du musée, Sylvie Zaidman, a donc fait de la question de l’engagement sa feuille de route.

De précieux souvenirs restés longtemps dans les placards

Pour compléter sa collection, le musée a pu compter sur de nombreux dons de particuliers, mettant ainsi en avant ceux qui n’ont pas leur nom dans les livres d’histoire, mais qui en sont les principaux acteurs. Si les visiteurs pourront découvrir l’histoire de Lipman Levinsohn, juif parisien arrêté le 12 décembre 1941 et décédé à Auschwitz, c’est grâce au legs d’une femme ayant retrouvé dans son nouvel appartement parisien une boîte contenant des lettres et une étoile jaune. Mais comment expliquer que ces précieux souvenirs soient restés si longtemps dans les placards ? Pour la directrice, « il y a un effet 75 ans » : on réalise aujourd’hui l’intérêt historique de ces objets paraissant auparavant anodins.

« Il y avait beaucoup de femmes dans la Résistance »

Si le rôle des femmes et des communistes a pu être minimisé, voire oublié après 1945, le nouveau musée de la Libération leur accorde une bonne place.

Sylvie Zaidman souligne cette mobilisation féminine non négligeable : « Il y avait beaucoup de femmes dans la Résistance, ce n’est pas parce qu’on ne les a pas vues qu’après la guerre qu’elles n’ont pas joué un rôle important. »

Le destin d’Olga Bancic, la 23e de l’Affiche rouge, du nom de l’affiche de propagande allemande qui associait 23 résistants communistes à l’Armée du crime, est mis en avant. Comme les résistants du groupe ­Manouchian, auteurs de l’attentat de la rue Pétrarque (16e arrondissement), elle est condamnée à mort. Elle fut envoyée en Allemagne pour y être décapitée à la hache car « pour les Allemands, une femme ne valait pas une balle ».

Du côté des communistes, l’importance qu’a eue Henri Rol-Tanguy dans la libération de Paris est reconnue à sa juste valeur, la directrice du musée le mettant sur le même pied que Jean Moulin ou que le colonel Leclerc : « On n’a pas de collection sur Rol-Tanguy, sinon j’aurais fait trois parcours de vie. »

Car le nouvel emplacement du musée n’a pas été choisi au hasard : les visiteurs prêts à descendre cent marches à vingt mètres de profondeur auront la chance de visiter, pour la première fois, le poste de commandement qu’a occupé le colonel du 19 au 25 août 1944 afin d’organiser l’insurrection parisienne.

À l’origine conçu pour permettre aux services administratifs de fonctionner malgré les bombardements, cet abri de défense passive, disposant d’un réseau téléphonique indépendant, a permis à Rol-Tanguy de réunir ses troupes et de surveiller l’avancée des alliés. Si ce dernier est décédé en 2002, sa femme, Cécile Rol-Tanguy, centenaire et héroïne de la libération de Paris, sera présente le 25 août lors de l’inauguration, aux côtés d’Anne Hidalgo.

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