Dans les médias, « l’affaire Mediapart » écarte l’affaire Rugy

Ces derniers jours, les attaques venant principalement d’éditorialistes contre le site d’information à l’origine des révélations sur l’ancien ministre de la Transition écologique se sont multipliées. Jusqu’à bafouer ce qui constitue leur métier initial : l’enquête et son indispensable secret des sources.

Publié dans l'Huma - Jeudi, 18 Juillet, 2019 - Audrey Loussouarn

Le bandeau s’affiche à l’écran, sans même un point d’interrogation : « Mediapart : accusateur public ». Le journaliste de BFMTV revient sur ce qu’est selon lui devenue la « marque de fabrique » du média en ligne : « faire trembler la République ». Mediapart est « accusé d’acharnement et de condamner des hommes politiques avant même que justice ne soit rendue », annonce-t-il tranquillement.

Depuis les premières révélations sur le train de vie du ministre de la Transition écologique, poussé vers la sortie, cette pratique s’est multipliée, transformant peu à peu l’affaire Rugy en affaire Mediapart. La part belle est également donnée à des personnalités politiques qui défendent aujourd’hui François de Rugy, tout comme certains défendaient hier Nicolas Sarkozy et Jérôme Cahuzac.

Les éditorialistes, qui n’ont pas mené d’enquête depuis un moment, emboîtent le pas à de nombreux élus macronistes et LR.

Le président de la République Emmanuel Macron lui-même a donné le mauvais exemple en dénonçant une supposée « République de la délation ». Dans la foulée, des élus parlent d’un Rugy « collé contre un mur et passé à tabac », et d’un Mediapart qui veut « casser le monde politique ». On serait même « à la limite du KGB et de la Stasi » ou encore d’un média qui se mue en « tribunal médiatique » et fait « de la chasse aux gouvernants », pointent-ils.

Pour le Figaro, Mediapart, c’est du « journalisme militant 

Christophe Barbier (BFMTV) reprend le flambeau. À ses yeux le site d’information est dans une « volonté permanente de contester tous les pouvoirs, d’être dans une forme de nihilisme ». Le chroniqueur cible le fondateur de Mediapart, Edwy Plenel, qui « a commencé dans le trotskisme, il lui est fidèle, il le reconnaît ».

« Il y a quelques années pour qu’un ministre démissionne, il fallait une condamnation. Là c’est simplement des questions morales qui se posent », s’inquiète quant à lui Eric Brunet (RMC), sans s’attarder sur les agissements dévoilés.

Les animateurs de débat, eux aussi journalistes, ne sont pas en reste. Ainsi Christophe Jakubyszyn (TF1) croît bon de questionner : « Mediapart est-il dans son rôle ? » Tapis rouge pour Guillaume Roquette (Figaro) : « C’est autant un travail de justicier que de journaliste. » Pour lui, Mediapart qui révèle les dérives de personnalités politiques, c’est du « journalisme militant ».

Le pire s’est probablement produit sur LCI.

La journaliste Hélène Lecomte interroge Mickaël Hajdenberg (Mediapart) : « Vous n’aviez pas besoin de vous refaire la cerise avec une nouvelle affaire qui claque un peu ? » Elle insiste : « Vous comprenez le sentiment que des personnes ont de voir Mediapart entretenir ce sentiment de culture de la délation, de suspicion permanente ? »

Le journaliste de Mediapart est pris en tenaille au milieu de plusieurs éditorialistes, dont Louis de Raguenel (Valeurs Actuelles), par ailleurs ancien conseiller en communication numérique du ministre Claude Guéant, qui parle de « culture de la délation ». Et puis, un pas est franchi avec Pascal Jalabert, rédacteur en chef du groupe Ebra. L’homme ordonne à l’enquêteur de révéler ses sources.

Mickaël Hajdenberg a beau lui rappeler la « pierre angulaire » du métier qu’il partage avec son interlocuteur, soit « le secret des sources », l’éditorialiste insiste : « On les donnera nous, les noms, si on les a. Et on va les avoir. » La section SNJ du groupe a partagé dans un communiqué son « effarement » et sa « honte » devant ces images : « Ce journalisme n’est pas le nôtre. » 

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Arrêt sur Images :

Jalousie, envie de clash à peu de frais, peur du 4e pouvoir ? Sur LCI, mardi soir, quatre journalistes, dont la présentatrice de l'émission "Le Grand dossier", ont choisi de hausser le ton contre les scoops successifs de Mediapart, jusqu'à demander en direct à Michael Hajdenberg, du pôle Enquête du site, de livrer les noms de ses sources... Tollé.

De "l'effarement" et "un peu de honte" : c'est ce que des journalistes de presse quotidienne régionale disent avoir éprouvé en regardant, mardi 16 juillet, la prestation télévisée de l'un des rédacteurs en chef de leur groupe de presse. L'épisode débute ce mardi soir, dans la foulée de l'annonce de la démission du ministre de la Transition écologique François de Rugy.

Le rédacteur en chef du bureau d'informations générales du groupe EBRA (qui détient neuf quotidiens régionaux dans le grand Est, dont le Dauphiné Libéré, Le Progrès et les Dernières nouvelles d'Alsace), Pascal Jalabert, est invité sur le plateau de LCI pour commenter l'actualité politique. Rien de surprenant jusque là : Jalabert est un habitué de l'émission "Le Grand dossier". Plus surprenant en revanche est le ton du débat qui s'engage sur le plateau - où sont invités, en plus de Jalabert, Marie-Eve Malouines (journaliste politique, ex-LCP), Virginie Le Guay (Paris Match) et Louis de Raguenal (Valeurs actuelles). De commentaire politique sur la démission de Rugy et ses suites, la discussion dévie rapidement sur la mise en cause des méthodes de Mediapart.

"vous aviez besoin de vous refaire la cerise?"

L'occasion est toute trouvée : l'un des chefs du pôle Enquêtes de Mediapart, Michaël Hajdenberg, est en duplex pour une interview. Au bas de l'écran, une bannière affiche en gros caractères : "Mediapart assume et réplique".

La présentatrice Hélène Lecompte imprime le ton de l'entretien, qui se veut offensif. "Si je vous dis que vous avez gardé le meilleur pour la fin, les révélations les plus embarrassantes sur les frais de mandat de François de Rugy, vous me répondez que rien de tout cela n’était volontaire et que ça n’était que la suite logique de votre enquête ?" ironise-t-elle, avant d'enchaîner, reprenant la défense de Rugy qui accusait le journal de vouloir "couper des têtes" : "Est-ce que vous comprenez qu’on puisse avoir le sentiment que vous avez aujourd’hui d’une certaine façon donné le coup de grâce ?"

Puis, s'inspirant des propos de l'ex-ministre qui s'estimait visé en raison de sa particule  : "Est-ce que vous avez une raison particulière de chercher autour de François de Rugy ?Lecompte se demande enfin si Mediapart n'aurait pas sorti tout ça pour faire diversion : "Est-ce que vous ne vous êtes pas dit, « Après la relaxe générale dans l’affaire Tapie » - qui est une affaire que vous aviez beaucoup suivie - vous n’aviez pas besoin (...) de vous « refaire la cerise » avec une nouvelle affaire qui claque ?"

la suite et la vidéo de 3'

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