Yémen. Plus de 5 millions d’enfants menacés de famine !

Le rapport de l’organisation Save the Children International, publié hier, confirme les propos de l’ONU selon lesquels le conflit yéménite constitue « la pire crise humanitaire au monde ». Un cri d’alarme dans l’indifférence.--RIYAD poursuit le massacre grâce aux VENTES D’ARMES FRANÇAISES --Yemen : appel en soutien à Kamel Jendoubi - Signer l'appel en ligne (voir commentaire)

L'Huma - Jeudi, 20 Septembre, 2018 - Damien Roustel

«Des millions d’enfants ignorent quand ou si leur prochain repas viendra. Dans un hôpital que j’ai visité dans le nord du Yémen, les bébés étaient trop faibles pour pleurer, leur corps épuisé par la faim. »

Ancienne première ministre du Danemark et actuelle directrice de l’organisation humanitaire britannique Save the Children (Sauvez les enfants), Helle Thorning-Schmidt a essayé d’alerter la communauté internationale sur la situation des enfants au Yémen à l’occasion de la publication d’un rapport de son organisation.

Dans ce document, l’ONG affirme qu’un million d’enfants supplémentaires risquent de plonger dans la famine au Yémen, en raison d’une envolée des prix depuis le lancement d’une offensive des forces pro-gouvernementales dans le port de Hodeïda, tenu par la rébellion houtiste. Cela porterait à 5,2 millions le nombre de mineurs menacés par « une famine d’ampleur sans précédent », alors qu’ils doivent déjà lutter contre les bombes et les maladies comme le choléra. L’interruption de l’approvisionnement de la population en denrées alimentaires par le biais de ce port sur la mer Rouge « mettrait la vie de centaines de milliers d’enfants en danger immédiat, tout en poussant des millions d’autres vers la famine », a assuré Save the Children.

2 200 enfants ont perdu la vie selon l’Unicef

Depuis le déclenchement de la guerre civile au Yémen, en 2014, entre le gouvernement yéménite, soutenu par l’Arabie saoudite à la tête d’une coalition internationale, et les rebelles houthis appuyés par l’Iran, 2 200 enfants ont perdu la vie selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Catégorique, l’ONU affirme que ce conflit constitue « la pire crise humanitaire au monde ». Il est communément admis que 10 000 personnes ont déjà été tuées.

« Le temps commence à manquer » pour empêcher « une famine dévastatrice » au Yémen et « nous ne pouvons permettre la moindre perturbation » dans la distribution de l’aide aux « victimes innocentes du conflit », a annoncé hier le Programme alimentaire mondial (PAM) dans un communiqué. Le prix des denrées alimentaires a augmenté de 68 % depuis 2015.

Selon le bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha), le coût d’un panier alimentaire de produits de base a augmenté de 35 %, tandis que les prix de l’essence, du diesel et du combustible pour la cuisine ont augmenté de plus de 25 % depuis novembre 2017.

« Le port d’Hodeïda est un point d’entrée vital pour l’approvisionnement, dans un pays où 22 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire pour survivre. Les réserves actuelles de nourriture au Yémen ne permettront pas à la population de tenir plus de deux ou trois mois », a expliqué Johan Mooij, directeur de l’ONG Care au Yémen.

« La situation est critique alors que les cas de choléra sont en forte augmentation et que des milliers de personnes sont déjà mortes de maladie et de faim à travers le pays », a-t-il ajouté. « L’intensification des frappes à Hodeïda et aux alentours affecte déjà l’acheminement de l’aide : la route principale reliant Hodeïda et la capitale, Sanaa ,a été fermée pendant plusieurs jours. Des camions transportant de la nourriture ont été obligés de prendre différents itinéraires à travers le pays », a-t-il déploré.

Dans une lettre adressée au début du mois à Emmanuel Macron, accusé de vendre des armes à l’Arabie saoudite, 16 organisations humanitaires ont essayé d’interpeller le président français sur le sort des civils yéménites.

« Les Yéménites meurent de malnutrition et de maladies évitables faute d’accès aux biens et services de base. Plus de 3 Yéménites sur 4 dépendent de l’aide extérieure pour survivre et plus de 8 millions sont menacés de famine, un chiffre qui pourrait s’élever à 18 millions d’ici à la fin de l’année faute d’amélioration sensible de la situation sur le terrain », avertissent-ils.

Avant d’enfoncer le clou : « Face à l’extrême gravité de la crise, nous regrettons que le Yémen n’ait fait l’objet que d’une brève mention dans votre discours du 27 août devant les ambassadrices et ambassadeurs, alors même que le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères n’en a pas dit un mot. »

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YÉMEN. RIYAD POURSUIT LE MASSACRE GRÂCE AUX VENTES D’ARMES FRANÇAISES

Jeudi, 6 Septembre, 2018 - Pierre Barbancey

Plusieurs pays européens ont décidé de ne plus livrer d’armement à l’Arabie saoudite, qui dirige une coalition contre les rebelles houthis, contrairement à la France, malgré les dizaines de milliers de morts, dont de nombreux civils.

Le 9 août, une bombe à laser téléguidée larguée par un avion de la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite s’abattait sur un bus rempli de civils, au Yémen, faisant des dizaines de morts, dont 40 enfants. Un massacre de plus qui venait rappeler, au cœur de l’été, que cette guerre, déclenchée en 2014, a déjà fait des dizaines de milliers de morts, dont de nombreux civils, alors que, selon l’ONU, 8,4 millions de personnes sont au bord de la famine.

L’émotion internationale provoquée par ce drame a forcé les gouvernements européens à condamner le raid et a contraint la coalition arabe à mener une enquête. Le rapport est tombé le 1er septembre. Des « erreurs » y sont reconnues. Mansour Ahmed Al Mansouar, l’un des membres de la commission, a concédé que la frappe était « injustifiée ». Et puis ? Et puis c’est tout. Jusqu’au prochain bombardement de civils, si rien n’est fait.

L’Allemagne, la Belgique, la Finlande, la Suède et même le Canada ont arrêté leurs exportations d’armes à la coalition. En Espagne, le nouveau gouvernement socialiste, qui a pris ses fonctions en juin, a décidé de ne pas livrer 400 bombes à Riyad – un contrat signé par la droite en 2015 –, parce qu’il craint que les bombes vendues à la monarchie du Golfe ne soient utilisées dans le conflit.

LA FRANCE POURRAIT ÊTRE DÉCLARÉE COMPLICE DE CRIMES DE GUERRE

Tous les yeux se portent maintenant vers la France. Au cours des dix dernières années, l’Arabie saoudite a été le deuxième plus gros client de l’industrie de l’armement française, avec près de 12 milliards d’euros de contrats signés entre 2007 et 2016, juste derrière l’Inde.

Comme le déclarait, hier, Tony Fortin, chargé d’études à l’Observatoire des armements, sur l’antenne de RFI : « L’étau se resserre autour de la France qui ne souhaite pas bouger sur cette question. Il y a un blocage gouvernemental sur le sujet. Il y a urgence à interrompre ces ventes d’armes, au regard des multiples attaques contre les civils et de cette guerre qui vise à étrangler les populations civiles. Il ne faut pas se voiler la face. » En mars déjà, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) et Amnesty International, comme nombre d’ONG, réclamaient une commission d’enquête sur les exportations d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, les deux principaux acteurs de la coalition engagée au Yémen.

Ces ventes de matériel militaire pourraient enfreindre le droit international, notamment le traité sur le commerce des armes, et rendre complice de crimes de guerre.

Ce qui ne semble pas gêner outre mesure le gouvernement français et le président de la République, qui entretiennent les meilleures relations possibles avec l’Arabie saoudite et les Émirats. Interrogé sur les résultats de l’enquête sur la frappe du 9 août, le ministère des Affaires étrangères a déclaré que Paris « prend acte des regrets exprimés » et « rappelle la nécessité que le droit international humanitaire soit pleinement respecté dans la conduite des hostilités, particulièrement le principe de proportionnalité et de protection des civils ».

QUAND LE DRIAN SE GLORIFIAIT DE LA HAUSSE DES VENTES D’ARMES

Pas un mot, donc, sur le blocus maritime infligé aux populations du Yémen grâce aux patrouilleurs et autres flottilles vendues par la France, qui continue à en assurer la maintenance. Sans parler des véhicules VAB, destinés au Liban puis redirigés vers l’Arabie saoudite, de l’artillerie, des missiles, des navires militaires ou des fusils. Pas un mot non plus sur l’opacité de la Commission interministérielle d’étude des exportations de matériels de guerre (Cieemg), seule à même de délivrer les autorisations nécessaires pour les démarchages, signatures de contrats et livraisons de matériel. Pas un mot sur l’arrêt des ventes d’armes à Riyad.

Lorsqu’il était ministre de la Défense de François Hollande, l’actuel ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, se vantait d’avoir augmenté le PIB de la France par l’action de son ministère, c’est-à-dire essentiellement les ventes d’armes. Selon le cabinet IHS, le pays est devenu le troisième exportateur d’armement en 2017, derrière les États-Unis et la Russie, et pourrait passer en seconde position cette année. Triste place sur le podium de la mort.

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