Les petits forçats du journalisme

À l’heure où lycéens et lycéennes s’arrachent les cheveux pour trouver leur orientation, Challenges, BFM, Le Figaro et L’Express révèlent une information de taille, émanant du site de recherche d’emploi Qapa : « Journaliste est le métier qui recrute le moins en 2018 ».--Jean Ortiz : Les « grands » médias sont devenus des partis politiques

par Elodie Gabillard, vendredi 22 juin 2018

Si les contours de la profession ne se réduisent pas à la possession de la carte de presse, force est de constater que le nombre de sésames délivrés par la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP) ne cesse de baisser depuis 2012.

Une diminution du nombre de journalistes encartés qui s’explique en partie par des conditions d’embauche qui répondent de moins en moins aux critères de délivrance de la carte édictées par le CCIJP : « Il faut exercer la profession depuis trois mois au moins consécutifs, et tirer de cette activité le principal de ses ressources, c’est-à-dire, plus de 50 %. Naturellement, les fonctions exercées doivent être de nature journalistique. Enfin, l’employeur doit être une entreprise de presse (écrite ou audiovisuelle) ou une agence de presse agréée. »

Précarité galopante, augmentation de la part d’employeurs qui recourent à l’auto-entreprenariat [1], activités difficilement assimilables à du journalisme, travail bénévole, sont autant de contraintes qui pèsent sur les aspirants au métier. Inquiète de voir les rangs de la profession fondre lentement, la rédaction d’Acrimed a épluché les petites annonces glanées sur le site des anciens du Centre de formation des journalistes (CFJ), ainsi que sur quelques sites d’offres d’emplois. Florilège.

Au CFJ, indépendance et investigation à l’honneur...

Comme toutes les grandes écoles qui se respectent, le Centre de Formation des Journalistes (CFJ) [2], dispose d’un « espace emploi » sur lequel des offres sont régulièrement publiées. Leur consultation est réservée aux membres de l’association des anciens du CFJ, elle même « ouverte uniquement à tou(te)s les diplômé(e)s de l’école CFJ, formation première ». Comprenez par là que les étudiants en alternance ne peuvent pas y adhérer, seuls celles et ceux qui ont suivi la formation initiale sont invités à s’acquitter des 70 euros d’adhésion annuelle – somme relativement modique au regard des frais d’inscription de la « formation première » qui atteignent 6 790 euros l’année.

C’est donc à la crème de la crème des jeunes diplômés-journalistes que s’adressent ces offres d’emploi. Mais cette élite se rêvait-elle en porte-voix d’entreprise en réussissant le concours d’entrée hyper sélectif ? Pas sûr... Pourtant, c’est bel et bien ce qui l’attend si l’on en croit les intitulés des annonces. D’un poste de « chargé(e) de communication pour une start-up » à celui de « chef de projet événements digitaux (H/F) pour un groupe bancaire », en passant par « rédacteur (H/F) pour une agence de voyage », on est loin « des valeurs fondamentales et déontologiques de la profession » si chères à la prestigieuse école de la rue du Louvre. Difficile en effet de garantir « respect des faits […], liberté et honnêteté du commentaire » lorsque vos missions s’apparentent davantage à du marketing, à de la communication ou à de la publicité pour des sociétés ou des intérêts privés....voir l'article

...Polyvalence on vous dit !

« Adaptabilité » et « polyvalence » sont devenus les maîtres mots dans bon nombre de secteurs professionnels. Le journalisme n’échappe pas à la règle. Et l’arrivée du numérique a sans doute accéléré le processus : sur le web un journaliste doit faire preuve d’une multitude de compétences en matière de rédaction, de mise en images – photo ou vidéo –, de mise en page, de référencement, etc. Une diversification des tâches dont certains recruteurs seraient tentés d’abuser.

Dans une offre d’emploi publiée sur Pôle Emploi, un employeur d’une société antiboise sollicite un ou une secrétaire de rédaction capable tout à la fois de « gérer le courrier, les appels téléphoniques, réceptionner les clients, commander les fournitures de bureau, envoyer les colis, mettre à jour le site internet, gérer les réservations d’hôtels, de voitures, de l’assurance moto, etc. » Une série de missions auxquelles s’ajoutent « la correction d’articles journalistiques, de maquettes, la gestion du planning d’impression et des routages sans oublier... la recherche des packs cadeaux Noël/St Valentin ! »

L’employeur en question semble conscient de l’ampleur de la tâche à accomplir, tâche qu’il qualifie lui-même de « challenge »... Alors à vos plumes-téléphones-agendas-plannings-faxs-minitels-ordinateurs-appareils photos- scooters- et... au boulot !

voir l'article :

....La presse est en crise et les restrictions économiques contraignent les rédactions à geler les embauches ? Heureusement, les recruteurs sont imaginatifs...

Travailler pour travailler, c’est ce que propose Le Figaro. Dans une annonce publiée en avril 2016 pour un poste de journaliste « social media » [3] dont les missions participent plus de la communication numérique que du métier de journaliste, il est demandé aux postulants, en prévision de l’entretien, de répondre à une série de questions destinées à définir les améliorations qui pourraient être apportées au site :

Répondre dans votre mail aux trois questions suivantes de manière brève, soit trois ou quatre phrases par question. Ceci est destiné à être développé en entretien.

A) Qu’est-ce que vous appréciez particulièrement sur les réseaux sociaux du Figaro ?
B) Qu’est-ce que vous souhaiteriez abandonner ou feriez disparaître – et pourquoi ?
C) Si vous deviez lancer un projet réseaux sociaux ou participatif au Figaro, lequel serait-il et pourquoi ?

Un grappillage d’idées à bon compte qui ne s’arrête pas là puisque les candidats sont également invités à « réaliser un bulletin » suivant le modèle du site.

S’abonner au compte Snapchat du Figaro : lefigarofr, si ce n’est pas fait. Regarder les bulletins quotidiens L’actu en Snaps (réalisés en 30 – 45 minutes). Réaliser un bulletin L’actu en Snaps sur le compte de votre choix, avec toutes vos bonnes idées créatives et votre propre "patte". Dans votre mail, donner le nom de ce compte Snap pour qu’on puisse visionner le petit bulletin ! Enregistrez votre story sur votre téléphone ou votre tablette afin qu’on puisse la re-visionner ensemble en entretien.

Un travail non rémunéré et n’offrant aucune garantie d’embauche, mais dont Le Figaro pourrait bien s’inspirer par la suite. Alors pour faire passer la pilule, le trait d’humour s’impose :

Nous n’attendons évidemment pas que vous ayez les punchlines de Norman Thavaud (...) ou la cravate de David Pujadas (......), mais nous souhaitons voir comment vous pouvez mettre à profit votre inventivité au service de l’info en vidéo sur #lerezosocio !

Quant à nous, si nous n’attendions évidemment pas de l’organe de presse de la famille Dassault qu’il s’érige en organisation syndicale, il faut bien admettre qu’il pousse ici assez loin la duplicité patronale en collectant des idées gratuitement pour son site internet sous prétexte de processus de recrutement.

De la poudre aux yeux pour... du fard à paupière

Le travail non rémunéré, une idée qui, décidément, plaît aux recruteurs. Tant et si bien que certains tentent de séduire les éventuels postulants en travaillant leur style rédactionnel : proximité linguistique, tutoiement, traits d’humour douteux, discrimination de genre, sexisme…

En la matière, la palme revient à une annonce du site « Avion de chasse » dont la présentation annonce la couleur.

Une « bombe atomique », « un canon », « un avion de chasse »… Tous ces termes désignent un seul et même profil : une femme sublime. Notre site « Avion de chasse » regroupe toutes les plus belles créatures de la planète. Notre média 100% masculin traite tous les thèmes : sport, people, cinéma, politique etc. Une seule condition : une jolie femme doit être le sujet principal de nos contenus. »

Côté rémunération, l’employeur plane complètement et ne semble effectivement pas prêt à redescendre sur terre :

La rédaction d’ADC recherche des stagiaires pour une durée de 2 mois maximum. Pour l’heure, nous ne pouvons vous proposer qu’un statut de pilote bénévole, mais regarder des jolies femmes toute la journée, ça n’a pas de prix croyez-nous ! Être au bureau et mater des vidéos sexy en tout sérénité, c’est inestimable...

Le site www.omagazine.fr apprécie quant à lui tellement les bénévoles qu’il les destine à tous types de poste. Ainsi, trois offres pour des jobs de rédactrices et de styliste photo ont été publiées sur le site de recherche d’emploi www.indeed.fr.

Deux de ces annonces proposent respectivement des postes de rédactrice web mode/beauté, et de rédactrice web société & féminisme. Rappelons tout d’abord que conformément à l’article L 1142-1 du Code du travail, « nul ne peut mentionner ou faire mentionner dans une offre d’emploi le sexe [...] du candidat recherché. » [4] La dérogation à la loi n’est envisageable que si l’appartenance à l’un ou l’autre sexe est la condition déterminante de l’exercice de l’activité professionnelle [5]. Et en l’occurrence, on ne voit pas bien ce qui pourrait empêcher un rédacteur d’occuper de telles fonctions.

Quitte à faire fi de la législation en vigueur, pourquoi s’encombrer d’une fiche de paye ? Ainsi ô Magazine propose, en guise de rémunération, du bénévolat « avec de nombreux avantages ». Pas de salaire à la fin du mois mais des voyages, livres, échantillons, etc. Outre le devoir d’impartialité journalistique nettement mis à mal, on assiste ici a un piétinement éhonté du Code du travail. Car si, comme l’indique la CCIJP, « depuis 10 ans, les revenus médians des pigistes et CDD dégringolent respectivement de 8% et 18% » [6] que penser d’une rémunération en fard à paupière ? Une inconséquence dont le recruteur aura certainement pris conscience puisque la société publie une troisième offre à destination des stylistes photo. Pas question, cette fois, de dilapider la trousse à maquillage, l’annonce est claire : « Rémunération : aucune ».


***

Un secteur professionnel déjà profondément ravagé par la précarité, des offres d’emploi qui bafouent le métier de journaliste, des processus de recrutement qui servent de boîte à idées éditoriale gratuite, des modalités d’embauche qui torpillent le Code du travail. Voilà donc les perspectives proposées aux jeunes diplômés des écoles de journalisme : devenir les ouvriers hypers qualifiés, sous-payés et sans statut de publications qui dans nombre de cas ne seront que des supports para-publicitaires. À ce compte-là, si en 2018, journaliste est le métier qui recrute le moins, peut-être faut-il s’en réjouir...Élodie Gabillard

[1Voir le communiqué du SNJ à propos des journalistes auto-entrepreneurs.

[2Voir nos articles sur cet établissement : « Une bien étrange entreprise : le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) » et « (Dé)formation de journalistes : le programme consternant d’un stage du CFPJ ».

[3L’expression désigne les personnes chargées des publications sur les réseaux sociaux et du développement de ces mêmes réseaux.

[4https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000006900801&cidTexte=LEGITEXT000006072050

[5Article R. 1142-1 du Code du travail.

[6https://data.metiers-presse.org/overview.php#income/alljournalists/2016/2015

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Jean Ortiz : Les « grands » médias sont devenus des partis politiques

REGARDER les télés lorsque l’on se réclame de la pensée critique, de l’engagement communiste, revient de plus en plus à être nié, exclu, méprisé, agressé. Le petit écran te crache en permanence au visage ; il te « ningunea » ; tu deviens « un rien ». Le trop-plein, les limites du supportable, sont très largement dépassés. Mensonge, caricature, omission, distorsion, falsification, manip... Toute la panoplie de « guerre idéologique ».

REGARDER les télés lorsque l’on se réclame de la pensée critique, de l’engagement communiste, revient de plus en plus à être nié, exclu, méprisé, agressé. Le petit écran te crache en permanence au visage ; il te « ningunea » ; tu deviens « un rien ». Le trop-plein, les limites du supportable, sont très largement dépassés. Mensonge, caricature, omission, distorsion, falsification, manip... Toute la panoplie de « guerre idéologique ».

La République, la démocratie, ils s’en tapent le coquillard.

Certes le PCF n’est plus au-dessus de 20% mais, même affaibli, en déficit de lisibilité, de radicalité, il mérite écho au même titre que toutes les forces politiques démocratiques. Le PCF porte des valeurs ancrées dans l’histoire nationale... Le PCF, même si cela est débattu en interne, stimule le mouvement social, la lutte des idées, le débat sur « l’alternative », l’unité... Les militants communistes s’investissent, et cela se voit. L’ignorer relève de la censure, pas de la myopie.

Pour les grands groupes qui détiennent les médias, il faut décréter la mort du PCF, le rayer de la carte, faire comme s’il n’existait pas, pour « consensuer » en rond... Cela tient d’une attitude répressive, révisionniste, finalement totalitaire.

On sait depuis longtemps que la bataille idéologique constitue une composante essentielle de la lutte des classes. Les médias sont devenus une arme de destruction idéologique et sociale massive... alors qu’ils devraient entrer dans la catégorie « biens communs ». Plus que « chiens de garde », ils jouent le rôle d’un parti politique conservateur, néolibéral, intégré au système. A son service. Ils font partie des structures de contrôle et d’hégémonie du pouvoir des classes dominantes, la « cage invisible » que dénonçait Che Guevara, chargés d’assurer la pérennité des intérêts capitalistes. Leur « ligne éditoriale » adopte et propage la « pensée de marché », celle des maîtres de ces médias-mensonge. Ils peuvent dès lors jouer sur la peur, l’angoisse, le conditionnement, l’aliénation, la dépolitisation, le « mentir », le matraquage permanent. Et tant pis pour les « dégâts collatéraux » !!

L’« ordre » idéologique au service de l’ordre social. Toute velléité critique s’avère immédiatement étouffée ou criminalisée, afin d’assurer la reproduction capitaliste. Il faut donc s’attaquer plus concrètement à cette dictature qui ne dit pas son nom.

L’immense majorité des journalistes, des éditorialistes, sont désormais plus que de simples rouages de la « fabrique du consentement ». La plupart y consentent allègrement et même en rajoutent. Ils ont intégré les supposées « contraintes » et ils exécutent, comme de petits soldats de « l’empire »... Ils doivent certes donner des gages, (pour ne pas dégager ?), mais à ce point de servilité, on ne peut se taire !! La Palestine ? Israël « se défend », « riposte »... mais n’attaque jamais. Le Venezuela ? Une terrible dictature, alors que les prisonniers politiques sont en Catalogne , pas à Caracas. Les cheminots ? Des « privilégiés ». Les usagers : « pris en otage ». Et puis il y a les « bons » et les « mauvais » syndicats, les « raisonnables » et les « archaïques » , les « jusqu’auboutistes ».

Face à ce tsunami manipulateur, il faut interpeller, poliment, pacifiquement, les journalistes, mais fermement, les nommer, les mettre au pied de leurs responsabilités, de la déontologie du métier, avec une fermeté plus grande que celle dont nous faisons preuve aujourd’hui, pétitionner, écrire, prendre la plume et la parole dès qu’un espace s’ouvre, sans souci des réactions des donneurs d’ordre et de leurs exécutants dociles et zélés. Faire du concret... S’attaquer uniquement au système médiatique pour le démocratiser, exiger la pluralité, ne suffit plus. La vérité, l’objectivité, ne sauraient être des « variables d’ajustement ». La plupart de ceux qui « font l’opinion » nous attaquent, la haine à la bouche. Alors pourquoi ne pas les dénoncer plus fort ? Ils mènent un combat politique, qui ne dit pas son nom, qui ne s’assume pas, loin de leur métier. Si la critique des médias a grandi, elle demeure encore insuffisante.

Je ne connais qu’une seule ligne disait Albert Londres. Il faisait référence non à l’embrigadement mais à un droit fondamental : le droit à une information honnête, à partir de l’observation sur le terrain. Aujourd’hui, le rouleau compresseur du marché écrase tout. N’est-il pas temps d’envisager la proposition des trois tiers, un tiers de médias alternatifs, du mouvement social, des associations, un tiers de médias « publics » et un tiers de « privé » ? CHICHE !

 

 

 

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