Tariq Ramadan ou le symptôme d'un Occident à l'agonie

Après plus de quarante jours d’alternance entre prison et hôpitaux, Tariq Ramadan se paye le luxe de bénéficier d’un traitement médiatique sur-mesure. Violeur avant l’heure, prédicateur menteur, usurpateur de diplômes, les compliments ne cessent de fuser pour celui qui, faut-il encore le rappeler, bénéficie toujours de la présomption d’innocence. Pourquoi donc cet acharnement?

"L'opinion publique, chassez-là, cette intruse, cette prostituée qui tire le Juge par la manche...". Avec une troisième plainte française à l'encontre du professeur d'islamologie, jamais cette citation devenue désormais célèbre de Vincent de Moro-Giafferi n'aura eu autant de sens. En effet, la dénommée Marie (prénom modifié), connue comme étant l'une des escort-girls dans l'affaire du Carlton, a avec cette énième accusation, fait définitivement pencher la balance médiatique en défaveur de Tariq Ramadan. Il est comme l'os de ce bon vieux Médor. Celui caché au fond du jardin, datant du barbecue de l'été dernier, qu'il ressort de temps à autre lorsqu'il n'a plus rien à se mettre sous la dent et qu'il ronge inlassablement jusqu'à ce qu'il puisse le briser et en extraire la si précieuse moelle.

Alors pourquoi, alors que Dame Justice n’a pas encore tranché, le suisse bénéficie-t-il d’un tel traitement à la limite de l’inhumanité? D’aucuns, les plus crédules d’entre nous, s’essayeront à démontrer sa culpabilité en mettant bout à bout les bribes d’informations lâchées partialement ici et là par les mêmes qui à longueur de journées s’adonnent à son lynchage médiatique. Inutile donc d’accorder un quelconque crédit à ces hypothèses quand on sait que trois juges d’instructions sont sur l’affaire avec en leur possession un dossier de plusieurs centaine de pages. En réalité, la complexité de l’affaire n’a d’égale que ses enjeux. Ainsi, d’autres diront qu’il en va des prises de position de l’islamologue. Son fameux double discours et son non moins célèbre moratoire sur la lapidation, repris en chœur par la sphère politico-médiatique (encore elle!), seraient là les exemples flagrants de ses positions intégristes qui dissimuleraient une volonté sournoise d’islamiser la France, l’Europe et le monde. Rien que ça!

Pourtant, il suffirait simplement que l’on se penche sur les écrits et les interventions de Tariq Ramadan pour comprendre qu’on est en train de se faire berner. Non pas par ledit sujet, mais bien par cette dictature de la pensée. En effet, à la lecture de ses différents ouvrages, il est objectivement peu probable de ne pas se retrouver dans le discours engagé et citoyen du professeur d’islamologie. Une phrase nous vient en tête, celle de Laurent Ruquier lors de l’émission On n’est pas couché en date du 26 septembre 2009, parlant de Tariq Ramadan et de son livre Mon intime conviction : « on ne retirerait pas une ligne de ce livre, c’est un mec plutôt pas mal, c’est même un mec bien. D’un seul coup je ne comprends plus tout ce qu’on a pu me dire pendant la semaine et tous les livres, les articles et les dossiers qui ont été fait sur vous ». La réponse à ses interrogations est pourtant simple: l’idée est de faire en sorte que le citoyen lambda se complaise dans ses fausses certitudes qu’il aura acquis en regardant certains programmes et en lisant des articles ou des livres biaisés par le prisme de la bassesse intellectuelle. Le but étant de l’éloigner de la source originale en lui laissant entendre que par essence, tout ce qui sortira de la bouche de Tariq Ramadan n’est que le fruit du double discours. Un moyen vieux comme le monde, utilisé depuis des millénaires par tous les pouvoirs oppresseurs, qui consiste à discréditer une personne. Les citoyens ayant perdu leur esprit critique, deviennent ainsi de simples poulets de batterie nourris au grain de la propagande. Bien évidemment, toute volaille qui arriverait à sortir de sa cage et rejoindrait les verts pâturages de la résistance pacifique sera taxée de complotiste.

Ainsi, quand on prend la peine d’étudier ses livres (ou simplement de les lire), les raisons qui motivent cette exécution en place publique deviennent de plus en plus évidentes. Tariq Ramadan est une personnalité qui participe au débat public depuis maintenant près de trente ans. Il intervient systématiquement sur les sujets de l’islam de France et d’Europe, de laïcité, de crises des banlieues, du conflit israelo-palestinien et tant d’autres. Brillant, intelligent, d’une élocution parfaite, il brise les codes du « petit maghrébin de service » dont l’archétype parfait est représenté à travers la figure de l’imam de la mosquée de Drancy, Hassen Chalghoumi. Né à Tunis, il vient donc de «là-bas», s’exprimant dans un français pour le moins très approximatif mais ayant tout de même partagé la couverture d’un livre avec Pujadas, on a voulu faire de lui le représentant des musulmans de France. Pourquoi? La réponse est pourtant évidente. Chalghoumi représente le colonisé que l’on brosse dans le sens du poil, qui baisse la tête et dit ce que l’on a envie d’entendre en France comme en Occident. Soutien de Sarkozy, ses amis s’appellent Finkielkraut et Caroline Fourest. Avec ses déplacements en Israël sans toutefois se risquer à critiquer le gouvernement, il se met définitivement à dos la communauté musulmane. A l’inverse, avec son discourt clair, Tariq Ramadan bouscule les schémas historiques selon lesquels la représentativité des musulmans ne peut et ne doit se faire sans l’aval idéologique du pouvoir ; il est donc impensable d’avoir quelqu’un qui, à partir de ses références, voudrait s’octroyer une place au cœur du débat. D’autant plus qu’est mal perçu le discours qui consiste à dénoncer la responsabilité de l’État dans le problèmes des banlieues ou dans certains conflits internationaux. Sans parler de son soutien inconditionnel aux palestiniens, sa critique de l’État d’Israël, de la colonisation et ses propositions pour un islam européen.

Tariq Ramadan est ainsi la preuve vivante que le système est aux abois. Quel système sûr de lui, de sa vérité, de sa force de persuasion, utiliserait-il des moyens dignes d’une dictature pour mettre au silence des gens? S’il fait cela, c’est qu’il a peur et qu’il sait que ses arguments sont fragiles et contradictoires. Le système que nous dénonçons est composé de grands médias, de politiques, d’intellectuels mais également de groupes de pression défendant des idéologies variées. Structuré, il façonne l’information à sa guise en donnant une interprétation subjective de la réalité orientant ainsi subtilement la perspective de la population. Mais les gens ne sont pas dupes et la fin de ce système est proche. Tariq Ramadan n’est que le symptôme de cet Occident en perte de vitesse. Bien qu’aucun chiffre ne soit disponible, on sait qu’une très grande partie des musulmans d’Occident épousent ses idées. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux à sortir de leurs «ghettos» et à intégrer tous les niveaux des infrastructures, non pas pour «islamiser» nos territoires mais pour développer nos pays, pour favoriser le vivre ensemble et pour être acteurs face aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux de demain. Ils font désormais parti du « Nous ». L’Histoire est en marche et nul saura l’arrêter. 

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