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Billet de blog 20 janv. 2022

Technologies, et si on débranchait la prise ?

Avec Felix Tréguer, membre de l'association la Quadrature du Net, fondée en 2008, spécialisée dans la défense des droits et libertés sur Internet, nous avons discuté « utopie déchue » comme le titre d'un de ses ouvrages consacrés à Internet, stratégies d'auto-défense, projection émancipatrice dans une ère moins numérique, ou encore du « modèle Amish », inspirant plutôt que méprisable.

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Félix Tréguer est chercheur associé au Centre Internet et société du CNRS, post-doctorant au Centre de recherches internationales (CERI Sciences Po) et, donc membre de l’association La Quadrature du Net. 

« On était dans une symbiose, avec un discours très laudateur à l'endroit d'Internet, sur la coopération, sur le contournement des grands médias, des processus de collaboration quasi-anarchiste ». Félix Tréguer parle au passé. Il confesse volontiers un retournement quasi-total sur ces questions. Lui, autrefois, « techno-béat » comme il se dit, avec ses camarades de la Quadrature du Net, association de salubrité publique par ces temps de dystopie sécuritaire numérisée, devenu aujourd'hui techno-dissident si l'on peut dire. « A force de se casser les dents sur les murs d'un système qui a fait Internet à son image, on a échoué à défendre en droit cet Internet alternatif. Ce faisant, on a déconstruit une partie de nos croyances, de nos conceptions politiques, et sur la technologie. Sur la vertu émancipatrice de la technologie, et ce fameux dicton selon laquelle la technologie est neutre, on en est largement revenu. »

Internet a eu plusieurs vies : invention militaire sur fond public dans les années 1960, généralisation massive et développement de l'utopie libertaire, puis rachat et façonnage capitaliste par des grandes firmes transnationales. Aujourd'hui, un courant alternatif est-il encore possible dans les méandres de la toile ?

« Internet continue d'être le support de luttes, d'interventions, de mobilisations politiques qui sont tout à fait louables et ingénieuses dans l'utilisation de ces technologies. Par contre, je crois que cet Internet alternatif a toujours été une niche en fait, même si ce milieu-là pouvait exercer une influence forte. On ne peut plus persévérer dans l'idée naïve qu'une technologie en elle-même va pouvoir transformer la société et le politique ». En 2019, dans son essai L'utopie déchue, une contre-histoire d'Internet, il conclut simplement : et si on débranchait la prise ? « Cette conclusion est là pour tirer un bilan de l'histoire d'Internet. C'est un macro-système technique qui ne correspond plus du tout à la vision utopiste, militante des milieux auxquels j'ai pris part il y a quelques années. »

Débrancher la prise. Est-ce possible, est-ce souhaitable ?

Au-delà des cénacles militants anti-tech radicaux, ce discours paraît inaudible. « Sur la question de faire avec ou sans, le problème c'est qu'Internet est un « fait social total » pour reprendre l'expression de Marcel Mauss. De la même manière qu'on peut se dire anticapitaliste et pourtant il est extrêmement difficile de s'extraire complètement des logiques capitalistes. Même les anti-techs les plus radicaux ont des adresses mails etc. C'est un enjeu des luttes contemporaines : arrêter la machine c'est peut-être ça aussi, c'est lutter contre les injonctions à passer par l'informatique à tous les stades de notre journée, de nos vies ».

Une pluralité de stratégies à entreprendre

Alors quelles stratégies employer, pour se défendre de cette emprise physique, morale et intellectuelle qu'exerce l'informatique sur nos vies ? La Quadrature du Net en a essayé diverses. Ils ont débuté avec une action législative « en essayant que les lois faites pour réguler soient conformes aux droits humains, et permettent des espaces de liberté non-marchands ».

Puis à partir de 2015, c'est a posteriori de la loi qu'ils se sont situé, sur un plan contentieux. Notamment, en 2020, au moment du confinement lorsque la Quadrature dépose à deux reprises des recours devant le Conseil d'Etat pour faire cesser l'utilisation des drones, illégale puisque sans texte juridique l'autorisant. Deux recours victorieux.

« On a des petites victoires, mais il faut être honnête avec nous-même. On gagne un recours, mais on sait que dans les six mois, le gouvernement aura modifié la loi pour répondre au petit détail bloquant. […] Cela faisait plus de six ans que les drones étaient utilisées par la police, il a fallu attendre 2020 pour qu'il y ait ces deux décisions du Conseil d'Etat et janvier 2021 pour que la CNIL, normalement compétente, après dix mois d'enquête enjoigne le ministère de l'Intérieur à faire cesser l'utilisation des drones. Mais ils auraient pu le faire dès 2016. Cela montre l'inertie, l'inefficacité et l'insuffisance des contre-pouvoirs tels que la CNIL. »

Finalement, le gouvernement tentera de légaliser le recours aux drones dans la loi Sécurité globale, là aussi retoquée par le Conseil constitutionnel. Mais face à l'acharnement du pouvoir politique, « les juges arrêtent de se battre » et « les pratiques policières du pouvoir politique ont cours néanmoins », estime Félix Tréguer. Dernière stratégie adoptée ces derniers temps par la Quadrature, celle de la « désobéissance technologique ». « Rappeler par exemple qu'on peut vivre sans carte d'identité, sans smartphone. On doit pouvoir défendre le droit de vivre avec son corps d'humain, sans appareillage de toute cette technologie. »

Le modèle Amish, inspirant plutôt que méprisable

Le 14 septembre 2020, Emmanuel Macron déclarait devant un parterre de patrons de la « French Tech »: « Évidemment, on va passer à la 5G, je vais être très clair. La France, c'est le pays des Lumières, c'est le pays de l'innovation. [...] Je ne crois pas que le modèle Amish permette de relever les défis de l'écologie contemporaine. » Du Macron pur jus : mépris, autoritarisme, référence historique anachronique, foi religieuse dans la technologie.

Pourtant, l'exemple Amish est plus inspirant que méprisable (lire p. 4-5). « C'est comme cela qu'on devrait évaluer si telle ou telle trajectoire technologique est souhaitable », souscrit le chercheur de 35 ans. En France, c'est par les luttes politiques que s'est construit un discours critique face à des technologies invasives et inutiles. « La mouvance anti-linky, c'est un très bon exemple. Ça a produit un discours critique sur l'Internet des objets avant tout le monde en France. Puis avec l'opposition à la 5G, au pass sanitaire... Clairement, ces oppositions qui se développent font peur au pouvoir car elles remettent en cause des trajectoires technologiques dominantes. »

A titre d'exemple, il cite deux phrases de ministres en poste, prononcées au moment du plan de relance de 2,2 milliards d'euros pour l'intelligence artificielle, en novembre 2021. « Un pays qui réagit uniquement à la question du risque va dans le mur et prépare son déclin ». Celle-ci est de Cedric O, secrétaire d'Etat chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques. Si l'on discute risque et danger, on s'anéantit... Ou encore Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche  : « Est-ce que nous vivons encore dans une société qui assimile les connaissances nouvelles au progrès ou est-ce que nous vivons dans une société qui assimile les connaissances nouvelles à une potentielle crainte ? »

Quel dommage d'occuper ce type de poste sans être doté du sens critique normalement requis dans la communauté scientifique. Une nouvelle connaissance c'est forcément positif, sinon vous êtes de vils obscurantistes. Pour Félix Tréguer, ces petites phrases « ras-des-pâquerettes » traduisent « cette inquiétude et la nécessité de recréer une adhésion, du consensus autour du système techno-scientifique dominant, là où il est en train de se fracturer. »

Dernière axe stratégique : on casse tout ?

Les interstices sont de plus en plus rares à trouver. Le filet de plus en plus maillé. Gilles Deleuze parlait des anneaux du serpent qui se resserrent. Sommes-nous comme la Quadrature, tous un peu sortis de cette béatitude envers la technologie et ses potentialités dangereuses ? Pas sûr.

Néanmoins, selon les dernières tendances captées par les instituts de sondage, la confiance dans celles-ci s'érode fortement. Selon un sondage Ifop paru l'an dernier, 56% des sondés se disent inquiets vis-à-vis des nouvelles technologies(1). « Ces inquiétudes vis-à-vis de la technologie renvoie à une idée de société dystopique, où l'on ne se parle plus que par écran. Ça n'est plus un outil de communication qui complémente une sociabilité dans nos espaces physiques. Elles viennent poursuivre une atomisation de la société, qui met à mal les formes de sociabilités et de solidarités traditionnelles et populaires ».

Après la défiance, la violence ? S'il est évident que la Quadrature, association légaliste, ne peut envisager des formes d'action directe, comme la destruction matérielle, vues récemment avec l'attaque d'antennes-relais, que pense Félix Tréguer malgré tout du recours à la violence dans une stratégie d'auto-défense face à ces technologies envahissantes ? « Première chose à dire : il y a des risques juridiques considérables à mener ce type d'action. C'est passible des législations anti-terroristes. Ça renvoie au progrès du libéralisme autoritaire et au recul des libertés politiques depuis 30-40 ans. Car dans l'histoire politique le sabotage et la violence symbolique contre des machines, c'est quelque chose qui a joué un rôle fondamental dans de nombreuses luttes émancipatrices. »

Pour autant, on note « une acceptabilité sociale » vis-à-vis de ces actes. Selon Reporterre, on comptabilise 140 actes de cette nature (antennes-relais brûlés, câbles coupés, pylônes déboulonnés etc) ces deux dernières années. Le ministère de l'Intérieur, lui, en compte 174 en un an. « On ne peut avoir d'efficacité politique que s'il y a des revendications derrière, poursuit-il. Que s'ils s'inscrivent dans une diversité de types d'actions et ne sont pas isolés. Sinon il est difficile de leur donner une légitimité et de les défendre sur un plan pénal en cas de répression. » Alors to tech or not to(o) tech ? « Much less tech », nous dit-il, soit beaucoup moins de technologies, pour les non-anglophones. Et se rappeler de répondre à cette fameuse question récurrente afin de « résister aux injonctions technologiques » : comment on faisait avant ?

Par Malsayeur le Médisant.

Un article extrait du Mouais n°24 ; plus d’article sur mouais.org et surtout, abonnez-vous ! https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

(1) Sondage Ifop, commandé par l'Académie des Technologies réalisée entre le 15 et le 16 octobre 2020

Dessin de PP.P pour Mouais

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