Selfie avec nécro

C’est mon mort. Non, le mien. Prouve-le. Regarde mes selfies avec lui. Que cinq. Toi, tu n'as même pas de photos avec lui. J’ai plein de lettres. Ça ne vaut plus rien le papier. T’étais rien pour lui. Plus que toi. Pas vrai du tout. Suffit de compter les photos.

 © Marianne A © Marianne A

 

 C’est mon mort d'abord.
Non, le mien.
Prouve-le.
Regarde mes selfies avec lui.
Que cinq.
Toi, t’as même pas de photos avec lui.
J’ai une vidéo.
Et moi des articles qu’il a écrit sur moi.
Regarde ce qu’il dit de moi dans ce tweet.
Quelques lignes.
Mais pas n’importe lesquelles.
J’ai plein de lettres.
Ça ne vaut rien.
Et pourquoi ?
Le papier ça ne compte plus.
N’importe quoi.
T’es juste jaloux.
Jaloux de quoi ?
De tous mes selfies avec lui.
Crois ce que tu veux.
C’est la vérité.
Ta vérité.
T’étais rien pour lui.
Plus que toi.
Pas vrai du tout.
Prouve-le.
Suffit de compter les photos.
Pas à toi qu’on demande de lui rendre hommage.
Parce que tu es dans le milieu.
Pas plus que toi.
Moi, je ne cire pas les pompes.
Pourquoi tu passes ton temps à name-droper ?
Pas plus que toi.
Ni moins.
Il ne t'aimait pas.
C’est lui qui te l’a dit ?
Non mais je le sais.
Trop facile.
Tu l’as vu quand pour la dernière fois ?
Environ six mois.
Moi la semaine dernière.
J’ai eu un e-mail de lui la veille de sa mort.
Qui t’a prévenu, toi ?
Son agent.
Moi c’est sa sœur.
Il ne la voyait plus.
Si.
Ils étaient fâchés.
Ce n’est pas vrai.
Moi, je sais des choses que tu ne…
Encore un baratin !
Lui et moi étions très intimes.
Moins que moi et lui.
T’as déjà mangé chez lui ?
Oui.
Combien de fois.
Deux déjeuners et un dîner.
Moi, j’ai passé deux mois chez lui.
Ça veut rien dire.
Si.
Quoi ?
Que nous étions vraiment plus que proches.
Quel mythomane.
C’est plutôt toi le…
Je t' interdis de dire ça !
Tu es vexé ?
Pas du tout.
Pourquoi tu te fâches ?
Parce que tu mens.
Apporte des preuves.
J’en ai plein.
Donne-les.
Pas de temps à perdre avec ça.
Beau contournement.
Moi, je suis touchée et…
Pas que toi.
Moi c’est sincère.
Juste pour pouvoir écrire sur sa mort.
Pas moi le premier à voir réagi.
Certes mais ma réaction a du sens.
La mienne aussi.
Tu veux juste tirer la couverture de son nom.
Pourquoi tu écris sur lui alors ?
J’ai quelque chose à dire.
Moi aussi.
Ton texte, c’est juste du people.
Ça t’emmerde mes dizaines de milliers de retweet.
Absolument rien à foutre.
Personne te connaît.
Mais je suis au moins quelqu’un.
Que pour ta famille et ton chien.
Et toi pour des pouces levés.
Au moins, on parle de moi.
Tu sais ce qu’il me disait de toi ?
Quoi ?
Que tout le monde parlait de toi, heureusement pas de tes scénarios.
Il t’a jamais dit ça.
Ta prose lui tombait des mains.
Pourquoi il a produit tous mes films ?
Parce que t’es un poids lourd en buzz.
Non.
Pourquoi alors il produisait tous tes projets ?
Mon talent.
Il aurait ri.
Parle pas à sa place.
Vraiment pathétique.
De quoi tu parles ?
De ce qu’on est en train de faire.
C’est toi qui a débuté.
Non.
« Je me permets de me glisser dans votre conversation. Pour essayer de vous calmer. Au moins pour sa mémoire. Il m’a confié son journal de producteur. Je le produis pour la rentrée. Vous saurez exactement ce qu’il pensait de vous deux. Et de tous les autres. Le titre de l’ouvrage est « Une ordure dans un panier de crades ». Un catalogue des paroles pas tenues, des trahisons, des mesquineries… Pas beaucoup de tendresse pour le milieu. Ni pour lui d’ailleurs. »
C’est qui celui-là ?
Je ne le connais pas.
Moi non plus.
Il se prend pour qui ?
Encore un mytho.
Comme s’il aurait confié ses mémoires à n’importe qui.
« Je vous assure que c’est ma maison d’édition qui les sortira. Je suis en train de corriger les épreuves. Le livre est bientôt prêt.».
Cher je suis personne de nulle part, vous n'avez rien à faire dans cette conversation. Vous vous êtes égaré dans la cour des grands. Prière de retourner à votre néant.
Ignore-le.
Tu as raison. Il serait du genre à se faire mousser avec nos réponses.
Les envoyer à tout son carnet d’adresses.Pour dire qu’il nous connaît.
Se payer sa p’tite gloire numérique avec nos noms.
De plus en plus de gens qui font ça.
Lamentable.
Et surtout pathétique.
Une époque de verroterie.
Lui était un grand.
Oui, vraiment.
La grande classe et courage.
En plus d’une grande honnêteté.
Toujours à honorer sa parole.
Capable de dire non sans se défiler.
Un très grand prod.
Il va manquer à la profession.
Comment on va faire ?
Moi, j’ai un gros projet.
Moi aussi.
Le mien était en lecture.
Bon, il faut que j’y aille.
Moi aussi.
On se verra après la cérémonie.
Il va y avoir du beau monde
« Du beau monde, mais pas si beau. »
Encore là ce pique-assiette numérique.
« Désolé messieurs, mais je ne pourrais pas vous envoyer un service de presse de ses mémoires. Ma maison d’édition est toute petite. La maison de personne et nulle part. Vous pourrez vous l’acheter en librairie. Mais si vous êtes dans le besoin, faites-le vous prêter. Ou empruntez-là à la bibliothèque municipale. Quels jolis portraits il a brossé de vous deux. Ça m’a donné envie de ne pas rencontrer. Bonne soirée chers messieurs.»
C’est nul ces réseaux.
On laisse entrer n’importe qui.
Ça devient de plus en plus la poubelle.
Que des haineux ou des aigris.
Ou des gens qui viennent cirer les pompes.
Époque de merde.
Les gens se permettent tout.
La flagornerie et le cynisme ont gagné.
Plus de grandes valeurs.
Tu as raison.
Faut que je file.
On se rappelle.
Ravie de cette conversation
Moi aussi ravi.

 

 

NB : Dialogue inspiré de plusieurs réactions d’officiels après la mort de personnages célèbres. Certaines pathétiques. Pas que les peoples à réagir de la sorte. Nous aussi ne sommes pas exempts de ce genre de réflexe. Nul n'est à l'abri du pathétique et de l'indécence. Quel intérêt à faire tourner en boucle sur tweeter des photos de célébrités disparues ? Pourquoi avoir écrit sur plusieurs morts célèbres sur ce blog ? Prendre un peu de leur lumière ? Se croire prioritaire dans la mémoire du mort ? Chacun de nous a son mot à dire. Même quand ce n'est pas essentiel. Sans parler parfois de la course au buzz mortuaire des journaux pour annoncer les premiers une mort célèbre. L'heure de la mise en ligne faisant foi. Des nécros officielles sur la toile avant le dernier souffle d'un être. Sans oublier les selfies avec la dépouille de Maradona. Notre époque atteinte de commentarite aiguë ? Même face à la mort.

 





 

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