Voie des égarés

La bascule ne s’est pas faite en un jour. Au fil du temps ; de colères en résignation. Jusqu’au désir de ne plus du tout se positionner. Ne plus dire je suis ceci ou cela. Ne plus pisser de l'espoir dans un violon. Se détacher le plus possible. Choisir le « ni » comme nouvelle identité.

  

 © Marianne A © Marianne A
   

           «Formule de mon bonheur, un oui, un non, une ligne droite, un but… ». F Nietzsche


 

          Universalisme ou intersectionnalité ? La question récurrente avait laissé Ellejeil sans voix. Quelque temps plus tôt, sa réponse aurait été bien entendu l'universalisme. Sans même imaginer pouvoir penser autrement. Ce sont les valeurs dans lesquelles son enfance et le reste de son histoire ont été baignés. Mais les temps ont changé. Les combats pour un monde meilleur passés entre d’autres mains. Des mains plus jeunes avec des pouces numériques très agiles. Ellejeil, très heureux de ce renouveau, d’accord avec les révoltes de la jeunesse, a fini tout de même par basculer. Changer de camp. Ni universalisme, ni intersectionnalité. Pourquoi ? Trop d’intersectaristes voulant broyer du blanc. Inquiet entre autres de la montée du courant de la «pureté culturelle ». Ainsi que de la montée en puissance d’un universalisme identitaire en guerre contre les métèques. Pareil méfiance pour nombre de isme que Ellejeil défendait auparavant. S’éloignant peu à peu de causes légitimes car - selon son nouveau point de vue- vidée de leur contenu par certains et certaines et transformé en souricière idéologique. La bascule ne s’est pas faite en un jour. Au fil du temps; de colère en résignation. Jusqu’au désir de ne plus du tout se positionner. Ni homme, ni femme. Ni prolo, ni bourge. Ni pauvre, ni riche. Ni croyant, ni mécréant. Ne plus dire je suis ceci ou cela. Se détacher le plus possible. Avec le « ni» comme identité.

       Son désir de détachement est apparu après sa déclaration de guerre. Avec la décision de combattre le nouvel ennemi. À quel moment débuta sa volonté de monter au front ? Difficile de donner une date précise. Même s’il y avait eu des signes avant-coureurs. Comme ce jour ou Ellejeil écoutait la radio. Les propos de l’invité l’intéressaient beaucoup. Ses oreilles grandes ouvertes. Le discours l’emballait. Une pensée exactement raccord avec la sienne. Rare un politique s’expliquant aussi clairement et sans la moindre langue de bois. Très près des réalités contemporaines. Belle rencontre radiophonique avant que l’animatrice de l’émission ne donne le nom de l’invité. C’était un des porte-parole de l’extrême-droite. Comment Ellejeil, militant avec une éducation de grands-parents résistants et toute une famille haïssant le fascisme, avait pu approuver les propos d’un tel politique. Que se passait-il sous son crâne ? « Ce type m’a eu parce qu’il est malin. Ça peut arriver à tout le monde. Un instant d’égarement. ». Une auto-réponse rassurante.

     Se dédouaner avec l’égarement passager était un leurre. D’autres éléments infirmèrent sa réponse anesthésiante. Son refus déguisé de voir la vérité en face. Tout ce qui était différent de son histoire et sa trajectoire devenait suspect. Les noirs, les Juifs, les Musulmans, les Arabes, les Homos, les LGBT, les Trans, les Féministes… La liste s’allongeait de jour en jour. Mais chaque fois une stratégie mentale pour minimiser sa dérive. Capable de développer une grande mauvaise foi et agiter le spectre d’un « néo-fascisme » pour anathématiser son nouvel ennemi. Avec une fixation sur les jeunes combattants du déboulonnage du vieux monde. Celui que Ellejeil et d’autres avaient essayé de faire tomber de son piédestal. Leur but était de balayer l’Ancien Monde pour en rebâtir un meilleur. Des idées désormais dans le rétro de son idéal passé. Fallait être réaliste. L’ennemi avait changé de visage. Plus celui aux crânes rasés et idées courtes combattues avec d'autres idées et parfois des coups de poing dans la rue. Un ennemi troublant Ellejeil car il avait entre autres la face de l’opprimé défendu des années auparavant. Complexe de dénoncer celui qu'on avait soutenu depuis des décennies. « L’islam est le prochain totalitarisme mondial. En plus du néolibéralisme.  Mais il y a aussi le genre. Avec les femmes, les hommes, qui veulent couper les couilles du monde blanc. Urgent de remonter de nouvelles barricades. Repartir au combat. ». Comme entrant en résistance. Une résistance contre les néo-fascistes colorés ou genrés. Incapable de prendre le moindre recul. La raison complètement bouffée par sa croisade. Plus rien d’autre n’avait d’importance.

        Ses proches dont nombre d’anciens camarades s’inquiétaient de son obsession. Plus que les métèques et les coupeurs de queues blanches dans sa tête. Ne s’intéressant qu’à ce sujet. Avec même tout un archivage numérique et papier des faits et gestes de ses ennemis. Pas une conversation sans que son combat ne revienne pas. Même l’être aimé, leurs nombreux amis, la nature, la peinture, la musique, et tout ce qui l’enchantait auparavant, avaient été dévorés par son obsession. Nombre de ses proches a fini par s’éloigner. De plus en plus agacés par ses appels à la vigilance et à un futur combat. Leur reprochant d’être dans le déni du réel et être aveuglés par des idées passées plus en phase avec le terrain. « Si on ne se bouge pas le cul, ce siècle finira islamiste et sans couilles blanches. ». Sa violence ne cessait d’augmenter. Avec même des harangues de rues pour exhorter à la résistance. L’une d’elles ayant fini au poste avec des menottes. Puis dans un service psy. Pendant plus de six mois. « Éviter de rester trop longtemps sur les réseaux sociaux. De lire la presse. Surtout tout ce qui a trait à la politique et aux débats d’actualité. Marchez, écouter de la musique, lisez des romans, écrivez vos pensées pour qu’elles ne tournent pas à vide son votre crâne, acceptez que le monde puisse se passer de vous, occupez-vous de vous… ». Le conseil de sa psy après six mois d’hospitalisation. Sa sortie datait de trois semaines. Depuis son retour, pas la moindre goutte de réseau social ni de presse. Le regard très souvent rivé à sa fenêtre. À suivre des yeux le manège volant des mésanges.

        C’est sa première sortie solitaire en ville. Pas l’être aimé à ses côtés. Une boule de tension au ventre à chaque pas dans la ville. Une marche lente au milieu de gens tous masqués. « Chère M, Je sais que tu m’en veux. Comment ne pas m’en vouloir après mes attaques contre ton soi-disant voilage de face par rapport à la réalité. Divisant le monde et tous mes proches en deux camps. Ceux refusant de voir. Et les autres comme moi conscients du danger. Devenu un « sans doute » comme ceux que je détestais. Notamment mes parents. J’avais glissé dans le camp de ceux qui savent pour tous les autres. Incapable du silence de l’écoute et de changer d’avis. J’avais raison. Point, barre. Certes, la folie m’a grignoté la tête. Pour ne pas dire un gros pétage de plombs. À cause de l’époque anxiogène ? La retraite mal vécue ? Le sentiment d’être inutile ? Ce putain de virus ? Le confinement ? Sans doute plusieurs facteurs mêlés. Mais tu vois, ma première sortie m’a rassuré sur mon état mental. Certes encore fragile. Toutefois, à travers les rues de la ville, en croisant les gens; je crois que le crâne du monde est encore plus bouffé que moi. Le pétage de plombs est général. Suffit de voir tous ces individus autour de moi. Pas de la vie, de la survie. Comme si la ville n’était plus qu’un couloir pour enfants tristes. Quel que soit l’âge du regard. Des gosses entourés de flics partout. Les encadrant comme des surveillants assermentés dans une vaste cour d’école à ciel ouvert. Des accompagnateurs pour les sorties autorisées. Qui sont tous ces enfants masqués ? Ils ne le savent plus. Des gosses paumés rentrant ventre à terre pour ne pas dépasser l’heure permise. Comme si des parents invisibles les suivaient partout pour ramener le troupeau masqué à domicile. Rien. Je ne vois rien dans les yeux. Sans doute qu’ils voient la même chose, un vide inquiet semblable dans mon regard. Demain est une appréhension. Plus l' espoir d'un nouveau jour. Même le printemps semble désespéré.». Depuis son retour sous son toit, pas une journée sans écrire à tous ses correspondants sur son Smartphone. Même la nuit. Comme pour ouvrir les portes de son chantier. Faire un état de ses lieux en direct. Partager son incompréhension de l’époque. Étalage impudique d'une douleur centre du monde ?

       Certains lui ont demandé de ne plus les mettre en copie. Irrités par sa prose quotidienne. Aussitôt désabonnés de son envoi. Sans la moindre animosité. Comprenant que son journal permanent puisse gêner et paraître impudique. Sans pour autant cesser de l’envoyer, parfois plusieurs envois dans une journée. Comme donnant sans cesse sa température. « Tout à l’heure, j’ai pris un café dans un gobelet à un camion «food-truck » devant la gare. Très peu de gens à profiter de la belle matinée naissante. À un moment, j’ai comptabilisé plus de brassards sécurité que de passants. Le serveur et la serveuse, très enjoués, paraissaient venus d’un monde passé. Débarquant d’une ancienne planète. J’ai eu comme une bouffée de nostalgie. La même que peut générer une chanson à la radio. Revenu un instant à avant le retour de Dieu partout, des obscurantismes, des chasses à tous ceux ne riant ou ne pensant pas comme soi et son groupe… Bien sûr avant aussi l’arrivée du virus qui est une cerise sur le gâteau indigeste de notre époque. Notre jeune siècle, est-il un étouffe lumière ? « Ni elle, ni lui. Jamais Marine, plus Manu. J’ai voté pour la première fois de ma vie pour lui. Si content d’avoir l’âge de pouvoir voter et… Aujourd’hui, j’ai décidé de voter. Un vote ni ni.». Le serveur parlait fort. Des phrases ponctuées de rires. En quelques mots, il a résumé notre monde. De plus en plus de ni ni.». L’annonce de l’arrivée de son train interrompt sa frappe. L’heure du retour à domicile. Si près, si loin de la ville. Au bord d’une rivière.

        Le train est vide. Plusieurs vitres ponctuées de tags très colorés. « 10H12 en mars. Le paysage défile. J’ai recommencé à regarder sans le filtre des images de la toile. Comme une renaissance. Revoir le réel tel qu’il est. Les arbres tendent leurs branches colorés sans geste-barrière. Je souris. Sans doute mon premier vrai sourire depuis un an. Si large que le masque risque de se déchirer. Un sourire en repensant au SDF m’ayant interpellé. « Vous savez sur quel quai part mon train ? ». J’ai froncé les sourcils. Tendu à cause de son absence de masque ou de son étrange regard. Sûrement les deux. « Lequel ?». Il a haussé les épaules. « Celui pour Chicago. ». Puis il est parti avec un grand éclat de rire dans son sillage. Soudain une entaille au règlement. Et pas uniquement sanitaire. La transgression donc encore possible. Prendre un train en direction de la poésie et sa sœur jumelle nommée désobéissance. Belle double destination. Un voyage vital pour ne pas se laisser étouffer par tous les masques. Surtout ceux invisibles. Le masque actuel finira par disparaître. Tombé au départ du virus. Ce n’est pas le masque le plus bâillonnant. Contrairement à d’autres transmis de génération en génération. Dont le masque de l’obéissance à Papa, Maman, le prof, Dieu, le maître, le journaliste, le psy, son coach bio, le dernier qui a bien parlé… La liste est longue de nos petites ou grandes servitudes. Sans oublier les masques étiquettes qu’on colle et nous colle sur la face. Soudaine impression de voir pour de vrai. Plus avec le voile de la trouille ou de ses certitudes. Le train pour Chicago m’a fait dérailler. Et tant mieux. Avancer sur une autre voie. Ni la voie du je suis, ni celle du ni. Juste une ligne au pluriel. Merci à cet inconnu d’avoir ouvert une brèche dans l’affichage de nos directions autorisées. D’autres lignes existent, entre celles affichées. Le voie des égarés. S'égarer pour se retrouver ? Comment emprunter ces lignes cachées ? En s’efforçant de ne pas lire que le règlement. Résilier le contrat de « non transgression» qui prend de plus en plus de place sous nos crânes. Surtout, depuis que nous sommes désignés comme responsables direct de son prochain. Pas une meilleure laisse que la culpabilité. Qui souhaiterait viruser mortellement ses proches et voisins de planète ? Toute transgression se fait donc à l’encontre de l’autre. Soyez responsable est le nouveau mantra numérique. Difficile de se l’enlever de la tête. Comme une glu culpabilisante nous clouant au sol. Pourtant...Ce SDF et les serveurs m’ont secoué plus que toutes mes années de militantisme, les psy, les médoc, l’être aimé, l’amitié, les livres, la musique… Sa remarque sur ni elle ni lui m’a éclairé sur ma deuxième impasse. Après celle de partir en guerre contre les ennemis de nos libertés. Avec des raisons. Pas parce que j’ai été con et dans l'obsession que le danger n’existe pas. Certains descendants de damnés de la terre, des femmes, plus d’autres membres de minorités exploités, sont passés en mode vengeance. Parfois sans s’en rendre compte. Espérant une nouvelle domination : la leur. J’ai bien écrit certains. Pourquoi le répéter ? Pour ne pas être accusé de… ou de… En plein dans notre ère justificationnite. Quelle est mon autre impasse ?». Elleilje s’arrête d’écrire. Le regard dans le vague.

          Retour de l’annonce pour ses bagages à étiqueter et le masque. Encore une piqûre de pression,; plus facile à fournir qu'un vaccin ?  soupire Elleilje. Avant de reprendre le fil de son récit. « Ma deuxième impasse est celle du ni ni. Pour me débarrasser de mon obsession, j’ai décidé pendant mes mois de HP ( pas haut potentiel comme on définit les surdoués) de quitter le je. Effacement total ? Non. Uniquement le je suis revendicatif. Celui avec un iste ou suivi d’un pour ou contre. Pourquoi avoir voulu l’évacuer ? Dans le labyrinthe de revendications légitimes ou pas, ce je me paraît désormais dénué de sens. Comme un slogan contre un autre slogan. Tous dans une vaste pub quotidienne. Avec chacune et chacun son produit à vendre. Le mien est meilleur que celui du voisin qui d’ailleurs est un… et un… Immense constat d’échec pour moi qui mettait la langue et les idées au-dessus de tout le reste. Les mots et la pensée m’ont toujours servi de passeport. Celui qui devrait ouvrir toutes les portes. Trop grosse dose de naïveté ? Une usure irréversible à force de pisser de l’espoir dans un violon ? ». Un contrôleur lui tape sur l’épaule. « Votre masque est mal mis. ». Le morceau de tissu avait glissé sur son menton. L’envoyer chier en lui expliquant que ce n’est pas son père ni son instit de maternelle ? Elleilje lui répond d’un large sourire. La machine à zygomatiques a repris du service. Son sourire avalé par le masque.

        Reprise de sa prose. Une écriture très fébrile comme toujours. Avec l’appréhension de ne pouvoir terminer. « La rencontre avec l’enthousiasme de ces deux serveurs m’a fait sortir de ma deuxième impasse. Plus le derraillement vers Chicago. M’ouvrant un boulevard en ce début de printemps. Malgré le virus, le port du masque, les tensions palpables… Tout reste à faire. Sans pour autant croire que demain sera un tapis de roses. Ni que cette putain de novlangue se transformera en love langue. Non. Chasser l’inhumanité, elle reviendra toujours avec ses gros sabots cloutés ou pas. Pareil pour la connerie dont nous sommes tous dépositaires. Et tant mieux, que nous soyons de la race des imparfaits. Pas un seul miroir qui n’ait rien à se reprocher. La pureté n’existe que sous un ventre. Elle s’achève dès la coupure du cordon. Et tous plus ou moins enclins à fouiller le miroir de l’autre. Chercher la faille de l’autre reflet. Bref, rien de nouveau sous le ciel des Terriens. Mais pas une raison pour tout laisser tomber. Assister à la chute sans rien faire. Ni elle, ni lui. Mais je, tu,il,elle,nous vous, ils, elles, l'autre,etc. Ça vaut le coup. ». Le train s’arrête. Personne sur le quai. Sauf l’employé de la SNCF. Elleilje sort lentement de la gare. Avec désormais sa nouvelle carte. Pour tous ses déplacements. Dans sa région et partout sur la planète.

     Sa carte de présence.

NB : Cette fiction est inspirée d’une très récente conversation. Et de nombreuses autres échanges autour de la confusion en cours. Tous plus ou moins perméables à cette sensation de ne plus rien comprendre. Difficile d’y voir clair. Autour de soi et en soi. Une fiction inspirée aussi de la rencontre avec deux serveurs et un SDF attendant son train pour Chicago. Petit conte en temps de pandémie.





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