Fleur de vide

Une silhouette assise dans un brouillard de poussière. Elle a la tête penchée. Un homme ? Une femme ? Un enfant ? Sous un ciel accoucheur de bombes ? Catastrophe industrielle ou naturelle ? Attentat ? Habitante à jamais d’un cratère creusé sous sa poitrine. Sa certitude dans sa nuit. Désormais locataire du vide. Son vide comme une deuxième ombre.

 


              Une silhouette est assise dans un nuage de poussière. Immobile. Elle a la tête penchée. Un homme ? Une femme ? Un enfant ? Le brouillard conserve son identité. Où sommes-nous ? Sous un ciel accoucheur de bombes ? Une catastrophe industrielle ? Un attentat ? La silhouette n’a pas besoin de réponse. Elle la connaît. Certaine de l’endroit ou elle se trouve. Au cœur des ruines. Et habitante à jamais d’un cratère creusé sous sa poitrine. C’est la seule certitude qu’elle a. Rien d’autre à quoi s’accrocher.  Elle est fatiguée. Une fatigue soudaine et sans fin. Chaque geste à venir est déjà usé. Sa tête comme un boulet sur les épaules. Désormais locataire du vide. Son vide comme une deuxième  ombre.

     L’homme avance dans la brume de pierres et ferraille. Entre marche et course. Son souffle ponctue le silence. Soudain, une voix. Elle occupe tout l’air. La silhouette a levé la tête. Il s’arrête. D’où vient cette voix ? Il fouille le rideau de poussière. En vain. La voix semble venir de partout à la fois. Comme se glissant à travers des tunnels invisible. Une petite fille, une jeune fille, une femme, une vieille femme, se croisent dans sa gorge. De son premier cri à celui de l’instant. Celui d’une vieille femme. Plus de doute. Son dernier cri au monde.

     La silhouette a baissé la tête. Il court vers elle. Le bruit de ses pas résonne. Il trébuche plusieurs fois. La silhouette ne bouge pas.  Il s’accroupit à côté d’elle. « Ici, c’est encore dangereux. Faut que tu viennes avec moi.». Elle ne bouge pas. Il glisse la paume de la main sous son menton. Surpris. Jamais il n’aurait pu imaginer une tête aussi lourde. Comme si toutes douleurs de l’univers s’étaient amassée en une seule roche. Son crâne devenu une planète en deuil. Il réussit à relever sa tête.

     C’est une petite fille. Quel âge peut-elle avoir ? Elle n’en a aucun dans son regard. L’âge d’une petite fille amputée. Une amputation invisible à l’œil nu. Celle de l’enfance arrachée sous la peau. «Ça va ? ». Pourquoi cette question. Il s’en veut de l’avoir posé. Comme si les mots avaient jailli sans le prévenir. Sans doute pour semer le chaos autour d’eux par une question de tous les jours. Celle qui se pose sur les jours ni heureux ni malheureux. Il lui prend le bras. « Faut y aller maintenant. ». Elle secoue la tête. Un non ? Un oui ? Elle ne sait pas. Une voix inconnue devenue sa voix. Il l’oblige à se lever.

      Elle se rassoit dix ans plus tard. Au même endroit. Sans brouillard ni gravats. Au cœur d’une jolie résidence. Elle promène son regard sur les façades vitrées des immeubles moderne. Futurs nuages de poussières ? Puis elle repose les yeux sur l’assistance. Parmi eux l’homme qui lui a pris la main. Sans jamais rien demander. Excepté des nouvelles à la famille qui l’avait accueilli. Elle ne l’a jamais revu. Mais elle sait qu’il est là. Revenue que pour elle. Il n'a plus remis les pieds dans son quartier d'enfance. Elle se lève et se rapproche du micro. En robe d’été derrière son pupitre.

          Elle plisse les paupières. Sa voix s’élève lentement dans le soleil couchant. L’ingénieur du son l’avait prévenu des conditions. Mais elle ne venait pas pour trouver le son habituel. Celui que lui offrait les salles les plus prestigieuses de la planète. Ici, elle savait qu’elle pourrait trouver la meilleure acoustique. Celle qu’un seul lieu sur la planète pouvait lui proposer. L’acoustique de la mémoire. Elle s’arrête de chanter. Pourquoi ? Un silence non écrit dans la partition. Elle lève les yeux et la cherche. Où est-elle ? Une autre voix vient de lui répondre. Elle blêmit. Que faire ? Elle reprend son chant. La voix l’interrompt à nouveau. Elle l’écoute. Le visage tendu. Qui venait interrompre son chant ? Puis un sourire de plus en plus large. Et une lumière dans ses yeux. Celle jetée comme une bouée par une inconnue. Pour qu’une petite fille ne se noie pas dans la nuit sous sa peau. Elle lève la tête. Sa tête plus légère que le vent. Elle répond à la voix. Sa première porte dans le vide.

      Sa nuit aura toujours deux voix.

NB : Une fiction inspirée d’ici ou là. Pourquoi ne pas l’avoir située ? Ni donner de noms et prénoms pouvant identifier plus ou moins la petite fille et l’homme. Pour que personne ne puisse se servir de leur douleur pour la réduire uniquement ( ça m'arrive de le faire) à entre autres un drapeau, une banderole,  et des sacs de sable réels ou mentaux. Aucun bénéfice même pour la meilleure des causes. Juste face à des voix habitées par une douleur sans fin. Mais avec une sortie dérobée dans leur nuit.

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