À hauteur de mains

Une main en détresse à la mer. Vous lui demandez d'abord son ADN ? Ses projets d’avenir ? Si elle a lu et approuvé la déclaration des Droits de l'Homme ? Action ! Priorité à l'urgence. Quelques secondes vitales pour un enfant, une femme, ou un homme. Tout se joue entre deux mains. Une vie entière accrochée à un geste.

    

 © Marianne A © Marianne A

 

                                                   «J'ai appris qu'un homme a le droit de regarder quelqu'un de haut

                                                    seulement lorsqu'il est en train de l'aider à se relever.»

                                                                                                                                                        Gabriel Garcia Marquez

 

 

            Une main en détresse à la mer. Vous lui demandez d'abord son ADN ? Ses projets d’avenir ? Si elle a lu et approuvé la déclaration des Droits de l'Homme ? Action ! Les questions et les réponses pour plus tard. Quand l’urgence sera dans le rétro. Même le temps et la planète sont comme effacés à cet instant précis. Seule compte la fusion de deux mains au-dessus des flots. Réussie ou échouée ? Quelques secondes vitales pour un homme, une femme, ou un enfant. Une vie entière accrochée à un geste. Certains, après avoir été ballottés entre vie et mort, rendent leur dernier souffle sur le pont. Le cœur lâche à la dernière étape. Avec toujours un doute sur qui est et n’est plus. Vivant ou pas l’être visage aux joues essorées et les yeux éclairés par une lumière déjà éteinte ? Le regard dans le vide, aspiré par la nuit. Brouillard mêlé de douleur et trouille ou le corps plongé dans le coma. Parfois, dans un sursaut, une tentative de regard. Se retourner sur le monde. Le dernier ancrage d’un être dans vos yeux impuissants. Ce moment est gravé dans la chair de l’inconnu accroupi au-dessus. Il est imprimé aussi dans la mémoire du monde. La même main, celle qui a secouru, est toujours là ; elle accompagne le changement de rive : ultime voyage, sans espoir ou désespoir, ni retour. Pour un territoire sans besoin de droit d’asile.

         Les deux U sont ma devise. Et pas uniquement en mer. C’est un médecin, lors d’une de mes missions humanitaire comme infirmière, qui m’a parlé des deux U. « Le seul passeport commun à tous.». Rarement rencontré quelqu’un avec autant d’empathie. Sans pour autant se laisser dévorer par l’autre. Je l’ai vu cogner un type voulant grimper avant des femmes et des gosses dans un convoi humanitaire. Le médecin avait pratiqué des années de boxe. « Certains construisent, d’autres détruisent. Et il y a ceux qui réparent. Moi j’ai choisi la réparation. Chacun son métier de vie. ». Je n’ai pas oublié les mots de cet homme. Essayant de le mettre en pratique partout où je me trouve face à des individus. Des proches ou des inconnus. Ce qui n’empêche pas de détester, voir haïr, tel ou tel contemporain. Parfois des envies de meurtre. Rien de plus naturel que la détestation. Dire que tout est amour ce serait comme affirmer qu’il n’y a qu’une seule saison et jamais de cyclone. Quelle tristesse qu’un bel été sans fin ni morsure de l’hiver au petit matin. La secouriste préférera bien sûr une mer calme. Pareille préférence pour le naufragé dans l’eau ou sur un canot. Tandis que l’autre femme en moi aime aussi la mer démontée. Quand toutes nos peurs et tensions intérieures se retrouvent à l’extérieur. Au cœur de nos deux U. Une lettre double, sans frontières, palpitant sous la poitrine. D’un immense cœur généreux à un tout rabougri comptabilisant ses palpitations. Du grand humaniste à la pire ordure. Unique et Universel.

     Une autre lettre s’est immiscée ce matin entre les deux piliers de ma devise. Elle l’a ébranlée. Le d de doute. Comme l’impression d’être inutile. Rien à voir avec l’échec. Comme quand l’arrachage d’un corps à l’eau laisse un cadavre à bord. Une claque, mais pas le temps de se lamenter; la prochaine main prioritaire. Utile pourrait à rajouter au duo pour faire un trio de U ? L’échec n’a jamais eu le poids que je ressens sur mes épaules. Tout a commencé par une lecture. « Te cristallise pas là-dessus. Tu sais bien que le Web est aussi une déchetterie numérique. Les gens y déposent leurs pires merdes mentales. Laisse tomber cette merde. Tu veux un bon p’tit café ? ». J’ai acquiescé d’un hochement de tête. « Un soleil a domicile. ». L’expression de ma mère pour décrire mon compagnon. Toujours présent quand mes bras pèsent plus lourd que l’horizon. De très rares moments de désespoir. Déprimer est un luxe que je ne m’autorise pas. « vouloir être tout le temps forte est ta marque de faiblesse. Tout à ton honneur d’empêcher des êtres de sombrer. Je suis super fier de toi. Nos deux gosses aussi. Toi aussi, tu as le droit de temps en temps d’une certaine manière de sombrer. Rien que pour sentir la chaleur d’une main tendue. Accepter d’être aidée pour remonter.». Mon compagnon pense que j’ai tort. Il voudrait que je fasse une thérapie. « Pas sur mon divan, je pourrais t’enfoncer plus.». Lui est aussi sauveteur. Mais sous les crânes.

      Réalité ou fake-news ? Une méfiance de mise avec l’avalanche de manipulations sur la toile. Je me suis faite avoir plusieurs fois. Trop naïve ? Des internautes, même très cultivés et à l’aise sur les réseaux sociaux, se font avoir. Nul n’est à l’abri de suivre un mensonge bien fait et qui touche à une de nos cordes sensibles. Apparemment ce n’est pas le cas. « Dire que c’est moi qui l’ait…. Comment réagir ? Nos détracteurs ont de nouveaux billes en mains. Et pas des moindres. L’émotion publique est de leur côté. Difficile de lutter comme une colère et tristesse légitime. Je dois t’avouer que moi aussi ça me secoue. On est dans une grosse merde. Les coups vont tomber. Faudra se relever et continuer. Parce que nous avons raison. Même si ce fumier de barbare décrédibilise notre action. ». C’est mon second sur le bateau qui m’a informé. Il m’inonde d’infos depuis l’aube. J’ai lu et relu plusieurs articles sur le sujet. Des journaux de tous bords. Tous, avec des angles de vues différents, donnent la même information de base. Je n’ai plus le moindre doute. Surtout avec les photos.

     Son nom ne me disait rien. Contrairement à sa tache de vin le long de sa joue droite. Un jeune homme allongé sur un trottoir. Les yeux sur le ciel comme trois mois auparavant, sur le pont de notre bateau d’aide aux migrants. C’est mon second qui lui a pris la main et administré les premiers soins. Sans savoir s’il pourrait lui sauver la vie. Un naufragé en grande hypothermie et souffrance respiratoire. Le médecin à bord a pris le relais. Pour réussir à le sauver. Nous l’avons ramené jusqu’à la rive. Trente-deux hommes, femmes et enfants, sauvés d’un radeau brisé en deux. Tous uniques et universels. Mais surtout vivants. Contrairement aux cadavres rapatriés eux aussi vers la cote. Bouffés par la mer et rendus à la terre. Une journée quasi de routine comme l’indique le journal de bord de cette journée au large. Des naufragés sauvés et des corps sans vie. Et parmi les vivants un futur tueur.

 Mon compagnon pose la main sur mon épaule. «  Ne te laisse pas bouffer par la culpabilité. Personne ne pouvait se douter que l’homme, que vous veniez de sauver, allait égorger des gens. Même sa mère ne le savait pas en le mettant au monde. Son père non plus. Des pédiatres ont soigné des futurs tueurs en série. Tel ou tel prof a donné des armes intellectuelles à un dictateur en herbe. Ces pompiers sur le bord de route secourant un accidenté de la route  sans se douter qu'il est pédophile. Tu ne sais pas à qui tu tends la main. D’abord l’urgence de sauver une vie. Le risque zéro n’existe pas. Même proportion de salauds chez les migrants que dans les autres populations. ». Il essaye de me remonter le moral. En vain. Je me sens coupable. C’est plus fort que moi. Presque à me dire que j’aurais préféré que s’il se soit noyé. Ou que le massage cardiaque ne réveille pas son cœur. Un cœur transformé en grenade chargée de haine dégoupillé quelque semaines après. Passé de la liste des vivants aux morts ramenés sur le continent. « Ok, tu as sauvé un barbare. Un parmi combien d’ autres ? Pense un peu positif. Parmi les rescapés, il y a peut-être un Mozart, une Marie Curie, un joueur de foot qui donnera au pays une troisième étoile sur le maillot, une astronaute, un chercheur qui trouvera un vaccin contre tous les cancers et le Covid, une… ». Je l’arrête d’un geste. Il me dévisage. Le front plissé d’inquiétude. Jamais il ne m’a vue aussi abattue.

         Je termine ma tasse de café. Il me regarde sans un mot. Je hausse les épaules. « C’est sûr que tu as raison. Pas écrit sur son front qu’il allait tuer des gens. Je… Comment dire ? Pour autant ça ne ressuscitera pas les gens qu’il a massacrés. Qu’est-ce que je peux répondre à ces proches ? Tous savent que cet homme a été sauvé par un bateau que je dirigeais. Pour eux, nous ramenons des barbares potentiels. Et rajoutons de la misère à la misère dans leurs quartiers populaires. Loin de notre agréable jardin. Nos gosses a l’abri dans des écoles loin des ghettos. Faut pas se leurrer, beaucoup de gens sont contre notre action. Ils nous considèrent comme des bobos hors réalité. S’offrant une bonne conscience devant leur miroir. Ils n’ont pas tout à fait tort. Qu’est-ce que je fais après avoir accompli ma bonne action en pleine mer et revenir comme une héroïne à la maison ? Rien. Putain de monde de merde! J’ai envie de… ». Un nœud au ventre. Une soudaine montée de larmes. « À quoi ça sert de sauver des gens de la mort pour qu’ils héritent d’une vie de merde en compagnie de pauvres bien de chez nous. C’est… Je me sens comme… ». Continuer ou arrêter ? Laisser la barre à d’autres mains ? Une autre main sur l’épaule. « Maman, je comprends rien à cet exercice.». Il me colle une équation entre les mains. Je me gratte le menton. Difficile à résoudre.

Mais avec moins d’inconnues que dans l’existence. Résoudre un problème n’empêche pas qu’un autre se forme. Suffit de regarder la planète. Elle fuit de partout. Et nous, telles de petites fourmis à son chevet, essayons de colmater les brèches. Faire en sorte que tout ça continue. Le combat pour que la planète ne s’arrête pas de tourner. En réalité, une bagarre comme à notre petit niveau quotidien. La famille, les copains et copines, les voisins, les collègues, l’amour, la jalousie, le sexe, le fric, nos frustrations, les verres jamais bien lavés, la litière à changer… Se résigner et fermer les yeux ? Ne plus se battre et tout laisser sombrer ? Jamais, avant aujourd’hui, je n’ai eu envie de détourner le regard du chantier. Tout est foutu. Alors autant rester bras croisés avant d’être submergé par l’obsolescence programmée par l’humain de lui-même. Avec plus comme seul horizon l’absence d’horizon. « Je t’ai donné une piste. À toi de chercher maintenant.». Il fronce les sourcils. Mécontent de ma réponse. Sans doute, aurait-il préféré que je résolve l’équation et lui donne les résultats chiffres en mains. Il s’éloigne en maugréant. Son équation à finir de résoudre sur un cahier. De quoi se plaint-il ? Mon équation a 42 deux ans et elle n’est toujours pas résolue. U plus U égale quoi ? J’éteins ma tablette et me lève.

       Prochain départ dans trois heures.

NB : Une fiction inspirée des accusations contre les sauveteurs de migrants. Elles sont récurrentes. Reprenant du poil de la bête quand un migrant ( le tueur de Nice) s’avère être aussi un barbare. De nouvelles billes pour les « fermeurs de frontières» et autres endoganationalistes. Et si un autochtone, lors d’un tsunami ou une autre tempête, demandait son passeport au vacancier en détresse ? Parmi eux quelques prédateurs en quête de chair fraîche… Un humain digne de ce nom ne laisse pas un homme ou une femme à la mer. La majorité des migrants se passerait bien de leur «croisière mortelle ».

 

 

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