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Billet de blog 1 déc. 2022

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Tournée de bulles

Un seau à champagne, plusieurs flûtes,et des amuse-gueule. Tout ça installé de nuit sur un banc. Le cœur a malheureusement encore besoin de ses restos. Heureusement qu’ils sont là. Mais le cœur a aussi besoin d’autres choses.Comme de voyager sur des bulles. Pour une virée ailleurs que son carré de trottoir.» Chaque année, j’accomplis le même rituel. Du premier au 31 décembre.

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Illustration 1
© Marianne A

                    Un seau à champagne, plusieurs flûtes et des amuse-gueule. Tout ça installé de nuit sur un banc. Chaque année, j’accomplis le même rituel. Du premier au 31 décembre. Mon « calendrier de l'avent et des bulles » comme les appelait mon père. « Le cœur a malheureusement encore besoin de ses restos. Heureusement qu’ils sont là. Mais le cœur a aussi besoin d’autres choses. Comme de voyager sur des bulles. Pour une virée ailleurs que sur son carré de trottoir. Notamment aux périodes des fêtes.». Malgré sa situation sociale, imposé sur la fortune, mon père avait conservé sa colère. Sans jamais tenir le discours contre les assistés vivant de minima sociaux et «  si tu veux, tu peux » très souvent dans la bouche des self-made-men. Et d’autres comme moi : des assistés du haut du panier. Toutefois, mon père était conscient de sa réussite et de sa position. Sans juger les autres.

Nous avions peu de sujets de conflits. Sans doute parce que nous avions guère de conversations. Mon père était un taiseux. Sauf en colère. Comme lors de ce dîner un jour d’été. Je venais de dire d’un serveur qu’il était limité. Mon père a soupiré et fait signe de le suivre. L'air très agacé. Dehors, il a allumé sa clope.Sans m'adresser le moindre regard. Comme si j'étais invisible. « Ce mec limité comme tu dis t’a apporté ton dessert préféré. En plus, il a assuré pendant tout notre repas. Et toi, tu joue au p'tit con de service qui.... Putain ! J'ai envie de ...Tu me fous vraiment la honte. Vraiment un p'tit con.Ne me remets plus la honte comme ça. ». Sa voix tremblotait.« Tu vois... Aujourd'hui, tu es jeune. Et tu as le droit  à des erreurs. En vieillissant, tu en commettras d'autres. Nul n'est parfait. Je suis bien placé pour le savoir. Mais si,  un jour, tu deviens un mec qui méprise quelqu’un parce qu’il a moins que toi, je ne veux plus te voir. Tu m’as compris. Déteste qui tu veux mais ne méprises jamais personne. Le méprisant parce qu’il a moins de fric que toi, moins de diplômes que toi, moins lu de livres que toi, moins vu de film que toi, moins vu de pays que toi,… Si tu deviens ce prétentieux suffisant; oublie mon numéro de téléphone. On aura plus rien du tout à à se dire. Pour ma part, j’oublierai ton numéro..» Je m'étais excusé pour mes propos. Et nous avions fini le repas. J'évitais soigneusement le regard du serveur. Trouvant la colère de mon père disproportionnée.

Une dizaine d’années après, j’étais devenu le personnage de sa description. Le même pas trentenaire imbu de sa personne, sur de détenir la « bonne culture », sachant pour les autres – tous ces limités et autres gilets jaunes sans culture politique ni économique ; jugé par un jeune coq bien installé sur sa branche – payés par les impôts de millions de limités- de la haute fonction publique. Le pire était que je ne m’en rendais même pas compte, si persuade de détenir la vérité du haut de mon perchoir. Incritiquable. «  Mon fils, tu es très brillant. Mais tu n’éclaires personne. Et tu te prends pour le trou du cul du monde. Raye mon numéro de ton répertoire. Je viens de le faire pour le tien. Ton père qui a honte de toi.». Mon père n’a plus répondu à mes appels pendant trois ans. Refusant de m’ouvrir la porte de chez lui. Tant pis pour lui, m’étais-je dit. Avant que je ne rencontre celle qui est devenue ma compagne. L’impression d’entendre parler mon père. C’est elle qui l’a appelé. Il a refusé de nous voir. Elle a insisté. Jusqu’à ce qu’il finisse par céder.

L’idée vient de lui. Il m’avait invité un soir au resto pour me la soumettre. « Tout est déjà noté noir sur blanc chez mon notaire. Un de mes comptes sera dédié à cette opération. Jusqu’à ce qu’il soit vide. À mon avis, tu risques d’être d’astreint à mes conneries pas mal d’années. Comment dire ? C’est en quelque sorte mon calendrier de l’avent. ». Il avait commandé une seconde bouteille de champagne. « Si je ne me retenais pas, j’en prendrais dès le réveil. Comme les gosses addicts aux bonbons.». Il se surveillait pour rester au bord de l’alcoolisme, jamais passer de l’autre côté. «  Fiston, t’es pas obligé d’accepter. Si tu ne te sens pas, il ne faut surtout pas le faire. » . Il avait tapoté sa poitrine. « Faut que ça vienne de là. Et que tu le fasses anonymement. Il avait pointé son index sur mon Smartphone.

Un téléphone dernier cri offert par mon père. Sa tendresse le plus souvent exprimé par des achats d'objets. Un des reproches de ma mère. «Ne colle pas ça sur ta page Facebook ou twitter. Je ne critique pas les gens qui communiquent sur leur générosité. Chacun fait comme il veut et peut avec ça. Et c’est mieux de communiquer sur sa générosité que de balancer sur les réseaux son assiette bien remplie, ses super vacances, de retweeter les messages élogieux sur ses œuvres ou ses actes… Après tout, c’est le nouveau monde : on mesure la taille de sa bite numérique, j’ai plus de followers que le voisin, toujours savoir à combien est coté son nombril -égo sur la nouvelle Bourse mondiale : la Bourse de son image. Pour être au top, il faut aussi mesurer la taille de sa générosité. Généreux en public rapporte beaucoup de followers et leurs conneries de cœurs et de like. Mais qui suis-je pour juger les autres. Je crois que je ne suis vraiment pas fait pour cette époque. Ça tombe bien. Y a un crabe qui va me débarrasser de toutes ces conneries. ». Seule fois où j’ai vu ses yeux humides. « Trêve de pathos. Tu le fais ou non ? ». La deuxième fois qu’il me demandait quelque chose. Avec encore une sorte d’ultimatum. Cette fois, nul besoin d’oublier un numéro de téléphone. Je l’ai fixé droit dans les yeux. Il a rempli nos flûtes. Bientôt plus d’abonné au numéro.

« Mon père m’avait fait tout un topo pour l’organisation de ces maraudes avec champagne. Dans quel quartier faut que je tourne ? «Choisis celui où tu verras le plus de SDF. Ce serait bien que ces bulles n’aillent pas à ceux qui en ont déjà au frigo. Faut que ce soit vraiment pour ceux qui vivent à la rue ou n’ont pas de quoi se payer du champ pendant les fêtes. Pas grave si un mec ou une nana descend la prendre et la monte pour la boire à domicile. C’est parce qu’ils n’ont pas de quoi s’en offrir une.Et je peux dire qu’il y en a un paquet de gens bossant et pouvant même pas s’offrir quelques bulles dans l’année. Il avait froncé les sourcils. «  Quoi que je dis ça, mais… Un soir, j’ai vu un bobo… Un mec qui bossait à la télé ou un truc comme. Peu importe d’ailleurs son boulot. Incroyable. Je rentre de ma tournée habituelle des bulles et je le vois… Incroyable ! Tu sais ce que  fait ce connard ? Il embarque la boutanche. Chez lui, dans son duplex.  Je me suis retenu de lui en coller une. ». Il s’était frotté la joue. «  Je me suis vengé après. Certes d’une manière à la con. Ce mec venait souvent au bar. Toujours à chicaner sur ses additions. Pour pas me prendre la tête avec lui, je lui donnais raison alors qu’il avait tort. Quelle mesquinerie de me gruger sur trois ou quatre demi. Petit bras. Une semaine après l’épisode de la bouteille, je lui ai offert un demi. Il m’a regardé vachement étonné. Bien longtemps que je lui offrais plus de verre gratis. Il s’est empressé de le boire. Je sais, c’est nul, mais… J’ai pissé quelques gouttes dans son verre. ». Mon père se marrait encore.

Ma compagne et mes gosses ne comprennent pas. Mon vieux copain, le seul excepté ma famille à le savoir, trouve que c’est de la pure démagogie. Pour eux, je me fais juste plaisir et anesthésie ma culpabilité de nanti. « Papa, c’est vraiment nul ce geste. Ces gens dans la rue ont d’autres urgences. Vaut mieux que tu laisses de la bouffe ou que tu donnes tout ce fric au resto du cœur ou à une autre association. Là, c’est n’importe quoi. De la bonne conscience pour pas cher. Un geste qui te rapporte plus qu'il ne te coûte. Arrête ce truc à la con. ». Ma fille n’a pas tort. Elle fait du bénévolat depuis le lycée. Entre autres dans une association distribuant des repas chaud et café de nuit dans les rues. Très engagée malgré son agenda bien chargé d’étudiante à Sciences Po. Contrairement à moi, elle les voit réellement les gens à la rue. Alors que je dépose anonymement une bouteille et quelques accompagnements salé sur un banc. Avant de repartir le plus vite possible pour ne pas entamer une conversation.  Je n'aurais pas su quoi dire. En fait, mes proches ont raison. Ça n'a aucun sens. Quasi pathétique. Mais une promesse se tient. Point, barre. Une des injonctions parentales que je me trimballe. Et pas la pire.

Mon père avait passé une dizaine d’années dans la rue. Dont deux à dormir dans une voiture garé dans un parking souterrain. Il avait sympathisé avec le patron d’un petit bar de quartier. Faisant souvent les fermetures avec lui. Sans la moindre demande du patron, il l’aidait à rentrer sa terrasse. Et, quand il était réveillé le lendemain, venait l’aider à l’installation des tables et des chaises. Une relation de plus en plus complice. Comme un père de substitution de mon père ; le sien avait le vin mauvais et la main lourde. Par la suite, il y eut d’autres menus services, comme aller chercher le pain, filer un coup de main au bar en périodes de gros « coup de feu », aller chercher le p’tit dernier à l’école et l’aider à faire ses devoirs, aider parfois à vider un client trop bourré… Une aide gratuite ? Certains patrons de bar se servaient parfois de « bras paumés » en échange de quelques coups à boire et des restes de bouffe. Tout travail mérite son air sonnant et trébuchant, souriait-il en glissant discrètement une enveloppe dans la poche de mon père. Le pourboire de la journée lui était reversé.

Entre temps, la femme du patron avait claqué la porte, avec leurs trois enfants sous le bras. Un départ pour l’étranger. Laissant dans son sillage un homme dévasté. Enfant de l’assistance publique, c’était sa seule famille. Avec celle du bar et du quartier. Sa compagne et ses enfants étaient sa plus grande fierté. Le vide qui avait bouffé son enfance enfin comblée. Plus de trou noir sous sa poitrine. Des lumières dans les yeux en regardant sa compagne et leurs enfants. Transmettre un nom. Même si ce n’était pas le sien. Leur départ l’avait mis à terre. Plus la  force de la nature bourrée d'énergie et toujours jovial. Un autre homme d'un seul coup. Mon père l’aidait de plus en plus.

Trois ans après le départ de sa famille, le patron est mort. Sans les avoir jamais revus. Sa mort n'a pas été une surprise pour ses clients et ses voisins. Beaucoup affirmaient qu'il était de chagrin. Sans doute. Mais avec de bons alliés : trois paquet de gauloises sans filtre par jour. Le jour de son incinération, un homme s’est approché de mon père. Pas un habitué du bar ni un riverain du quartier. Il lui a tendu une grande enveloppe. « C’est pour vous. Je suis le notaire du disparu. Vous êtes héritier de son bar et de l'appartement au-dessus. N’oubliez pas de me renvoyer ces documents signés et paraphés. Ou de me les rapporter à l’étude.  Voici ma carte. Je me tiens à votre disposition.». Mon père était resté bouche bée. Incapable du moindre mot ou geste. Immobile à regarder le notaire s’éloigner. Quelques instants, avant que son «  père trouvé dans la rue » ne soit réduit en poussières. Un homme débarrassé à jamais du trou noir sous sa poitrine. Désormais une étoile dans sa nouvelle famille d’accueil.

Deux jours après, mon père se retrouvait dans le bureau du notaire. L’homme était beaucoup plus à l’aise. Son air austère effacé. « Vous voulez une coupe de champagne. ». Mon père était stupéfait. Avant de donner sa réponse, le notaire s’était levé pour revenir avec une bouteille dans un seau à champagne et deux flûtes. Mon père inquiet que le contrat de succession soit noyé de champagne. Le notaire a fait sauter le bouchon. Pas une goutte sur le dossier. « A sa mémoire ! ». Ils ont trinqué. « Vous voyez cette bouteille... Elle me fait penser à cet homme. Nous n’étions pas proches, mais… Un client pas classique. Je voulais aussi vous dire. Le champagne et les amuses gueules sur les bancs dans votre quartier et d’autres de la ville, c’était… C’était lui. ». Mon père a affiché une moue dubitative. « Si, je vous assure. C’était lui. Je lui avais déconseillé. Sa situation financière ne lui permettait pas. Un vrai têtu. Ses tournées de champagne étaient un des sujets récurrents de conflits avec sa femme. Mais pas pour ça qu’ils sont séparé. Je… Ça, c’est une autre histoire… Aller, on termine. ». Il a vidé la bouteille. . Mon père s’est levé d’un bond. Rapide poignée de main. Il s’est assis dans un square, deux rues plus loin. Pour chialer.

Le lendemain de la signature, il rouvrait le bar. Avec une soirée dédiée à la mémoire de l’ancien propriétaire. Le bar était bourré à craquer. Pas que lui, aurait-il ironisé en les voyant. Une belle fête. Fin d'une histoire, ouverture d'une autre.  À la fermeture, plusieurs clients l’ont aidé à rentrer la terrasse. Le jour s’était levé pendant qu’ils ont continué derrière le rideau de fer baissé. Quand tous sont partis, il a ouvert le tiroir dont il avait toujours la clef sur lui. Que pouvait-il contenir? La photo d'une vieille femme. Sa mère biologique? Une femme de la famille ? Quelqu'un qui s'était occupé de lui. Le moteur d’une camionnette coupa net ses interrogations. Un livreur de poissons. C’était au menu du jour.Sa première journée comme « tôlier » avait été très longue. Mais si heureux. Allant et venant sous cinq regards. « Ils m’ont plaqué, mais moi je les décrocherai pas du mur. ». Un couple et leurs enfants dans le même cadre

L’année d’après, mon père faisait des travaux d’agrandissement. Notamment de la cuisine. Le bar n’était plus du tout le même.Même si l'enseigne était  restée « Bar des Sports »Avec une ambiance complètement différente. Chaque week-end, il programmait des concerts. Les murs servaient aussi de galerie de peinture. « On se sent plus chez nous. ». La remarque du vieil habitué l’avait blessé. Mais il n’avait pas tort. « Vaut mieux ça que de se retrouver entre même vieux cons à raconter la même chose que le jour d’avant. Moi ça me fait du bien de voir des gueules nouvelles. Et d’entendre des trucs que je connais pas. ». Un autre vieil habitué lui avait mis du baume au cœur et encouragé à continuer. Il racheta un autre bar, à quelques rues. Jusqu’à être propriétaire de plusieurs établissements dans la ville. Tous sur le modèle du premier.

Il est allé vivre en centre-ville. Avec ma mère et moi qui venais de naître. « Tu veux pas que ton gosse fréquente nos gosses dans les écoles du quartier. ». Il n’avait pas répondu. Se contentant d’un sourire crispé. Conscient qu’il était devenu un autre homme. Choisissant de changer de rive. Du côté des nantis. Il a fini par déménager dans une autre ville. Un notable propriétaire d'une chaîne de restaurants et d'hôtels. Avec une villa dans un quartier cossu, une résidence secondaire au bord de la mer, un bateau, un chalet à la montagne, des appartements ici et là en location. Ma mère, excédée de l’hyperactivité de son compagnon, a fini par s'éloigner du manège infernale. Vers le silence et le calme. Passant la moitié de l'année dans un village de potier. Mais ils sont toujours ensemble. Un couple en distanciel, ironisait mon père. Et leur gosse désormais héritier. Aux commandes d'une entreprise née dans un bistrot de quartier.

Chaque année, mon père revenait dans le quartier où tout avait débuté. Toutes les nuits, du premier au 31 décembre. Au volant d'une camionnette, il faisait sa livraison.  Perpétuant le geste du premier propriétaire du « Bar des Sports ». Ma première «  maraude des bulles » ; je l’ai faite avec lui. Une visite guidée de nuit. Sans doute la fois où il m’a le plus parlé. J’étais très heureux de ce moment. Et en même temps bouffé de tristesse. « T’inquiètes pas. Tu es dans un super service. Un des meilleurs de France. Ils vont te remettre d’aplomb.». Mon père me répondait d’un maigre sourire. Il le savait. C’était sa dernière tournée. Satisfait de me transmettre le flambeau. Le geste d’un homme qui n’a jamais oublié l’autre.

Ma sixième maraude des bulles.

NB : Cette petite « fiction de Noël » est sans doute loin de la réalité des individus vivant dans la rue. Encore plus dure avec le froid. Et pas une fiction qui fero remonter la température extérieure. Ni ouvrir plus de centres d'accueil. Combien de sans-abri vont encore mourir cette année ? Une mort sous les éclairages des fêtes de fin d’année, au bord d'immeubles de bureaux vides et chauffés... Plus efficace que tous les constats, une initiative concrète.

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