Gibier d'écran

Un métier pour timide. Ma mère avait affirmé que c’était le genre d’activité qui me conviendrait. Elle n’avait pas tort. Guère un hasard si je suis devenu traducteur. Un grand nombre d’entre nous reste planqué. Comme beaucoup de professions dans l’ombre. Au service de la parole de quelqu'un d'autre. Ambassadeur d'une langue à transmettre.

         

Opalka - Fondu au blanc © Adam Montmartre

 

                                         « Si j’étais une seconde, je prendrais tout mon temps. ».

                                                    Marie, 9 ans.



            Un métier pour timide. Ma mère avait affirmé que c’était le genre d’activité qui me conviendrait. Elle n’avait pas tort. Guère un hasard si je suis devenu traducteur. Un grand nombre d’entre nous reste invisible. Très rarement de passage dans les médias. Comme toutes les professions dans l’ombre. Au service de la parole de l’autre. Peu importe son identité. Je préfère d’ailleurs dans un premier temps ne pas connaître la bio. Rester sur la chair des mots et un point de vue à transmettre. Nous sommes des ambassadeurs entre une langue et une autre. « Les travailleurs du mot écrit ne sont pas tout à fait dans leur élément devant une caméra et un micro. Je le fais parce qu’il le faut. Quasiment impossible autrement de nos jours. Et ne pas le faire, c’est condamner son texte à une nuit certaine. Déjà que, même en faisant son numéro en plateau télé ou radio, ce n’est pas sûr de réussir à le faire vivre un peu. Mais, bon, c’est comme ça : nous sommes à l’ère de l’image et du son. Autre temps, autre réclame. ». Les propos d’un auteur que j’ai traduit. Un homme tellement à l’aise en apparence que personne ne peut imaginer le nombre de pétards fumés avant de prendre la parole. J’en suis à mon deuxième. Tirant dessus dans les chiottes avant de monter dans l’arène. J’ai accepté l’invitation pour évoquer la traduction d’un recueil de fictions. C’est le quinzième bouquin d’un auteur noir américain. Et le premier à avoir du succès. De quoi traite ce pavé titré « Gibier d'écran.» ?

      Pas mal de réponses en tête. Je me suis entraîné avant de venir. Certains dans le métro ont dû penser que j’étais fou à parler tout seul. Me posant des questions comme face à un journaliste invisible. Ce livre hybride, entre roman et recueil de nouvelles et fragments, traite de notre nouveau rapport au temps. Notamment de la course à la vitesse et au minimalisme. Chaque fiction est une journée. Une sorte d’agenda sur un mois de la vie d’un Américain. En l’occurrence noir de la classe moyenne vivant dans une grande ville. Chaque journée déclinée en version « être connecté » avec tous nos nouveaux réflexes issus de nos tablettes, mobiles, et autres appendices 2.0. Des nouvelles, plus ou moins longues, reflétant notre réalité contemporaine ; semblable à celle de milliards d’individus connectés de la planète. Et l’auteur décrit la même journée, au moindre détail près, mais sans connexion. Pas de téléphone portable ni Internet. Notre existence comme plusieurs décennies en arrière. Une page connectée, une page sans réseau. Une sorte de traduction de la même journée. Très intéressant travail qui m’a fait réfléchir sur mon rapport au temps et aux virtuel. Les personnages principaux vivent donc deux fois les mêmes situations. Sans les mêmes outils. Et avec une conclusion plus ou moins identique pour toutes les fictions: avec ou sans nouvelles technologies, chaque personnage est confronté à la même problématique essentielle. Toujours plus ou moins happé par l'incontournable trouille de la mort. La sienne et celle des êtres aimés. Ainsi que des interrogations sur la nouvelle forme de course immobile et à domicile. Celle avec nos différents ancrages virtuels et dans la réalité sans écran ni souris.. Entre la volonté d’être maître du temps, tout maîtriser, je suis passé ici, je passerai par là, et la sensation d’être sa proie. La proie du temps qui a toujours le dernier mot. Les mêmes questions depuis l’origine de l’humanité. Sans réponse. Une sorte de trouble indicible face à sa présence individuelle et son inéluctable effacement. Une interrogation fugitive ou permanente selon les solitudes. Avec l’impression d’être un gibier du temps écran. Et réel.

        L’assistant de la journaliste me fait asseoir en studio. Je suis seul. Des techniciens s’affairent derrière une vitrine comme dans un bocal. La journaliste entre avec un gobelet fumant à la main. Elle me salue et s’assoit de l’autre côté de la table ronde. Le bouquin extrait de son sac est truffé de post-it de couleurs différentes. L’émission démarre très vite. « Nous sommes en compagnie du traducteur de « Gibier d'écran ». L’éditrice devait être présente en studio, mais… Pour cause de confinement dans sa ville de résidence, elle n’a pas pu se déplacer. Mais nous l’aurons par téléphone. D’ailleurs, nous allons lui donner d’abord la parole à elle.». L’éditrice, très pro, commence la vente du bouquin. J’envie sa facilité de parole. Surtout sa capacité de répartie. Contrairement à moi spécialiste du silence trop long, du bégaiement, de la redite, des digressions à rallonges… Bouffé par la timidité. « J’ai entendu dire que la première traduction aurait été confiée à une femme blanche. Et que, sous la pression, vous avez dû renoncer. Pour choisir un traducteur de la même couleur de peau de l’auteur de « Gibier d'écran.». Avez-vous subi des pressions dans ce sens ? ». Je fronce les sourcils. « En effet, il y a eu un certain nombre de pressions. Mais nous avons refusé de nous y plier. Notre maison d’édition est libre de choisir qui elle veut comme traducteur.». La journaliste hoche la tête. «Pourquoi alors ne pas avoir pris la traductrice pressentie ? En plus reconnue pour la qualité de ses traductions. Un changement qui l’a mise en colère. L’un de ses tweets est très explicite. Elle vous a accusé d’avoir cédé à la pression de ce qu’on appelle la Cancel culture. Est-ce exact ? ». Je me redresse. Comment l’éditrice allait s’en sortir ? « Je m’inscris complètement en faux par rapport à ses propos. Toutefois, je tiens à rappeler que c’est une immense traductrice. Et, si elle le souhaite encore, nous voulons travailler avec elle. Mais, en l’occurrence, force est de reconnaître qu’ elle n’est pas parvenue à s’immiscer dans l’univers de l’auteur de « Gibier d’écran». Comme pour tous nos traducteurs, nous avons fait un test sur quelques pages. Ça n’a pas été probant. Voilà pourquoi nous ne l’avons pas choisi pour traduire ce livre. La journaliste me dévisage. « Et vous le traducteur, qu’en pensez-vous.». Je blêmis. Les mains moites. Et un nœud dans la gorge.

         En parler ou pas ? Hier, j’étais bien décidé à tout dévoiler. Et ce matin, devant le micro, le vide total. Paralysé. Toutes les phrases tournées et retournés dans la nuit comme gelées au fond de ma gorge. « Tu es libre de ton choix. Leur dire ou te taire. Pour ma part, je ne dirai rien. Ce sujet a déjà assez généré de polémiques. Moi, je veux revenir à mon petit anonymat de traductrice peinarde dans mon petit atelier de silence. ». Je l’avais appelé pour la prévenir que j’allais évoquer le problème. Elle doit m’écouter en direct. Je me racle la gorge. «… Disons que… Désolé de… Je...je ne suis pas du tout d’accord avec la version de mon éditrice.». La journaliste fronce les sourcils. « Vous pouvez préciser votre propos ?». Mon pied droit commence à s’agiter. Pourquoi avoir accepté cette invitation ? La journaliste me fixe. Je sens aussi le poids des regards de l’autre côté du bocal. « La traductrice pressentie pour… Je… Comment dire ? La maison d’édition n’a pas fait de test avec elle. Donc impossible de se faire un point de vue sur un début de traduction. Ils n’ont rien lu d’elle. ». Raclement de gorge côté éditrice. « Malgré tout le respect pour vous cher ami, je ne peux pas vous laisser dire ça. Nous avons lu et… Son essai de traduction ne correspondait pas du tout. Voilà pourquoi nous nous sommes tournés vers vous. Et nous n’avons pas été déçus. Votre traduction est saluée par toute la presse. Mais aussi par les très nombreux lecteurs de ce texte. Sans oublier l’auteur lui-même qui est ravi de votre travail.  Une très bonne traduction était la priorité de notre maison d'édition. D’ailleurs, laissons cette polémique de côté. Revenons à ce texte formidable. C’est pour le défendre que nous sommes tous autour de ce micro. ». La journaliste acquiesce d’un signe de tête. « Vous avez raison, revenons au livre. Je me tourne vers vous le traducteur. Compliqué de traduire la même fiction écrite chaque fois sous deux angles différents ? Comme écrite en… Comment dire ? Avec et sans réseau sur la page. Ça doit perturber cet aller-retour. ». Je pousse un soupir. Me barrer ou tout balancer  en direct?

  Trop tard pour reculer. « J’ai… J’ai tenu à rencontrer la traductrice qui devait le faire. C’est elle qui… Elle m’a assuré n’avoir pas eu de test de traduction. Je confirme donc que personne ne l’a lu. ». Nouveau regard intéressé de la journaliste. « Elle m’a expliqué aussi que… L’attachée de presse lui a avoué qu’il y avait eu des pressions pour que… Le traducteur… Ça aurait pu être une traductrice. Pas un problème de sexe. Il fallait juste que le traducteur soit noir et si possible issu du même milieu que l’auteur. Autrement dit un homme noir venu d’un quartier défavorisé. Ce qui est mon cas. Le traducteur idéal puisque en quelque sorte légitimé. Vous comprenez ce que je veux… Ou c'est... En fait... Voilà ce que...». La journaliste me demande d’un signe de me taire. « Vous confirmer ou infirmez ces propos du traducteur de « Gibier d'écran» ?. Bref silence. Qu’est que je fous là ? « … C’est faux… Complètement faux. Des mensonges et manipulations d’une traductrice frustrée et revancharde.». Je lève le doigt et attends comme à l’école. La journaliste m’invite à prendre la parole. « Nous… Elle… Je… J’ai plein de mails entre elle et moi. Pas une femme revancharde. Elle ne veut plus entendre parler de cette histoire. C’est moi qui la remets aujourd’hui sur la table. Pour… Stupide de choisir un traducteur selon sa couleur de peau. Tout aussi stupide de demander à une femme de traduire une femme, un homo de traduire un homo, un riche de traduire un riche, un pauvre de traduire un pauvre… Pareil pour les comédiens. Ne jouer que ce qu’ils sont dans la réalité. Ça n’a pas de sens. La langue, la littérature, la poésie, ne doivent pas être enfermées dans ce genre de prisons invisibles. Même si je suis à fond pour les luttes actuelles contre toutes les discriminations. Noir gay et fils de prolos, je fais partie des premiers concernés. Et militant contre les discriminations. Mais arrêtons de tout mélanger. ». Je suis en sueur. Sans doute un débit trop rapide pour être compris. Sûr que c’était de la bouillie de mot indigeste.

      La journaliste jette un coup d’œil à sa montre. Elle pose la main sur le livre et affiche un large sourire. « Le temps tourne. Nous n’allons pas passer toute l’émission sur ce débat… Un débat peut-être d'ailleurs plus de société que de culture. En tout cas pas le sujet de notre émission du jour. Je reviens vers l’éditrice. Pour en savoir un peu plus sur ce livre. Comment avez-vous trouvé ce bijou littéraire ? ». Je me ratatine sur mon siège. Avec une irrépressible culpabilité. Pourquoi cracher dans la soupe qui me nourrit ?« Facile. Tout le monde en parlait. Un texte important sur notre époque de course à l’instant et à nos images instantanées. À travers la fiction, il décortique nos travers. Mais aussi nos beautés. On en a beaucoup. Même si la boue camoufle nos pépites. Un livre sans concessions sur le monde, mais bourré d’humour et optimisme. Un hymne à la vie. ». Elle en parle vraiment très bien. Beaucoup mieux que ce j’aurais pu en dire. Une vraie pro de l’édition et habitée par la littérature. Prête même à investir sur des auteurs pas du tout bancables. Dont des poètes. Une femme cultivée et passionnée. Dommage, me dis-je, dans un accès de lucidité. Conscient d’avoir perdu une excellente employeuse. Et importante source de revenus.

         Plus que trois minutes lumineuses au compteur au-dessus de la porte. Le livre parfaitement vendu aux auditeurs par l’éditrice. Sans la moindre attaque contre moi. Mais je sais que les piques ne vont pas tarder. Sans doute que je vais regretter mes propos… Encore perdu une raison de me taire. Je… Pourquoi dans ce cas ne pas tout déballer ? Ne pas repartir avec une partie restée en dedans. « Bon… Je… C’est… Bon… Je dois avouer que… Ce n’est pas moi qui ai traduit ce livre.». La journaliste ouvre des yeux ronds. « Comment ça ? Bien votre nom sur la couverture.». Je gigote sur mon siège. «… C’est… J’ai proposé à la traductrice de le faire. Elle n’ a pas voulu. J’ai insisté en lui disant que je ne le ferai pas. Hors de question de cautionner la pression. Je l’ai convaincue de traduire « Gibier d'écran » avec mon nom. Et les droits de traduction. Elle a accepté. Mais à une seule condition : que je garde l’intégralité des droits de traduction. Elle ne veut plus rien à avoir avec la maison d’édition. La trahison ne passe pas. ». J’esquisse un sourire. « Même les détracteurs, ceux qui insistaient pour que ce soit un noir comme moi, trouvent cette traduction formidable. Très incarnée et vivante. Par une blanche et grande bourgeoise. Très heureuse d’avoir pu traduire ce texte qu’elle adore. ». Nulle réaction de l’éditrice. Plus qu’une minute avant les infos. « Pour une fois qu’une blanche est le nègre d’un noir ;». J’éclate de rire. Un rire incontrôlable. Faut me tirer d’ici. Je me précipite sur la porte. Sorti du studio sans un salut et un remerciement. Pressé de respirer l’air de ma clope.

     Et revenir à mon métier de timide.

NB : Une fiction inspirée de cet article.  Le titre de ce texte est inspiré de « Gibiers du temps», une pièce de Didier-Georges Gabily. Lire et relire « Au-delà » du même auteur. Un texte très fort et toujours d’actualité.





 

 

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