Entre rien et flou

Entre chien et loup. Une expression de ses livres d'enfance. Quand son grand-père lui lisait des contes. En mimant l'ogre cruel. Sans feu ni lieu le replonge au moyen-âge. Une époque avec la peur de chute de ciel sur les têtes. Et autres terreurs. Désormais la peur de deux ogres: Covid et Islamiste. Et malheureusement pas des personnages de contes.

      

 © Marianne A © Marianne A
 

 

            Une silhouette sur le chemin de village. Devant elle marche un chien blanc. Quelques pointes de jour percent encore la couverture de plus en plus sombre. Une dizaine de mètres avant de les croiser. Personne d’autres qu’eux trois sous le ciel de novembre. D’abord le chien, puis elle. « Bonsoir.». Nul écho dans l’air légèrement humide. Concentrée dans sa conversation au téléphone ? Inquiète d’échanger un salut avec une ombre passagère ? Une autre raison ? Il ne le saura jamais. Nul n’est obligé de saluer un individu croisé dans l’espace public. Chacun sa direction. Des fenêtres éclairées, proches ou lointaines, témoignent de la présence des maisons en grappes ou disséminés. Il ralentit l’allure et tend l’oreille. Un ronronnement de tracteur au loin. Sa lumière mobile laboure la nuit.

         Entre chien et loup. Ce soir reviennent à chaque pas des expressions de livres d’enfants. Ceux que lui lisait son grand-père. En amplifiant sa voix pour l’ogre cruel. Un vieil ouvrier avec des yeux de gosse dès qu’il se plongeait dans la lecture d'un conte. Avec parfois, dans son regard usé par les ans, une soudaine peur d’enfant. Sans feu ni lieu. Des expressions qui le replongent au moyen-âge. Ou plus loin, vers la nuit des temps. Quand les hommes avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. Aujourd’hui, c’est le virus et les attentats. D’ailleurs, les abords de la mairie et de l’école sont protégés par des barrières. Avec des affichettes « État d'urgence attentat ». Sans doute des directives nationales. Il fait quelques pas et consulte le panneau d’affichage municipal. Pour se rendre compte qu’il se trouve dans l’illégalité. Malgré son autorisation signée de sa main. Avec l’impression de revenir au collège quand il imitait la signature de sa mère l’autorisant à sortir après la cantine avant de reprendre les cours. Jamais elle n’a su qu’il passait nombre de ses après-midi à traîner dans la rue ou la galerie marchande. Une phrase lumineuse défile : le port du masque est obligatoire dans les rues du village. Il est sorti non couvert. Continuant sa traversée en hors-la-loi sur la Grand Rue. Direction la porte du village.     

          Il croise un homme dans le même village. Cette fois dans une rue éclairée. L’homme porte un masque. Une grande anxiété bouffe son regard. Sans la moindre animosité. Ni l’appréhension d’une agression physique. D’autant plus qu’il a deux têtes de plus que l'inconnu de passage avec son sac à dos. Quelle est cette inquiétude ? Comme si toute la peur de la mort, inscrite plus ou moins en chaque individu, s’était cristallisée entre ses paupières. L’homme s’écarte et se colle contre le mur. « Bonsoir ». Toujours aucun écho. Il se retourne. L’homme accélère le pas. Il le suit du regard jusqu’à ce que son dos soit aspiré par une maison en angle. Il reprend sa route et repense encore au moyen-âge. Son grand-père, féru d’histoire, lui en parlait beaucoup. Le vieillard avait dû rêver d’être un chevalier en armure et avec épée. Une époque où les rues étaient beaucoup moins sûres et plus meurtrières que de nos jours ; avant la création de l’éclairage public. En ces temps lointains où le serrage de mains était une vérification: l’autre a-t-il une une arme dans sa paume ? Les mœurs ont changé en ère de Covid. Aujourd’hui, chaque main est un danger potentiel. Plus besoin d’un couteau ou flingue pour être dangereux. Ne parlons même pas de l’embrassade. Elle est une grande arme de destruction intime. Une des plus redoutables.   

          Trois secondes pour faire fleurir sa tente sur un champ. Son toit éphémère est planqué derrière des bosquets, mais près de la route. Il aime entendre le bruit des voitures. Ça le berce. Comme lorsqu’il vivait avec ses parents dans une tour au bord du périphérique. Il étale le tapis de sol et s’assoit. Un bref instant à prendre la température du silence extérieur. Puis se met en tailleur et allume son portable. Un sourire aux lèvres. Le moyen-âge n’est plus du tout ce qu’il était. Les sans feu ni lieu comme lui ont désormais une petite lumière de poche apprivoisée. Suffit de la recharger de temps à autre dans un lieu public. Comme chaque nuit, il surfe sur la toile. Pas de page FB mais un compte tweeter - avec 0 follower. Le défilé habituel des nouvelles du monde du bout de l’index. Il aime ce rituel quotidien après une journée de marche. Comme d’autres prient ou pratiquent le yoga au seuil du sommeil. Son corps épouse les saisons et le rythme des villes et village. S’oubliant parfois dans un regard à rallonges sur une terrasse de bistrot, un square, une plage… Mais il est toujours réveillé à l’aube. Depuis quelques semaines, l’heure d’hiver a raccourci les jours. Il n’a jamais aimé le noir. Une trouille qui dure à soixante-deux ans. La lumière des plateaux télé et des autres images sur son écran plasma le rassurent. Il n’est pas entièrement seul dans la nuit. Une multiprises pour sa solitude.

    Avec toutefois une étrange impression depuis quelque temps devant son écran. Comme si le couvre-feu n’est pas uniquement dans les rues des villes et villages. Le confinement est aussi ailleurs. Sous les crânes. Les démons, les divinités, les troll, et autres personnage des jeux vidéo en vogue depuis une quarantaine d’années, auraient-ils quitté leur planète virtuelle pour tous se donner rendez-vous dans la réalité 2020 ? Virus de SF et décapitation de siècles lointains.Une étrange atmosphère, mélange de fictionet réel masqué, qui déstabilise nombre d’individus. Un trouble lisible notamment dans le regard désemparé de beaucoup des politiques, des piliers des médias, se heurtant aux parois de leur bocal plasma. La majorité d’entre eux, même derrière la protection de leurs mots bien huilés, semblent ne plus rien comprendre aux événements. Que se passe-t-il ? On a perdu le contrôle ? Aussi paumés que les autres, la majorité dont ils se partagent les parts de présence écran et radio. Malgré leur pouvoir, eux aussi sous déboussolés, même sous le soleil du buzz. Ouvrez, ouvrez la cage aux images… Qui les libérera ? Pour qu’ils se glissent entre les barreaux lumineux et reprennent leur libre arbitre. La plupart semblent malheureux. Surtout les plus cultivés – des philosophes et autres penseurs englués comme des mouche dans le piège à ego et nombril-doublement paumés à cause de leur accès de lucidité, quand ils constatent qu’ils sont addicts à l’ivresse cathodique etque leur intelligence livresque est devenue inutile face caméra. Qu’est-ce que je fous là ? Leur savoir qui les avait ouvert sur le monde et les autres ne peut plus les aider. Ni les éclairer. Un gros trousseau de clefs ouvrant sur rien. Ils ont l’air si attristé, qu’on a envie de leur tendre la main pour les aider à sortir de l’écran pour retrouver l’air libre. S’évader du piège doré où les pensées, même les plus brillantes, oscillent « entre flou et rien ». Vidées de leur sens. Direction néant

       Un coup de klaxon le réveille quelques minutes avant le radio-réveil de son corps. Il s’est une nouvelle fois endormi avec la lumière allumée. Un bref coup d’œil à son portable : plus que deux barres d’autonomie. Il l’éteint pour économiser la batterie. De l’autre côté de la toile, la Nationale est déjà sur son lundi. Il bâille et s’étire. Le début d’un nouvelle semaine avec un seul but, le même depuis bientôt sept années : marcher sans but. Sans la moindre carte ou GPS. Au petit bonheur la route, comme disait un de ses oncles ayant fait la route en Inde à l’époque des hippies. Le seul de toute la famille paternelle à avoir quitté sa ville natale. Les conversations avec cet oncle qui l’aurait poussé à partir ? Sans doute en partie. Avec surtout un cauchemar le réveillant de plus en plus : mort enseveli sous sa maison s’écroulant sur lui. Une nuit, en sueur, il a allumé la lumière et fixé le toit en se disant qu’il fallait partir avant que le cauchemar ne devienne réalité. Sa décision prise, tout s’est déroulé très vite. En trois jours. Il a fermé sa porte à clefs. Une maison de ville comme une île isolée au milieu du quartier. Sans avoir invité un voisin ou franchi le seuil d'une autre maison.  Il vivait seul. Sans amis, ni famille. Personne ne se rendra compte de son départ. Sa seule trace de départ est une lettre de démission à son patron pour lui annoncer sa décision d’aller vivre dans un autre pays. Laissant derrière lui sa maison comme un matin en partant au boulot. Sa tasse à café attend encore dans l’évier le lavage du soir. Il s’étire et lève la fermeture éclair. L'air frais s'engouffre sous la tente.

      Le chien commence à se lever. Au loin s’éloigne le loup. Les véhicules filent à quelques mètres de lui. Sans qu’il puisse discerner le moindre visage mobile. Il ouvre son thermos et se sert un café. Le ciel arbore un air généreux. Il allume une clope. La première comme une clef de contact de sa chair encore endormie. Puis après quelques bouffées, l’essence noire et chaude pour lancer le moteur. Le garagiste aux mains d’or n’a plus qu’un seul véhicule à s’occuper. Sa grande carcasse qui ne comprend plus rien au monde. Gosse, il croyait que son instit était le centre. Celui qui avait toutes les clefs. Très mauvais élève, il s’obligeait à écouter. En se disant qu’il pourrait au moins repartir en fin d’année avec une clef. Pareil au collège jusqu’à quatorze ans. Puis idem dans le garage de son oncle où il a été embauché à seize ans. Toujours pas de clef. Il s’est tourné alors vers les femmes. Usant sa chair et son cœur et ses partenaires en vain. Toujours rien. Essayer les politiques. Il l’a fait. La même sensation de rester devant une porte fermée. Dieu. Exactement le même constat. Les livres ? Il déteste lire. La musique. Il en écoute, mais pense qu’elle ne lui donnera pas ce qu’il cherche depuis l’enfance. Une quête dévorante. Jusqu’à lui faire tout plaquer. « Pourtant, il y a la clef de sol ». Sa compagne lui avait adressé un clin d’œil. Il s’était renfrogné. La blague ne lui avait pas plu. Il perdait le sens de l’humour quand il s’agissait de sa quête. Elle aussi avait fui très vite cet homme absent. Obsédé par une clef.     

      Son pouce se lève. Beaucoup de camions roulant très vite. Comme pour rattraper le repos forcé du dimanche. Sa prochaine étape sera le chargement de son portable et un point d’eau pour se raser. Rares, les jours, quand ses joues ne croisent pas une lame. Il se pousse sur le côté et marché contre les haies et grillages le long de la Nationale. De moins en moins de place pour les piétons traversant la France. Plus que les trottoirs des villes et villages. Avec désormais la concurrence des trottinettes. La roue semble avoir gagné. Sauf pour les randonneurs et autres marcheurs siphonnant un peu de spiritualité par les pieds sur des terres inconnues. Une voiture s’arrête. Un couple avec chacun son masque dans une vieille bagnole. L’homme lui fait signe de monter. Il passe son regard de l’un à l’autre. Le couple n’a pas l’air inquiétant. Simplement deux êtres chargés d’une grande tristesse. Pas la même. Lui sourcils froncés et elle les yeux dans le vague. Entre colère et résignation. Il reconnaît cette tristesse. Une sorte d’odeur de fini imprégnée même dans le silence. Le fatalisme qu’il avait fui très jeune. Se contentant du minimum des relations sociales avec ses parents. Leurs anniversaires et enterrements. « Je le mets où mon sac ?». Le chauffeur, sans se retourner, lui désigne la banquette. Il le pose et s’installe. La voiture démarre.    

     Le couple reste silencieux. Chacun assis comme derrière une frontière invisible. Il entame la conversation sur le temps. Nul retour. Il insiste. L'homme reste muré dans son silence. Elle avec des phrases évasives et difficilement compréhensibles à cause du masque. Leurs épaules le mettent mal à l’aise. Comme un mur entre lui et l’horizon à travers le pare-brise. Il détourne le regard. Le soleil commence à prendre ses quartiers du jour. La femme ôte son masque. Son mari l’imite. Un raclement de gorge en écho à un soupir. Une musique qu’il connaît par cœur. Dialogue de sons et souffles. Pendant que leur fils unique a son nez collé à la vitre. Un large sourire aux lèvres. Déjà hors de la portée parentale. Et de tous ses autres contemporains. Bien planqué dans sa seule cabane qui a résisté à toutes les usures. Celles du temps et du principe de réalité. La cabane d'un homme qui n'a pas renoncé à chercher. Il fouille le paysage du regard. Le front concentré. Que cherche-t-il encore au bord de ses soixante ans ?    

    Sa clef du monde.

NB :  Fiction inspirée des trouilles et autres troubles nés du Covid. Un virus avec une grande mixité sociale sur le plan du corps. Mais aussi sur ses effets psychologiques. Même niveau d’inquiétudes et d'incertitudes au Collège de France que chez les politiques, dans les médias, ou au « Café du Coin ». Coincés entre Covid et décapitations sous le ciel de France et du monde. Que se passe-t-il ? Que réserve l'avenir ? Retour de trouilles moyenâgeuses à l’ère 2.0 ?

 

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