Billet du jour

Un billet dans la journée. Même petit. Vite glissé dans sa poche. Rien d'extraordinaire. Juste un peu de liquide pour bouffer. Certains préfèrent dire manger. Chacun son vocabulaire. Peu importe le mot quand l’estomac est vide. Que le réveil se réveille avec une seule interrogation. La même que durant la nuit. Comment faire les courses du jour ?

 

 © Marianne A © Marianne A

 

        «Ta Conscience, dis-tu ? Pas d’enfantillages ; tu es trop pauvre pour entretenir une conscience.»

                        La Faim, de Knut Hamsun

 

                   Un billet dans la journée. Même petit. Rassurant et vite glissé dans sa poche. L’urgence du jour. Pourquoi ? Rien d'extraordinaire. Juste un peu de liquide pour bouffer. Certains préfèrent dire manger. Chacun son vocabulaire. Peu importe le mot quand l’estomac est vide. Que le réveil se réveille avec une seule interrogation. La même que durant la nuit. Certes pas une nouvelle question. Elle était déjà présente dans l’air respiré durant l’enfance. Elle revenait souvent visiter la maisonnée familiale. Des visites de courtoisie pour ainsi dire au quotidien. Mais pas dans ma bouche de gosse. J’avais d’autres choses à dire et à penser. Contrairement à mes parents qui me nourrissaient. Et je n’étais pas le seul bec en attente de sa becquée. Parfois nul besoin de parler ; la question se posait au fond d’un regard ou un silence. Incontournable. Comment faire les courses du jour ?

        Manger au moins un vrai repas. Bouffer autre chose qu’un café-crème avec de la galette. Certes très bon, mais ne nourrissant pas son gosse en pleine croissance. Voulant en plus dévorer le monde. Avec, cerise sur le maigre gâteau, le désir de le transformer et l’améliorer. Nombre de gosses rêveurs plongés dans leur nombril révolté et voulant changer le monde. Pendant que les parents s’occupaient de leur estomac. Avant de se retrouver seul dans une piaule. Sans un centime en poche. Comme je l’ai été quelque temps. Comprenant en accéléré les regards anxieux d’un homme et une femme. On devient d’un seul coup beaucoup plus indulgents avec ses géniteurs. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Finalement beaucoup au regard de leur peu de moyens. Je me trouvais sans eux. Fallait donc me sortir le doigt du nombril. Trouver une solution aujourd’hui. Même si l’opération se préparait la veille. Seul ou à deux.

         Avoir faim. Pas le seul à avoir ressenti cette absence au ventre. Un manque colonisant l’estomac. Et tout le corps. La tête aussi. Ne pleurniche pas. Ta faim ce n’est pas grand-chose. Pense à tous ceux qui en sont morts ou en meurent actuellement. Comme les millions de gosses. Se rappeler de la fable de « L’enfant, le corbeau et le photographe.». Qui reste-t-il de cette horrible photo ? Le gosse, décharné, est accroupi au sol. Plus que les os sous la chair. On peut, au premier regard, se demander ce qu’est cet « animal sans regard ». Juste un enfant au bord de la mort ( elle le rattrapa quatorze ans plus tard sous la forme de fièvre paludéennes). Sa photo prise par un photographe qui s’est suicidé. Culpabilité de ne pas lui avoir porté secours ? Autres raisons pour son suicide ? En tout cas le photographe et l’enfant sont morts. Et l’oiseau de la fable sombre ?Un vautour a une moyenne de vie d’une quarantaine d’années. Peut-être est-il encore vivant. Lui qui attendait sûrement que le gosse meurt devant son bec. Le cadavre d’un enfant en repas du jour d’un corbeau. Un monde ou seuls les corbeaux survivent ?

       Ma faim était une réalité à certains moments dans le Paname des années 80. Les poulets tournant sur les broches du dimanche matin me narguaient. Comme tous les magasins dans le quartier où je me trouvais alors. Seul dans un studio. Mais même dur, rien à voir avec ce gosse au menu d’un corbeau. Incroyable scène à la fin du vingtième siècle. Nous contraignant à relativiser nos petits bobos de nantis. Revenons néanmoins à cette faim ordinaire. Celle de millions de gens. Ne croyons pas qu’il s’agit d’un phénomène isolé. Que ça se passe au fin fond de l’Afrique ou dans d’autres contrées rongées par la faim et les bombes. La faim est au coin de votre rue. Dans le métro que vous prenez chaque jour. Faut être sourd ou aveugle pour ne pas la voir. Des haies de paumes ouvertes. Tellement nombreuses qu’elles suscitent agacement ou indifférence. Surtout que souvent, elles demandent à des mains en équilibres précaires. Certes pas dans la misère. Mais au bord. Avec l’inquiétude d’être emportées par une vague plus forte.

          Une hiérarchie dans les faims. Indéniable qu’il y en a une. Ne pas confondre périodes de vaches maigres et réelle misère. Voire même mourir de faim. Ne pas tout mélanger. Pour autant un étudiant, sans petit job notamment pour cause de Covid, a le droit de se plaindre de ses difficultés. Comme des dizaines de millions d’autres gens en France. Et des milliards ailleurs sur la planète. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’indécence. Contrairement à ce ministre venu un jour se plaindre à la télé de ne plus avoir de boulot à cause d’un changement de gouvernement. Évoquant même avec des trémolos dans la voix son statut de chômeur. Venu faire pleurer dans les chaumières de France. Un nom ! Un nom ! Depuis plusieurs années, j’évite de nommer ( méfiance de notre ère de pelotons d’exécution numérique auquel j’ai aussi participé à coups de certitudes). Mais, là, l’indécence est telle que je vais me laisser aller. Même si c’est en partie malhonnête et inélégant de ne réduire un individu qu’à un seul de ses actes. Ce pauvre chômeur est connu entre autres pour avoir trimballé un paquet de riz face caméra. Le même ayant prôné le droit d’ingérence. Une figure connue de l’humanitaire. Un homme qui visiblement, au fil du temps, a oublié la perte du droit à la décence. Contrairement à l’étudiant se plaignant de devoir - pour la première fois - se nourrir à la soupe populaire. Sa faim n’est pas qu’une plainte cathodique. Il n’a plus de quoi se nourrir décemment. Et son horizon de plus en plus maigre dans son assiette à projets. Comme nombre de jeunes hommes et femmes au début de leur histoire. L’avenir du pays et du monde avec déjà la faim au ventre.

          Peut-être ont-ils aussi opéré comme nombre d’entre nous. En remplissant de gros sacs ou un caddie. Autre temps, autre démerde. Les Boîtes à livres et bouquinistes ont-ils changé la donne ?  Je n'ai pas de réponse. Pas mal d'années que je n'ai pas vendu de livres ou objets personnels pour survivre. Mais, vu l'état actuel de la chaîne du livre, on ne sait jamais: vends tondeuse sans gazon  et oreiller garantie en pure plume d'insomnie. « Liquide ou par chèque ? ». La question était inscrite sur le formulaire. Avec toujours la même réponse. Combien ça vaut ? On suivait des yeux les mains jugeant combien chacun de nos produits pouvait rapporter. Les livres de poche quasiment rien. Contrairement aux beaux-livres et autres grands formats. « D’accord ou pas ? ». Parfois, on a pas envie de brader tel ou tel bouquin nous ayant tant apporté. Pourquoi rapportent-ils si peu à la vente ? On signait toujours. Pour vite gagner la caisse et repartir avec un ou des billets dans sa poche. Souvent entamé par un pot à St-Michel. Dans les rues du quartier de Paris où se trouvait la librairie « Gibert Jeunes ». Nous y refourguions nos bouquins de classe et d'autres. La librairie qui transformait les feuilles des livres en poignée de billets et de pièces. Jamais grand-chose. Mais de quoi tenir un jour. Et un jour c’est long. Encore plus avec le ventre vide.

        Quand la littérature nourrissait son fauché.

NB : Un billet ( déjà une infidélité à l’hibernation numérique ? ) inspiré de cet article. La fin d’une enseigne qui a rempli pas mal de frigos vides. Parfois aussi juste pour boire quelques bières dans le quartier de la Bohème. En rêvant avec le fric de sa bibliothèque de plus en plus maigre. Quand le « Lagarde et Michard» était encore coté à l’argus de l’encre et du papier….La collection " La Pléiade" était la meilleure remplisseuse de frigo. Mais, si je me souviens bien; les acheteurs de chez Gibert refusait de la payer en liquide. Chèque et virement ne remplissaient pas la poche du jour.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.