Contrainte par corps

Fille ou garçon ? Personne ne le savait. Et elle s'en foutait à ce moment précis. Le bébé commençait à sortir. Elle perdait les eaux. « Faut que j’aille vite à l’hôpital. S'il vous plaît.». Elle leur a répété. Ils l’ont vue et entendue. Sans rien faire. Pas la moindre aide toute la nuit. Corps douleur immobilisé dehors. Son ventre en urgence sous le ciel.


 © Marianne A © Marianne A


               Fille ou garçon ? Personne ne le savait. Et elle s'en foutait à ce moment précis. Le bébé était en train de sortir. Plus que cette urgence dans son ventre. Rien d’autre lui importait. Elle commençait à perdre les eaux. Face à la mer qu’elle espérait traverser. Rêve d'une renaissance pour elle et sa famille. Mais tout s’est déroulé différemment. Elle et les autres membres du groupe de réfugiés, ont été arrêtés. Et immobilisés sur le lieu de leur arrestation. « S’il vous plaît. Faut que j’aille en urgence à l’hôpital. Je suis en train d'accoucher.». Ils l’ont entendue. Impossible de ne pas voir son ventre. Ils l’ont vue et entendue. Sans rien faire. La laissant perdre les eaux toute la nuit. Dehors. Une future mère face au rivage.

        Le bébé est né. Et mort trois jours plus tard. Après la nuit où une femme sur le point d'accoucher n'a pas été secourue. Suffisait d’un coup de fil à un hôpital. Quelques secondes pour appeler les secours. Un homme ou une femme, à proximité ou à distance, a décidé que cette femme, donnant la vie, n’était pas une priorité ? Qu’elle pouvait attendre. D’autres choses plus importantes en cours. Les ordres sont les ordres. Puis, à la fin de sa mission, on rentre chez soi. Un baiser sur le front de sa fille puis de son garçon endormi. Petit sourire en les regardant à travers la porte entrebâillé. Sans bruit, on se glisse contre sa compagne ou son compagnon. Le jour s’est levé. Et une étoile filante est sortie d’un ventre. Pour briller.

        Étoile dans les yeux de ses parents et d’autres proches. Avant de faire ses premiers pas. Au début une étoile au pas mal assuré sur le plancher de son histoire. Elle tombe et se relève. Avant de commencer à prendre de l’assurance. Pour marcher et courir vers son avenir. Une étoile qui rit. Prête à dévorer le monde. Une étoile bourrée de rêves. Ses yeux de plus en plus gros. Écarquillés de l’ouverture à la fermeture de ses paupières. La nuit, elle continue de briller. Dans le silence de sa chambre. Demain, il fera jour. Un nouveau jour plein de promesses. Elle finit par s’endormir. Un large sourire sur les lèvres. Elle dort. Juste trois dodos comme on dit aux enfants pour les faire patienter. Le sommeil d’une étoile morte née.

        Qui est coupable de la mort de ce bébé ? Pas la première mort de ce genre, ni la dernière. Combien d’étoiles échouées les yeux dans le sable de méditerranée depuis des années ? Revenons aux coupables. Les flics sur le terrain n’ayant pas appelé ? Le préfet et tous les autres donneurs d’ordre ? Les financiers et vendeurs d’armes à des clients sentant bon le sable chaud et les pétrodollars ? Nos grands de ce monde découpant la chair de la planète en fonction de ce que ça leur rapportera ? Nous qui nous contentons de quelques mots d’indignation récurrente sur la toile ? Chacun aura sa réponse. Selon sa position. Avec pour certains cette interrogation : préférable de la fermer au lieu de constater et pointer du doigts sans effet sur la réalité ? D’aucuns accuseront les parents. Fallait pas fuir les bombes et la mort. Les mêmes accusateurs en exil sanitaire dans leur résidence secondaire pour fuir un virus ?  Trop tard pour juste constater que c'est trop tard. Rien ne ressuscitera ce bébé mort.

         Tué par la connerie humaine sous une nuit de septembre. Les eaux perdues d’une mère noyée de larmes. Impuissante. Elle a dit. Ils n’ont rien dit. Elle a hurlé. Ils se sont tu. Pendant que le travail débutait. Une femme dans son chantier de vie. Pendant que d’autres étaient en mission pour la mort à venir. Une mort bien sûr pas prévue dans les ordres. Un drame évité si un des individus présents avait appelé les secours ?  Sans aucun doute que l'accouchement se serait moins mal déroulé. Pas la moindre empathie pour une femme se tordant de douleurs dehors en pleine nuit ? Un chantier collectif du pire. Avec des individus sur le terrain ou derrière un écran. Combien de coupables (visibles et invisibles) de non assistance à femme donnant la vie ? Et avec comme témoin toute l’humanité. Une humanité qui a perdu au-dessus de ce ventre. Le ventre d'une femme enceinte mis sous scellés. Une mère sous surveillance qui a perdu son enfant. Le monde a aussi perdu. C'est une perte essentielle.

         Un étoilicide.

NB : Cet article de Libération ( réservé aux abonnés) relate les faits. Ainsi que sur France bleu.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.