Restitués

Une part d'histoire de deux pays dans la soute à bagages. Julie pousse un soupir de soulagement.Jusqu’au dernier moment,elle a eu peur de l'échec de l’opération de restitution de certaines «pièces» du musée. Être une femme et jeune avait été un double handicap. Un chantier très rude. Avant la présence de Julie dans cet avion officiel. Destination l’autre rive de la plaie ouverte.

                                                                                                                        

 © Marianne A © Marianne A
 

 

                                                                                                Pour Nathalie et Kader

 

        Une part de l’histoire de deux pays dans la soute à bagages. L’avion officiel décolle. Julie tourne la tête vers le hublot. Un embouteillage de nuages sur Paris. Elle ferme les yeux et pousse un soupir de soulagement. La bagarre avait été très rude. Jusqu’au dernier moment, elle a eu peur de l'échec de l'opération de restitution de certaines «pièces» du musée. La négociation avait été si longue. Sans doute ralentie en partie, parce qu’on lui en avait confié la responsabilité. Être une femme et âgée que de 28 ans avait été un double handicap. Moqueries et réticences mâles de part et d’autre de la frontière. À plusieurs reprises, elle s'est retenue de balancer une gifle ou une insulte. Mais l’enjeu lui a paru plus important que le cerveau de quelques-uns confiné entre leurs jambes. Elle avait tenu le choc. Ce matin de juillet, elle était complètement vidée et satisfaite. Si fière d’avoir pu jouer une sorte de rôle d’ambassadrice entre deux peuples. Des illusions sur l’avenir après ce geste historique ? Julie n’y pense pas pour l’instant. Elle préfère rester concentrée sur la mission à boucler. Et pas des moindres. Une jeune historienne entêtée allait remettre les pendules à l’heure de l’Histoire de deux pays. Leurs aiguilles figées depuis plus d’un demi-siècle sur la même plaie ouverte. Une blessure d’une rive l’autre née bien avant sa naissance. Et celle de ses parents.

      L’idée n’est pas venue de Julie. Ni d’un de ses collègues conservateurs. Même si certains, comme elle, y avaient déjà pensé. Une idée de plus en plus dans l’air du temps. Avec la certitude qu’elle finirait par devenir incontournable. C’est Samir qui a précipité les événements et bousculer le protocole des priorités du musée. Sans faire partie de l’équipe de conservation. Ni comme chercheur venu de l'extérieur de la structure. « Une honte et un scandale ce qu’on garde ici ! Et vous historiens, vous cautionnez cette saloperie sous vos yeux ! ». Le hurlement d’un grand type d’une trentaine d’années dans l’aube parisienne. Il avait le crâne rasé et une boucle d’oreille. Les yeux rougis sur un visage fermé. Il fumait assis sur un banc quand Julie est arrivée dans l’allée. Toujours la première au bureau. Il s’est levé d’un bond en la voyant. « J’ai quelque chose à vous dire !». Elle a sursauté. Qui était cet homme agressif qu’elle n’avait jamais vu. Il barrait l’entrée de la porte. Appeler la sécurité ? Elle a ouvert son sac et pris son portable. Il parlait vite avec un léger bégaiement. Des propos très confus. « Arrête de déconner, Samir ! T’énerves pas sur Julie. Elle y est pour rien. C’est pas la big boss ici. Tu fais n’importe quoi, mec. Les nerfs ça se soigne. ». L’intervention du vigile de jour avait rassuré Julie. Les deux hommes échangèrent un regard. « T’inquiètes pas Julie. C’est Samir, le gardien de nuit. Tu risques rien. Il est juste en colère. Il a un truc à te dire sur une partie de la collection. Je vous laisse. ». Il a donné une tape sur l’épaule de son collègue avant de reprendre son poste. Samir dansait d’un pied sur l’autre. Visiblement embarrassé. Julie lui a proposé d’en parler à l’intérieur. Il a écrasé son mégot avant de la suivre. « Court ou long le café ?». Samir a tout déballé.

    Loin d’être un délire comme Julie avait d’abord cru. Samir s’était documenté. « Si vous voulez, je vous envoie tout le dossier par mail en rentrant chez moi. Mais c’est un doc un peu lourd. ». Elle avait acquiescé d’un signe de tête. Avec un petit sourire en coin. Pas le premier, ni le dernier, à être persuadé d’avoir trouvé la pépite historique du siècle. Julie recevait nombre de messages de farfelus proposant tel ou tel article ou sujet d’expo. Depuis l’arrivée de Google, les historiens avaient explosé sur la toile. Transformant la moindre Fake News en thèse historique. N’importe qui, avec du copier-coller, s’improvisait historien. Comme infectiologue pendant le Covid 19. Des experts en accéléré sur tous les domaines naissaient un peu partout. Faisant passer les professionnels, ceux souvent plus dans le doute que l’affirmation, pour des charlatans au service d’une force occulte. Ses collègues et elle avaient appris à se méfier. «Lis- ça. Pas un scoop ce qu’il écrit. Mais sa synthèse et sa manière, d’aborder le sujet peut servir de base au moins à une remise en question. Nous interroger sur ce que nous occultons dans ce musée et ailleurs. Il secoue nos certitudes d’universitaires le nez dans le guidon de nos recherches. Moi ça m’a mis un coup de fouet. J’attends ton retour. ». Le mail de Samir avait rebondi d’écran en écran. Jusqu’à la directrice. Son dossier a été critiqué sur la forme, les fautes, les coquilles, mais validé sur le fond par toute la majorité de l’équipe. Des conservateurs, extérieurs à musée, avaient aussi apporté leur caution. « Cet homme a raison. On doit absolument nous, en tant qu'historien, se positionner. Pas nous contenter d’être que des machines à archiver le passé. Notre rôle est aussi qu’il ne pourrisse pas le présent. Je vous soutiens et suis avec vous dans le montage de cette opération. » La directrice avait réuni l’équipe au complet. L’opération venait de débuter. Jusqu’à ce que Julie se trouve dans un avion. Pour passer sur l’autre rive de la fêlure.

       C’est son chantier professionnel le plus difficile à mener. Elle a failli plusieurs fois jeter l’éponge et passer le relais à un collègue. « Suceuse de bougnoule. Pute à métèque. Traîtresses à la nation. Tu souilles notre patrimoine national. ». Son adresse mail était inondé d’insultes. Plus tous les courriers postaux. Dont un montage avec sa photo(prise sur FB) sur le corps d’une autre, agenouillée à poil et léchant les babouches d’un prince arabe. Porter plainte ? Julie y a pensé. Mais elle a préféré ravaler sa colère et se concentrer sur sa tâche. En conservant tous les messages d’insultes pour d’éventuelles plaintes. « Tu ne veux pas qu’on confie cette tâche à quelqu’un d’autre ? ». Sa patronne était inquiète. Samir aussi. Il s’en voulait d’avoir plongé Julie dans une telle situation. Plus l’échéance approchait, plus la tension augmentait. Avec des pressions permanentes. Julie était prise en tenaille entre ses supporters et ses détracteurs. Parfois aussi étouffants. Les diplomaties des deux pays pesaient de tout leur poids. Pas un jour sans un message d’une huile étrangère ou française. Pour ralentir ou accélérer le processus. Des missiles aussi en provenance d’une partie de la presse hostile à l’opération. La rencontre d’une conservatrice et un gardien de musée s’était transformée en affaire d’État. Un contentieux datant du XIXe siècle sur une épaule de Julie.

       Et sur l’autre une histoire d’amour toute fraîche. Personne, au musée et parmi les protagonistes de l’opération, ne semblait au courant. Tous les deux très discrets sur leur liaison. Ils ne s’étaient pas revus dans les locaux du musée. « Vous en faites ce que vous voulez. Moi, je suis pas historien. Je veux pas que mon nom apparaisse. Mon boulot, c’est de garder de nuit ce musée. Pas de changer le cours de l’histoire. Mais ce serait bien de soulever le tapis de la mémoire de nos deux pays. Y a pas mal de poussière en dessous. J’ai fait mon boulot de citoyen. À vous d’agir. ». La réponse de Samir à la directrice du musée. Un refus officiel. Mais en réalité, il n’a pas décroché et suivi la progression du dossier jusqu’à la fin. Des nuits entières de travail chez Julie ou Samir. Épluchant le dossier pièce par pièce. Elle avec sa méthode universitaire. Et lui à l’arrache2.0 comme il disait. Frottement de l’histoire de deux pays et d’une femme et un homme. Avec entre eux de la beauté et une sourde tension. Comme des comptes invisibles à régler. Une ardoise que, ni l’un ni l’autre, n’avait ouverte, mais que personne n’avait réglée. Une dette toujours en suspens. Leur chair porteuse des plaies d’un passé lointain qu’aucun des deux n’avaient vécu. Une douleur par procuration polluant leur histoire de couple à peine né. « On ne pourra pas faire l’économie de ce conflit entre nous. Impossible. Comment te dire ça ? C’est complexe. Disons que… Tu es… Je suis... Nos corps ont pas la même histoire. ». C’est Samir qui a voulu en parler. Julie a blêmi. Fort troublée par la situation. Elle, l’historienne brillante et efficace, capable de travailler avec du recul sur les événements, se sentait d’un seul coup démunie. Sans réponse. Contrairement au dossier et l’opération en cours qu’elle maîtrisait parfaitement. Soudain anxieuse des morsures du passé sur leur histoire. Crever l’abcès entre deux pays.

          Avant qu’il ne soit trop tard. Et que le pus du passé moisi continue de pourrir le présent. Comme celui de deux jeunes amoureux. « Tu as raison Julie. Ne nous prenons pas la tête avec tout ça. Certes, il ne faut pas oublier les horreurs du passé. Celle de la colonisation. Une colonisation qui n’est pas entièrement finie. On doit mettre un point définitif dessus. Dans les institutions et nos crânes. Pour passer à autre chose. Mais pas une raison pour… Tout confondre. Pas pire que le confusionnisme. Je vois pas pourquoi je mélange notre histoire à nous deux avec celle du pays d’origine de mes parents. Un pays où je suis allé que deux fois. Ce que nous vivons ensemble ne regarde pas mes parents. Ni les tiens. Ni le gouvernement algérien ou français. Ni le reste du monde. C’est notre histoire à nous deux. Notre histoire avec un grand I comme intime. Ne nous laissons pas parasiter par les horreurs du passé. Ni manipuler par des apprentis-sorciers. Des conneries qui font perdre du temps. ». Samir lui avait envoyé un long texto après une engueulade. « Tu m’emmerdes ! Je ne vais quand même pas porter le poids de mes ancêtres colonisateurs toute ma vie. Oui, j’ai eu des salauds dans ma famille. Des colons, et même des collabos. J’y suis pour rien. En plus, je suis aussi anticolonialiste que toi. Consciente que notre inconscient collectif est encore gangréné encore par ça. Et qu’il y a du boulot à faire. Mais la culpabilité, ce sera jamais mon truc. Surtout quand je n’ai rien fait. Toi et moi, vaut mieux qu’on laisse tomber. Trouve-toi une descendante de colonisés et moi un descendant de colonisés. Chacun chez soi, bien dans les pantoufles de nos ancêtres. Des pantoufles-racines pour ne pas sortir de sa petite famille. Tu me fais chier ! Barre-toi de chez la colonisatrice ! ». Samir avait claqué la porte. Bouffé tour à tour par la colère et la tristesse. Comme face à un mur indestructible. Contraints de se détester par procuration, pour faire plaisir à des fantômes. Et de la bande qu’il fréquentait. La plupart gosse d’immigrés en lutte contre les discriminations. Il avait mis son amour-propre dans sa poche pour s’expliquer sur ses propos. « Rien à foutre de tes excuses ! Va vivre avec quelqu’un qui a la même douleur que toi. Et moi, je vais trouver un beau petit-fils de tortureur avec le type caucasien. ». Salve de textos de part et d’autre. En pleine nuit, Julie sonnait à sa porte. La parole redonnée aux corps.

        L’avion atterrit sur le tarmac de l'aéroport d'Alger. Julie affiche un large sourire. Gagné. Sa mission est accomplie. Plus que quelques formalités. « J’aimerais que tu viennes avec moi.». Elle avait insisté auprès de Samir. En vain. « Non. C’est ton boulot. Moi, je suis juste une ombre dans cette histoire.». Elle avait souri. « Pas une ombre dans ma vie ni dans mon lit.». Tous les deux s’étaient marrés. Samir lui avait caressé les cheveux. « Tu veux une bière ? ». Samir avait acquiescé d’un hochement de tête. Puis il s’était planté devant la fenêtre de la chambre de Julie. « Étrange télescopage quand même que tout ça. Tu ramènes demain les dépouilles de 24 résistants au bled. Des combattants algériens décapités au début de la colonisation française au XIXe siècle. Un geste historique qui est hyper important. Tu restitues leurs crânes à leur terre natale et moi, je.. j’ai...». Il a rallumé une cigarette. « J’ai… J’ai ramené ma mère il y a deux ans dans son bled de Kabylie. Sa dépouille se trouvait elle aussi dans la soute à bagages. ». Julie s’était approchée de Samir. Elle avait posé la main sur son épaule. Deux êtres devant la fenêtre.

     Avec vue sur leur histoire

NB : Une fiction inspirée de cet article.

 

 

 

 

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