Lettre à l'aube

Vous revenez toujours. Certains, en exil ou sur place, vous attendent. Quelle que soit leur attente, des yeux fouillent la nuit. Une nuit carnassière. Que cherchent-ils aussi fébrilement ? Une lumière où pouvoir jeter l'ancre. La moindre lueur est comme une victoire. Avec bien sûr l'espoir de sortir de la nuit. Et revivre.

 

 

 © Marianne A © Marianne A

 

 

                 Vous revenez toujours. Un retour plus ou moins long selon les périodes. Mais pour finir par revenir. Inexorable retour. Certains, en exil ou sur place, vous attendent au quotidien. Chacun de leurs geste et souffle est en suspens. Des êtres paumés et brisés suspendus à vous. Quelle que soit leur attente, des yeux fouillent la nuit. Une nuit bouffeuse d'humanité. Elle veut leur peau. Que cherchent-ils si fébrilement ? Une lumière où pouvoir jeter l'ancre. La moindre lueur est comme une victoire. Avec l'espoir de sortir de la nuit. Cesser de survivre. Remonter à la surface de l'existence. Vivre. Tout peut recommencer à votre retour. Un jour nouveau ouvre ses bras. Quelques-uns, trop usés par l’attente dans l’obscurité, n'attendront pas. Ils partiront avant votre  retour. Comme ce couple du passé.

           Au début, ils ont sans doute refusé d'y croire. Comme d'autres autour d'eux. De leur milieu ou non. Comment une telle chose pourrait se produire ? Impossible.  Jusqu'à penser qu’ils exagéraient. Pourquoi voir le mal partout ? Après la pluie, le beau temps. Suffit de patienter en se protégeant des intempéries de l’époque. En attendant des temps meilleurs. Tous deux et de nombreux autres dans leur cas ont continué de vivre comme si le jour n’avait pas de fin. Passagers de l’instant. Amoureux des nuits vivantes et enrichissantes des café, des théâtres, des librairies, des salles de concerts… Si heureux dans une ville rayonnante de beauté et intelligence de toutes sortes. Sans penser qu’une autre nuit, brûleuse de mots et d’idées, pouvait prendre la place des jours heureux et des nuits enchantées. Peu à peu, leurs corps est devenu une cible mobile. Des êtres dans le viseur de la nuit mortifère. Passés du statut d’humain à celui de gibier de la nuit. De plus en plus rien. Impossible d’échapper aux mâchoires de cette nuit sans pitié. Sauf en fuyant. Des années sur un autre continent. Mais la nuit a continué de les bouffer de l’intérieur. Pourtant un couple soudé et fort. Avec plus d’armes que d’autres exilés. Lui, un grand écrivain, a écrit une lettre . Quelques phrases avant de tout quitter. Ultime exil. Avec dans son sillage un très bel héritage d’encre. Une lettre à vous chère Aube.

        Un courrier de rupture ? Non. Il a proposé à d’autres de s’occuper de vous en son absence volontaire. Pour que vous en soyez jamais abandonnée. Sa compagne et lui ne sentaient plus la force d’être utiles. Ni à leurs corps, ni au monde. Et inutiles aussi pour vous. Celle qui les aidés et poussés à fuir la nuit ayant submergé leurs belles nuits. Sans le rêve de vous revoir, ils se seraient laissés étouffer par les bras de la nuit. Une nuit qui allait bouffer l’Europe et une grande partie du monde. Sans doute encore pire que ce que le couple avait appréhendé dès 1934. L’humain reste le plus brillant pour créer de l’inhumanité. La nuit, à laquelle ils ont réussi à échappé quelques années, a repris du service. Dans leur ville tant aimée où ils étaient devenus des cibles à détruire par tous les moyens. Retour de la nuit plus de quatre-vingt ans après leur exil. Elle a planté ses crocs hier dans la chair de Vienne. La ville où le couple rêvait de revenir. Un retour à vos bras. Les bras de l’Aube. Pour revenir à la maison.

      Frantz Fanon a-t-il lu la lettre de Stefan Sweig ? Je ne sais pas. Des années plus tard, il écrivait comme en écho la recommandation d’un de ses profs : «Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l'oreille, on parle de vous.». Un humaniste pétri de lumières, d’universalisme, de psychiatrie, de psychanalyse, de poésie, et sans doute d’autres choses hors bio officielle. C’était un ardent militant anticolonialiste se battant pour la libération des peuples opprimés. Sans pour autant se glisser dans la peau d’un futur oppresseur. Individu complexe et sûrement traversé de contradictions. Grande élégance et intelligence humaine à méditer en notre ère de raccourcis. Comme Stefan Sweig et d’autres rencontres ( de quartier d’enfance, d’école, de bars, de rues…), Frantz Fanon m’a permis de méfier de la nuit anthropophage et de mes certitudes. Toujours regarder sous les masques, même le sien. La parole toujours redonné au doute. Sans oublier l'exploration du silence. Apprendre à penser contre son masque.

      D’habitude, après un attentat antisémite, ma première pensée va à un autre Stéphane. Mon plus vieux pote. Avec la rage au cœur contre les ordures m’obligeant à rajouter qu’il est Juif. Alors que c’est le cadet de mes soucis. Vieux pote me suffit amplement. On peut même ôter vieux. Pas d’obsolescence pour les vraies amitiés. Comme pour lui, je ne suis pas d’abord un maghrébin. Pareil pour d’autres potes d’enfance ou plus récents. L’amitié ne demande pas une pièce d’identité ou l’ADN. Entre temps, je suis devenu arabe et musulman grâce aux nouveaux diviseurs pour mieux se gaver. Alors que nous sommes essentiellement deux potes athées et imparfaits. Une amitié née au bon temps d’avant la main séparatrice au revers de vestes très souvent tournantes. Quand un homme pouvait être traité de con. Une femme de conne. Sans que ça ne devienne une affaire d’état. Même si tout n’était pas rose. Le racisme, le sexisme, l’homophobie, les féminicides, et d’autres saloperies, existaient déjà. Des associations et de nombreux acteurs de terrain luttaient contre ces fléaux plus ou moins visibles ( le sexisme restant le moins facile à détecter). Sans chercher à faire une carrière politique ou buzzer dans les médias en surfant sur de vrais douleurs et combat légitimes. Qui étaient ( et sont) ces militants sans ronds de serviette à la télé ou sous les ors de la République ? Des instits, des profs, des infirmières, des éducs, des pompiers… Ils ne sont pas là pour tirer la couverture à soi et donner des leçons de « mon combat est prioritaire sur le tien». Trop de boulot pour perdre leur temps à mesurer la taille des nombrils et ego des rajouteurs de murs et confusion. Juste présents pour réparer et rétablir la justice.

       Aujourd’hui, je pense à Stéphane et Stéfan. Le second rencontré au détour de ses pages de fictions. Notamment ses nouvelles très fortes. Dont une très belle Lettre d’une inconnue. Sans oublier son roman «Le joueur d’échecs» toujours d'actualité de nos jours. Revenons sur le plancher de la réalité. Et la rencontre avec Stéphane s’est faite au coin de l’adolescence. Très vite surnommé Stef. Que de pages tournées ensemble. Des belles et des moches. Rien de plus normal en une quarantaine d’années d’amitié. Pas des saints, ni des anges. Juste des individus de chair et incertitudes. Longtemps capables de jongler avec les mots jusqu’à la naissance du jour. A parler de tout et de rien. Mais en revenant toujours à un moment où un autre à la littérature. Elle a été un de nos grands liens à Montreuil (93). Loin de Vienne. Mais au centre des questions. Celles de deux jeunes ( Français ou étranger ? La question ne se posait pas.) vivant dans la même ville. Tous deux refusant Dieu et Maître. Sans pour autant être d’accord sur tout. Quelle tristesse de n’avoir que des «amiroirs». Le frottement des idées fait évidemment des étincelles. Et tant mieux. Le feu d’artifice ( parfois des pétards mouillés) des échanges entre individus normalement constitués: un cerveau, un cœur, et tous les autres organes qui font un homme, une femme, ou d’un autre genre. Le dialogue de la belle verte, de la belle noire, de la belles blanche, de la belle jaune, de la belle invisible… Plus le bouquet final. Sous le ciel du siècle, la palette des interrogations semblables aux interrogations gravées sur les murs des cavernes. La vie, l’amour, la mort, etc.

          Des questions tour à tour troublantes et constructrices. Le début du chantier humain. Avec des variation au fil des siècles. Mais un socle commun. Des interrogations sur soi et le monde. Elle peuvent aider à ne pas sombrer dans la nuit mortifère. Celle de l’histoire avec une grand Haine. Ni dans sa propre nuit. Quand, au fil du temps ou peu à peu, tu as une réponse. Rien de plus normal et sain que de répondre aux questions. Des réponses vitales pour avancer et progresser. Aussi nécessaires que les questions. Le souci est quand la réponse est unique. Niant toutes les autres. Parfois même jusqu’à faire couler le sang pour la survie que d’une réponse : la sienne et celle de ses proches. Pas d’autre choix. Le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, ne sont pas des réponses. Ni des questions. Que sont-ils alors ? Des impasses de l’humanité. Plus rien que la nuit. Du début à la fin. Une nuit des murs.

        Passer de l’autre côté. S’évader de la nuit est la seule solution. Individuel et collective. Encore plus dans un monde devenu un labyrinthe d’impasses. Chacun, au chaud dans la sienne, persuadé de vivre sur un boulevard. Se sentant différent et supérieur à tous les autres étouffant dans leurs impasses. La nuit se frotte les mains. Elle sait qu’elle récoltera les fruits de tous ces murs entre groupes et individus. Ils finissent toujours par se regarder de plus en plus loin, se détester, se haïr, fermer les volets, continuer de s’observer d’impasse en impasse, puis ouvrir les volets et tirer sur ses voisins de labyrinthe. Rien de nouveau sous le ciel de la connerie humaine. A croire que l’humanité a besoin de se rassurer en revenant toujours au pire d’elle. Une sorte de running-gag de l’horreur. Au début, ce n’est que la connerie. Rien de très grave. Puis elle grossit, grossit… Jusqu’à devenir une grosse bête se nourrissant de chair fraîche. Pas n’importe laquelle. Toujours la chair de l’autre. Le repas de la nuit carnivore.

        Mais l’aube revient toujours. Elle reprend sa place. Même après la pire des nuits. Elle repointera le bout de sa lumière. Dans combien de temps ? Difficile de le dire. A chaque époque, sa nuit. Le retour de l’aube reste en tout cas une certitude. Comme malheureusement celui de la nuit des murs. L’une et l’autre semblent indissociables. Comme deux sœurs ennemies. L’une appuyant sur l’interrupteur pour plonger le monde dans le noir. Et l’autre revenant chaque fois pour remettre la lumière. Toutes deux en guerre dans la même pièce avec plus de sept milliards de locataires. Un appartement en orbite depuis des millions d’années. Pour l’instant, le siècle semble en panne d’électricité. La lumière a du mal à atteindre certains cerveaux, même au sommet de la planète. Certes pas la même panne qui a conduit un couple à fuir au Brésil en 1942. Et y mourir ensemble avant le retour de l'aube. Autres temps, autre panne. Que souhaiter pour demain ? Quand il refera jour.

           Une aube durable ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.