Fille de l'air

Muette et sans défense. Elle n’a rien pu faire. Ses agresseurs sont arrivés en pleine nuit. Elle a cru que c’étaient des promeneurs. Il en vient souvent. Pas mal aussi d'amoureux ou fêtards. Elle ne s’est pas méfiée en les entendant s’approcher. Sans pouvoir imaginer ce qu’ils allaient lui faire. De lâches mains anonymes. Et une subite violence sur la fille de l'air.

    

 © Marianne A © Marianne A

 

            Muette et sans défense. Elle ne pouvait pas réagir. Ses agresseurs ont déboulé en pleine nuit. Elle a cru que c’étaient des promeneurs. Souvent des jeunes amoureux viennent jusque-là. Parfois, il y a des fêtes improvisées. Avec des cadavres de cannettes de bière et d’autres déchets. Mais c’est très vite nettoyé. Ce qui la dérange le plus c’est le bruit. La perte de l’usage de la parole a développé son ouïe. Elle entend tout. Même le moindre murmure. Capable de traduire le silence et le vent. Elle ne s’est pas méfiée en les entendant s’approcher. Sans pouvoir imaginer ce qu’ils allaient lui infliger.

        Que faire pour se défendre ? Impossible de leur expliquer. Ni même de les supplier. Elle était coincée. Impossible de leur échapper. Combien étaient-ils ? Elle ne se souvient pas exactement. Tout s’est passé si vite. Ils l’ont entourée. Une main s’est posée sur son ventre. Elle aurait voulu hurler. Que son cri ricoche dans la nuit. Sa voix plus forte que l’océan et tous les sons de la ville. Qu’elle interrompe les repas dans les restaurants, arrête les promeneurs dans les rues de l’été, démêle les corps fiévreux dans des chambres aux fenêtres ouvertes, immobilise des danseurs, coupe les voix de la radio ou de la télé… Pour entendre les mots enfermés dans sa gorge. Une autre main s’est posée. Cette fois sur son sein droit. Un des agresseurs est passée dans son dos.

       Impuissante. Elle a subi sans pouvoir réagir. Soumise à eux. Même dans une autre situation, avec l’usage de sa langue, elle n’aurait pu faire grande chose. Des visages fermés. Avec le front plissé de ceux qui ne doutent pas. Mus uniquement par leur cerveau reptilien. Pas la moindre lumière dans leur regard. Deux d’entre eux puaient l’alcool. Elle était devenue leur proie. Comme une sorte de jouet entre leurs mains destructrices. Uniquement là pour satisfaire leurs désirs. « On se casse les mecs ! Salut la salope des mers». Leurs pas résonnaient dans sa tête. Ils l’ont souillée avant de se dissoudre dans la ville. Lâches mains anonymes.

      La police est arrivée dès l’aube. Elle les a regardés et écoutés. « Quelle honte de faire ça ! ». Nombre de voyeurs sont venus jusqu’à elle. Tous très en colère. Elle l’était aussi. Mais pas la première fois qu’elle avait été agressée. Sa tête sciée, son bras droit enlevé, décapitées une seconde fois, les cheveux teints en rouge, peint un soutien-gorge sur elle, une burqa sur le visage, affublée d’un godemiché… Elle avait déjà subi nombre d’attaques de toutes sortes. Mais toujours présente, sur son rocher. Cette fois insultée par des abrutis. Persuadés que leur geste servirait une noble cause. En plus de la salir, ils venaient de souiller la lutte de milliards d’individus sur la planète. Certes pas mort de femme ou d'homme avec leur geste. Nulle douleur humaine. Mais une action stupide et pathétique. Incapables de faire la différence entre fiction et réalité. Une bande de décérébrés venu taguer une sculpture dans un port. Celle d'une fille de l’air. Le personnage d'un conte pour enfant.

      La Petite Sirène insultée de « poisson raciste ».

 

NB : Fiction inspirée de cet article. La connerie n'a vraiment pas de frontières et sait changer de masque. Le conte du «poisson raciste » est lisible sur ce lien.

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