Croisière de silence

Quinze ans que je parle à des jeunes qui n'en ont absolument rien à foutre. Préférant faire des selfies ou jouer avec leur smartphone toute la journée. Une parole balancée dans le vide. Pourquoi alors perdre mon temps à essayer de leur transmettre l’Histoire de leur pays et du monde dont ils se foutent complètement ? Mon grand rêve est de me taire.


       

Les Fatals Picards - La Sécurité de l'Emploi © Chaine_00

 

                   «Le mutisme est la vérité. Mais une vérité muette, et seuls ceux qui parlent auront raison.» Imre Kertesz

           L’homme parle de plus en plus fort. Il est attablé avec une femme dans la salle d’un bar-restaurant. Une quinzaine de clients en tout. De temps en temps, elle lui demande d’un geste de la main de baisser le ton. Sur leur droite, légèrement à l’écart, un vieil homme pianote sur une tablette. Il sourit souvent.« Quinze ans que je parle à des jeunes qui n'en ont absolument rien à foutre. Préférant faire des selfies ou jouer avec leur smartphone toute la journée.Une parole balancée dans le vide. Pourquoi perdre mon temps à essayer de leur transmettre l’Histoire de leur pays et du monde dont ils se foutent complètement ? Mon grand rêve est de faire une rentrée silence.»Il se frotte le visage. «Ne plus les entendre dire: J’ai rien fait. C’est pas moi. M’sieur. Je suis fatigué à cause du ramadan. ? Vous savez pas vous, M’sieur, ce que c’est de faire le ramadan. Ou à quoi ça sert à quoi concrètement à Pole emploi de connaître votre Histoire ? Pas besoin de ça. Le collège ça sert à rien. Tout ce que vous nous racontez c’est déjà sur Google. On a tout sur le Web. Ils me gonflent avec leurs plaintes et leurs certitudes de jeunes cons gavés de télé-réalité et de fake-news. Je ne veux plus les entendre. Ni le son de ma voix. Elle est désormais devenue inutile en cours. Me taire. Mon rêve est en fait juste de me taire. M'offrir une longue croisière de silence. ». Sa colère mêlée de déception.

         Elle lui tapote sur la main. « T’es juste fatigué en ce moment. Tout le monde est comme ça à cette période de l’année, avant l’hiver. ». Il pousse un soupir. « Tu vas pas me faire comme mon collègue qui n’arrête pas de parler de sa dépression automnale récurrente. Faut quasiment pas lui parler en octobre et novembre. Pas ça du tout. Je ne suis pas déprimé. J’en ai juste marre. Marre de parler pour rien. Je vais donner ma déme.  Quitter le collège et l’Éducation nationale.». Elle le fouille du regard. «T’es pas sérieux là?». Il hausse les épaules. « Si. Je n’irai pas demain et...». Elle soupire. « Comment on va faire ?». Elle tapote sur son ventre rond. « Mes parents m’ont fait un don de leur vivant. Et j’ai pas mal d’économies. Je ferai père au foyer. Pas une honte. Au moins je parlerai à quelqu’un qui s’intéressera à ce que je le dis.». Elle secoue la tête. « N’importe quoi.». Il se redresse. « Tu préfères que je devienne un prof aigri qui casse ses élèves en salle des profs. Ou, même comme certains, à glisser vers les thèses de l’extrême-droite qui commencent à imprégner même le corps enseignant. Des copains, pourtant hyper engagés contre toutes les discriminations, sont au bord du burn-out raciste. Le ramadan devient un sujet de rire jaune en salle de prof. Pour ne pas dire de ressentiment. Pourquoi se mentir ? Faut regarder la réalité en face. ». Elle se sert un verre d’eau. «. Je t’ai toujours entendu claironner que c’est le plus beau métier du monde. Me dis pas que tu as eu que des merdes en quinze ans.». Il semble chercher ses mots. « Non. Tu as raison. Je me focalise sur ce qui ne ne va pas. Mais… Mais c'est la réalité qu'il n'y a pas un jour sans conflit. Je ne fabule pas. Des conflits qui grossissent de plus en plus vite. Aucune raison que les incivilités de notre époque  s’arrêtent par miracle à la porte du collège. Mes élèves sont aussi le reflet des travers de notre monde. Combien d'amis invités à maison à la maison ne décollant pas leur nez de leur portable. Et moi j'ai déjà répondu au téléphone en plein cours ou quand la boulangère me tend la baguette du soir. Même des incivilités dans les hautes sphères. Le collège n'est pas détaché du reste du pays. ». Sa voix s’est une nouvelle fois emballée. Elle lui fait signe de se calmer. Il remplit son verre et continue de déverser son découragement. Elle détache son regard de lui et glisse peu à peu en écoute flottante. Ça passera, se rassure-t-elle. Elle sait qu’il adore son métier.

          Le vieil homme se tourne vers eux. « Moi c’est le contraire. À 92 ans, bientôt 93, je ne rêve que de parler. Parler jusqu’à mon dernier souffle.». Il toussote. «Moi c’est Hector. Je peux ?». Sans demander leur avis, il s’appuie sur sa canne et vient s’attabler avec eux. « Parler. C’est encore plus important en ce moment où on entend des bruits de bottes partout en Europe. Et même au Brésil, je viens de le lire à l’instant là-dessus.». Il désigne la tablette sur son guéridon. « Mon petit-fils qui m’a offert ça. Formidable ce truc: la planète à domicile. Je me régale. En plus, tous les trucs historiques, ça me passionne. À ce propos, j’ai cru comprendre que vous étiez prof d’Histoire.». Il fait un signe au serveur. « Tu nous apportes une bouteille. La même.». Puis il rapproche un peu plus sa chaise. «Moi je peux parler des années sombres de ce pays. J’ai bien vécu cette période mais...» . Il plisse le front. « Pas du bon côté. Vous comprenez, je…. Appelons un collabo un collabo. Et loin d’être passif. J’ai participé à des rafles de gens qu’on emmenait dans les camps de la mort.». Son visage se fige. Comme s’il était d’un seul coup retourné soixante dix ans en arrière. «J’ai été arrêté et jugé. Huit ans de prison. Pas comme d’autres qui avaient le bras long… Mais pas le sujet. Je ne vais pas pleurnicher sur mon sort. Certains ont été abattus sans aucun procès. Ma peine amplement méritée au regard des atroces souffrances de ceux qui sont partis et jamais revenus. Plus tous ceux qui en sont revenus sans jamais réellement quitter les camps de la mort dans leur corps. Huit ans de prison c’est de la gnognotte par rapport à l’horreur nazi. Une putain d’horreur à laquelle j’ai collaborée. Et c’est...». Le serveur dépose la bouteille. Puis il dessert les assiettes vides.

       Hector s’apprête à remplir les verres du couple. La femme coiffe son ballon de sa paume. « Où en étais-je ? Voilà, voilà… À la sortie de prison, je suis retourné dans mon village. Personne ne voulait m’adresser la parole. Même mes parents. Je peux les comprendre. Même moi, j’avais du mal à me regarder dans un miroir. Bouffé de remords, de honte, de regrets, de tout ce qu’on voudra, à l’idée de ce à quoi j’avais participé. Collaborer à une telle horreur. Que faire ? Je suis parti et j’ai voulu m’effacer, ne plus apparaître avec mon nom de bourreau. J’ai décidé de prendre le nom de mon demi-frère mort quand il avait cinq ans. Refaire ma vie avec son nom. Le nom d’un frère que je n’ai jamais connu et enterré à l’étranger. Personne n’ a été au courant. Jusqu’ à mes 90 ans où j’ai tout déballé. Vous auriez vu leurs yeux. Papy, toujours en guerre contre les injustices, mais aussi à se marrer tout le temps, c’est vrai que j’aime rire; impossible pour eux que soit aussi ce salaud que je venait de leur présenter. Pourtant vrai. Papy avait été une ordure.». Le patron s’approche. « Si Hector vous casse les oreilles, n’hésitez pas à me le dire.». Le couple répond en chœur d’un hochement de tête négatif. « Tout a basculé à ce moment là. Maintenant, je veux parler. Aller témoigner dans les écoles. Pour leur dire que moi le salaud je sais que n’importe qui peut devenir le pire des humains. J’étais si fier de parader avec mon flingue. Me croyant le maître du monde. Foutant la trouille à toute la région. Surtout aux plus âgés que moi qui baissaient les yeux en me croisant. Je me comportais comme n’importe quel petit caïd d’une bande de cité. Justement…Vous savez ce qui m’a poussé à témoigner ? Ça va vous vous paraître bizarre. C’est un reportage sur des repentis du djihad qui vont en parler un peu partout. En France et ailleurs. Ils ont aussi le droit d’en parler. Bien sûr il ne faut pas que ce soient les seuls qui doivent en parler. Mais eux peuvent démonter les mécanismes de l’intérieur de la bête. Ils peuvent dire des choses que les observateurs ne peuvent exprimer. Mettre la bête sur la table pour la disséquer.». Il boit une gorgée de vin. Le souffle court sans doute à cause de son débit. Parlant très vite comme pour ne pas être interrompu.

       Sa main se met à trembler. Il se ressert à ras bord. « Comment l’avouer à toute ma famille ? J’ai décidé de le faire le jour de mon anniversaire. Mes quatre vingt dix balais. Le seul moment où tous seraient autour de Papy. Un choc. Ma femme, disparue la pauvre il y a trois mois, ne m’a jamais autant engueulé ce jour là qu’en soixante trois ans de vie commune. Ils ont plus ou moins bien encaissé. Mais le pire a été quand je leur ai dit que je faisais des démarches auprès de l’Éducation nationale. Parler aux gosses de la bête de l’intérieur. La bête souvent invisible. Elle peut pousser sous n’importe quelle peau. Parfois dans la sienne sans s’en douter. Leur rappeler qu’elle se réveille un peu partout en ce moment. Une bête à double face. D’un côté les identitaires fascistes, même des néo nazis n’hésitant pas à s’exhiber. Et l’autre partie du visage est bouffé par la barbe d’intégristes musulmans. Plus tous ceux qui, profiteurs engrangeant du fric sur toute cette merde. Mais c’est une autre histoire. Je ne vais pas vous faire un cours de géopolitique à vous, prof, qui en savez sans doute plus que moi sur ce sujet. Pourquoi je vous dis tout ça ? Vous le savez aussi bien que moi. Je parle vraiment trop. Bon, je vais vous...». La femme l’interrompt. « Et que disent les élèves quand vous leur racontez?». Hector hausse les épaules.

      Ses yeux se posent sur un point invisible. « Rien du tout. Je n’ai jamais eu l’autorisation d’en rencontrer. Personne ne veut rencontrer un salaud de collabo. Encore moi qu’il s’adresse à des gosses. Si, quelqu’un a accepté de me rencontrer. Une femme rescapée des camps. La première rencontre a été rude. Mais, au fil de mes explications, elle a compris le but de ma démarche. Même si je sais qu’elle ne me verra à jamais que comme un barbare ayant exterminé tous les siens. Tout à fait normal. Je demande pas de la pitié. Juste de faire profiter de mon expérience, on peut dire, de criminel. De moins en moins de déportés pour porter la parole sur ces années d’horreur. Mais les salauds disparaissent eux-aussi. Elle a accepté que nous fassions un essai d’une sorte de duo de mémoire dans une école. Bien que très méfiante. Toutes ses demandes de rencontre à deux ont été refusées. Je la croise de temps en temps. Pas d’amitié entre nous. Mais, elle qui a pourtant souffert dans sa chair à cause de gens comme moi, comprend plus la douleur, certes impardonnable, de celui qui choisi le clan des bourreaux. Une femme formidable qui continue son travail. Elle, elle veut parler. Ne pas cesser de parler. Parler jusqu’à extinction de sa voix.». Il pianote sur la table.

        Le couple échange un bref regard. Bon, on va devoir rentrer, s’excuse le prof. Le vieillard ricane. « Pourquoi? Vous n’êtes plus pressé puisque vous n’allez pas en cours demain.». Un silence gênant.« Je sais que je suis lourd parfois. Surtout avec un coup dans le nez. Je vais vous foutre la paix. Mais je voudrais vous demander un service.». Il se lève lentement. Un rictus de douleur sur le visage. « Si vous retournez en cours, invitez-moi. Je peux dire que je vais m’en occuper de vos p’tits branleurs. Les sortir un peu de leurs smartphone. Leur donner mon corps d’Histoire… Corps… Quel lapsus. Pas faire de la psy de contrebande ce soir. Mais ne perdons plus le temps. Je… Ou je l’ai mise.». Il sourit. « Jamais sans ma tablette. Mais pas mal le papier aussi.». Il pose une carte de visite sur la table. «Vous avez tout: portable et mail. Ravis de vous avoir rencontrés. Je retourne à ma place et vous laisse en amoureux.». Il s’éloigne à petits pas. À peine assis, il se replonge dans son écran. Concentré.

          Le couple va payer au comptoir. Le patron esquisse un sourire. « Pas méchant le Hector mais un peu collant avec sa guerre. Faut dire qu’il la connaît bien. L’autre fois, il est venu avec des bouquins et nous a fait une sorte de cours. Passionnant mais un peu mytho notre Hector. Il a pas fait tout ce qu’il raconte. Je crois pas qu’un mec bien comme ça ait commis autant d’horreurs. Il dit ça pour se faire mousser. Pour provoquer et être au centre. Ici, on l’aime bien mais il picole trop. Surtout depuis que sa femme est morte. Moi ou le dernier client on le ramène souvent chez lui. Il habite une des maisons de l’impasse.». Ils sortent du bar. Elle lui prend le bras. « Pourquoi tu l’inviterais pas dans ta classe?». Il bâille. « Ça va pas. Tu ne trouves pas que j’ai assez de problèmes. En plus, ce vieillard est juste un conteur de comptoir. Un type qui a beaucoup lu de bouquins et refait l’Histoire à sa sauce. Rien de très cohérent. Beaucoup de délire. Les élèves sont déjà assez embrouillé dans la tête. Nulle intention de rajouter de la confusion à la confusion. Ces jeunes cons me cassent les couilles mais… On va encore continuer. ». Elle affiche un large sourire.

      Une tartine saute du grille-pain. Il la prend et étale du beurre dessus. Concentré sur les actus du jour défilant sur son smartphone. Comme tous les matins, il passe au crible les infos nationales et internationales. Sans oublier celles, souvent sans grand intérêt  à ses yeux, mais que les élèves peuvent évoquer en cours. La plupart sont friands particulièrement d’histoires de coucheries et séparations de stars, de foot, ou du dernier clash télé qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Une manière pour lui d’anticiper leurs éventuelles questions. « Merde ! Je suis encore à la bourre.». Il finit son bol à la hâte et s’habille. Un papier tombe de sa poche de blouson. Il se penche. La carte de visite de Hector. Il la remet dans sa poche et sort de chez lui. Il répond au signe de son voisin. Avant de grimper sur son scooter.

    Parler encore.

NB : Une fiction inspirée du réveil des nationalismes et d'autres obscurantismes en Europe et ailleurs dans le monde.

                    

      

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