Larmes prioritaires

Vont pas me faire chialer sur leur sort doré. Sa phrase m’est revenu en mémoire. Une femme prolo avec la mèche de cheveux laquée sur le front. Sans doute une photo de Johnny et Sylvie dans son portefeuille.Elle engueulait sa copine attristée par la douleur de je ne sais plus quelle star. Refusant elle de chialer sur le sort de ses vedettes préférées. Une femme en colère. Et très lucide.

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            Vont pas me faire chialer sur leur sort doré. Sa phrase m’est revenu en mémoire. Une femme avec la mèche de cheveux laquée sur le front. Sans doute une photo de Johnny et Sylvie dans son portefeuille. Son rouge à lèvres défiant la fatigue de son visage. Celui d’une femme prolo comme de nombreuses autres dans ce bus de l’année 74 ou 75. Rentrant à domicile après une journée de chagrin. Face à elle et sa copine copiée-clonée par la même mode, il y avait un témoin de 13 ans. Les yeux aspirés par leurs décolletés. Des vieilles de trente ans ( pour le regard d’un ado) sexy comme les filles des magazines lus en cachette et les stars du petit écran. Mais j’avais aussi les oreilles grandes ouvertes. « Tu crois que lui il en a foutre de nos merdes à nous. Chacun sa merde. Mais quitte à choisir : je préférerais avoir des problèmes de riches.». Elle engueulait sa copine attristée par la douleur de je ne sais plus quelle star. Refusant elle de chialer sur le sort de ses vedettes préférés. Une femme en colère. Et très lucide.

        Difficile d’échapper à l’annonce de la sortie d’un bouquin sur un pédophile des beaux quartiers. Une cascade de tweet avec la même promo mêlé d’un article du Monde et d’un bouquin à sortir. Encore un, me suis-je dit un brin agacé. Rien à foutre des histoires de touche pipi germanopratin. Mon mauvais esprit n’a pas pu s’empêcher de prendre le relais. Visiblement pas mal de pervers dans ces quartiers et autour du lycée Henry IV et Fénelon. Des établissements ayant beaucoup alimenté les pages Wikipédia et celles du Who’s’Who. Le patron et des journalistes de ce journal (hébergeant mon blog), certains copains éditeurs ou dans d'autres secteurs de la culture, sont issus de l’un de ces bahuts comme on disait lycéen. Visiblement des viviers scolaires de futures personnalités publiques. Mais tout ne semble pas si simple derrière les apparences et le prestige du classement annuel des meilleurs lycées de France. Moins dangereux pour ses fesses lycéennes d’être élève au Lycée Jean Jaurès de Montreuil (93) ? ('Ce qui n'est pas vrai: la pédophilie se pratique dans toutes les classes sociales. Combien de livres sur un inceste en milieu populaire ayant fait la une du Monde ? Certes c'est moins voyant et bruyant que des bagnoles cramées ou des bagarres entres bandes rivales. N’amalgamons pas dans l'autre sens: les beaux quartiers n’ont pas le monopole des pédophiles. Mais celui du silence feutré.

        Qu’en pensent les victimes de pédophilie hors des quartiers huppés de Paris et des autres grandes villes ? Celles et ceux vivant dans des cités périphériques ou au fin fond d’un village de France. Achèteront-ils ou pas ce bouquin ? « Les incestes dorés se vendent mieux que ceux de notre quartier. Imagine si Momo, Sabrina, Kevin, écrivaient leur histoire. Tu le sais aussi bien que moi ce qu’ils ont vécu. Je crois pas qu’un éditeur le prendrait. Même si leur témoignage est super bien écrit. » Une réaction potentielle face à ce buzz ? « Bien sûr qu’un inceste détruit n’importe quel gosse. Que ce soit dans notre quartier ou chez les riches du septième arrondissement de Paname. Mais eux ont des outils pour se réparer. Même écrire leur histoire. S’exprimer pour se remettre debout. Avant d’aller se ressourcer dans une villa du bord de mer ou au bord d’un divan de psy. Souvent les deux. Contrairement à Momo qui est devenu junk, Sabrina alcoolo, et Kevin complètement barge. La différence est là. Un inceste chez nous n’est pas pareil que chez eux. En plus, j’en ai plein le cul des bobos des riches. Que leurs histoires dans la littérature et au cinéma. Me demande pas de chialer. Surtout quand un enfant meurt de faim toutes les trente secondes.». Tricherie de faire parler des personnages de fiction pour camoufler mon trouble. Une part de moi a en effet réagi de cette façon : encore des trucs de people. Sans violence, mais avec une irritation ; en plus de l’écrasement social récurrent depuis des décennies, la minorité dominante (donneurs de leçons de gauche et de droite) embouteillent les médias avec leurs douleurs. Dévoilant à tout le pays les coulisses de leurs draps de l’entre-soi. Des histoires de mains baladeuses mais sachant se tenir à table. Toute leur boue intime transformée en produits manufacturés. Tellement de choses plus importantes que les saloperies et non-dit de certains grands bourgeois parisiens. Leur intimité et règlements de compte médiatisés par les rédactions de journaux souvent proches d’eux. Tout se joue quasiment à domicile. Rien de nouveau sous le ciel doré de la capitale. D’autres souffrances prioritaires en France et dans le monde.

       Ce qui n’empêche pas d’avoir de l’empathie pour un gosse de 14 ans bousillé par son beau-père. Ne pas négliger ce qu’il a vécu dans cette chambre d’un appartement cossu. Son calvaire au centre de ces êtres bien élevés, du genre à dire que tous les gilets jaunes sont des beaufs fachos, des sexistes, des antisémites… Contrairement à eux si civilisés, de grands humanistes respectueux de l’autre. Sa souffrance est réelle. Je la mets au présent. Même s’il a 45 ans. Jamais de prescription sous la peau. Le temps n’oublie pas. La chair enfance encore moins. Elle sait ce que les mots ne peuvent dire. Avec son alphabet du non-dit. Se taire pour ne pas faire de vagues. Ce non-dit qui ponctue toutes les saisons des êtres déglingués très tôt. La fêlure d'un gosse détruit par quelqu’un de proche et dédié normalement à protéger son enfance. Toujours cette mémoire comme une morsure. Elle ne lâchera pas sa proie. Jusqu’à la fin. Parfois, quand la douleur est trop forte, on préfère déclarer forfait. S’éteindre volontairement. Certains continueront de résister, tenter au moins de survivre, malgré les coups de crocs. La chair trouée, mais debout. Jusqu’à sa fin naturelle. Trop fragiles, d’autres préféreront se débarrasser de leur douleur en se foutant en l’air. La souffrance d’un gosse violé est universelle. Quel que soit le lieu où elle se déroule.On ne demande pas ses origines à un enfant blessé. Qu’il s’agisse d’un gosse de riche ou de pauvre, toujours être de son côté. Du mieux possible. Sans pour autant se prendre pour un procureur ou un juge. Ni un moralisateur se croyant parfait ou un justicier. Encore un énième livre sur une souffrance chez les people ? Certains ne le verront que comme ça. Et si ce bouquin, dévoilant des actes pédophiles du gratin, pouvait  faire avancer les choses ? Affaire à suivre... Mais la balle est surtout dans le camp de la justice. Et de nous tous. Donner des coups de pied dans la fourmilière du silence de toute la société.

      Pour éradiquer le fléau de la pédophilie.

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