Quand on n'est pas invité à table

Où se trouvait cet établissement? J’ai tourné dans le quartier. « Impossible de trouver le resto «Dîner du Siècle ». Petit rire de Maître Do au téléphone. « C'est pas un restaurant. Une soirée privée au Cercle de l'union Interallié.». Demi-tour sur le trottoir. Maître Do se trouvait à l’entrée. J'ai enfilé mon costume de pingouin. Prêt à entrer en scène. Que du beau linge à servir.

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                     Où se trouvait cet établissement ? J’ai tourné dans le quartier. En vain. « Impossible de trouver le resto «Dîner du siècle ». ». Petit rire de Maître Do au téléphone. Il m’engageait de temps en temps comme extra. Un maître d’hôtel qui partirait  à la retraite quelques mois après. Très rigide et tatillon sur le service. Un chieur, mais à cheval sur les tarifs et le règlement en liquide à la fin du service. Un dinosaure de la restauration fonctionnant à l’ancienne. « C’est une soirée privée. On est Cercle de l'union Interallié .». Demi-tour sur le trottoir. Maître Do se trouvait à l’entrée. Avec le costume de Super Larbin. « On peut se foutre de lui. Mais c’est le plus classe des maîtres d’hôtel que je connaisse. Un prince de la salle.». La réaction d’un serveur à une de nos énièmes vannes sur le balai dans le cul de Maître Do. « C’est un de mes gars.». Le vigile s’effaça pour nous laisser passer. « On est pas n’importe où. Faut vraiment assurer. ». J’ai froncé les sourcils. « Je fais mal mon taf ?». Il a hoché la tête. « Pas de soucis pour ça. Je te préviens juste que c’est le gratin du pays et que... Oublie ce qu’entendront tes oreilles. Et ce que tu vois aussi. ». J’ai souri. « Pas mes oreilles et mes yeux qui portent les plats. C’est où le vestiaire ? ». Il m’ a accompagné dans nos loges. Même le sol et les murs puaient le pognon. Comme souvent dans ce genre de cérémonies. Qui aimeraient festoyer dans une cave sordide ? Pas venu en tant que sociologue ou documentariste. Juste venu pour repartir avec une liasse de billets dans la poche. Comme tous mes collègues de la soirée. J’ai enfilé mon costume de pingouin. Prêt a rentrer dans le spectacle. 

        Serveur n’a jamais été mon rêve. « T’as besoin d’un peu de fric. Va là de ma part.». Mon oncle m’avait envoyé dans une brasserie cherchant un serveur. Je m’y suis pointé en baratinant. « Toi, t’as jamais été loufiat. Mon défunt mari avait fait comme toi à sa première place. Fais tes preuves et on verra.». La patronne me prit sous son aile. Elle m’a retenu de mettre un coup de boule au cuistot m’ayant collé d’emblée un plat brûlant entre les pattes pour me bizuter. Les autres serveurs et commis, se marrant, ont eu le droit à ma salve d’insultes. Mais, protégé par la patronne, j’ai pu continuer. Et devenir même un très bon larbin. Avec tous les us et coutumes de la servilité rémunérée. Sauf que je n’avais qu’un rêve : écrire. Jack London ou rien. Ma formule d’une soirée arrosée est devenu mon surnom. Avant que j’en fasse mon pseudo. Rares ceux qui m’appellent par mon vrai prénom. Et comme le boxeur d’une nouvelle du vrai Jack, j’avais besoin de steaks pour mes jeunes dents carnassières. Une mâchoire sans carnet d’adresses. Un boulot qui me convenait parfaitement : payé chaque jour et des horaires à la carte. Une forme d’intermittence sans congés spectacles. Ça me laissait beaucoup de temps pour écrire. Et lire. Sans oublier de ne rien faire. Cette espèce de vide, vertige de soi, rebaptisé méditation pour en faire un nouveau produit. D’autres diraient tout simplement glander. Un des derniers vrais luxes. Avec le silence. « En place les mecs ! ». Maître Do avait lancé le service. Tous les pingouins au garde-à-vous.

         Que du beau linge à servir. Et nourrir. Tous ceux qui font la pluie et le beau temps dans les médias, l’industrie, la politique, les penseurs cathodiques, semblaient s’être filés un rencard. De tous les bords. Étrange de voir certains se détruisant à la télé qui se tombaient dans les bras. « Il aurait pu te prévenir Maître Do. Qu’est-ce que tu fous là-bas ? Tire-toi de là. Tu vas pas servir ces sales types qui pensent qu’à se faire du fric, encore plus, et encore plus de pouvoir. Ne cautionne pas ça. ». Le texto de Marie, ma copine, quand je lui ai dit où je me trouvais. Elle connaissait ce cercle privé. Pas moi. J’étais entièrement d’accord avec elle. Mais le fiston venait de naître. Et pas mes textes refusés qui allaient payer les couches et notre loyer. « Je fais ça en apnée et je rentre.». Réplique immédiate. « Tu pourras retenir ton souffle. Pas ta colère. Je te connais. Tu es trop fragile pour ce genre de soirée. Aucune envie de venir te chercher en garde à vue. Ta thune va te coûter plus chère qu’elle va te rapporter. Rien qu’en honte. Pas une liasse de billets, une laisse. ». Ses doigts devaient massacrer le clavier de son Smartphone. Elle n’avait pas tort. À plusieurs reprises des clients, huppés ou pas, ont regretté de m’avoir pris pour un esclave taillable et corvéable. Leurs fringues s’en souviennent. Et moi les portes prises sur le champ. J’avais fini par laisser couler. Grimacer un sourire en pensant très fort « gros connard » ou « grosse connasse ». Pas la mer à boire après tout. C’est qu’un extra. Suffit de fermer les écoutilles.

          Pourquoi Maître Do m’avait mis la pression ? Même boulot que dans une grande brasserie ou une quelconque réception.Des gens sympathiques, élégants, et des connards prétentieux. Pareil que dans certains bistrots du coin de la rue où j’avais bossé. La différence était qu’ici il s’agissait que d’huiles du haut du panier. Industriel, politiques, journalistes, artistes… La couleur principale était col blanc. Peu de femmes et de basanés. Qu'est-ce qu'il fait là, lui ? « Rien à foutre qu’il y soit ! Te fais pas avoir par ça. La seule couleur de ce putain de dîner c’est la couleur du pouvoir et du fric. Peu importe que tu sois black, rebeu, ou femme ; ce qui compte, c’est combien tu pèses à la banque et quel est ton poste. Le reste, c’est du pipeau de publicistes. Joue pas le larbin avec ces enfoirés. ». J’ai regretté mon texto à Marie pour lui dire qu’il y avait le producteur d’un label Rap qu’elle adorait.L’idée de me savoir parmi eux l’avait rendu furieuse. Marie était une pile de révolte. Pourtant issue du milieu sur lequel elle crachait. Réellement engagée sur le terrain et des assoces. Contrairement à moi jamais dans une manif. Guère porté sur le groupe. Je ne me faisais pas nos plus de cadeaux aux gens de mon milieu d’origine. Le droit de se contredire et de s’en aller. L’extrait de la phrase de Baudelaire est scotché dans mon bureau. « Y manque du pain à la 12 ». J’ai pris la panière en passant. Nombre de visages vus à la télé ou en photo dans des journaux. Dont certains depuis l’enfance. « Ils pèsent très lourd sur notre budget national. Ce sont tous des assistés avec leur RSA. ». Je ramasse les assiettes de l’entrée. « Tu as raison. Ils sont assistés et ils se plaignent. Des parasites ne pensant qu’à être des pensionnés de l’état. ». Le type qui vient de parlera été ministre. Sans doute énarque et autres grandes écoles. Des écoles publiques payées par les impôts de tous ? Je jette un regard dans la salle. Combien ont coûté tous ces assistés ? Leurs voyages en avion, leurs réceptions, leur garde-robe… Quels sont ceux qui ont détourné des fonds publics ? Le ministre à cette table gruge-t-il les impôts ? Combien de millions d’euros d’évasion fiscal dans ce dîner ? Plus que la vente annuelle de came d’une cité ? La sueur commençait à tapisser mon cou. Mes mains à trembler. Marie raison. Je crois que ça ne va pas le faire. Faut que je me casse avant de péter un câble. Tant pis pour la laisse de billets….Respire mec. Moins d’une heure à tenir. Je grimace un sourire et repars en cuisine. Ma clope essorée à toute vitesse dans les chiottes. Un bon passe-nerfs avant d’y retourner. Reprendre mon rôle bien payé.  

       Le reste de la soirée se déroula très bien. Certes j’ai entendu des conneries. Comme dans n’importe quel banquet. Toutefois plus troublant de découvrir de telles conneries issues de la bouche de certains membres de notre élite. « C’est leur trou normand avec remerciements et. On s’en griller une Jackourien.». J’ai ouvert des yeux ronds. Première fois que Maître Do m’invitait à faire une pause. D’habitude, il fumait toujours seul dans son coin. Je l’ai suivi. « Tu vois, toi t’écris. Des mots sur un cahier ou sur un écran. J’en sais rien. Mais eux, tous ces mecs et nanas que tu vois là… Tous écrivent aussi. Ils écrivent notre vie. Le texte de notre histoire à tous dans ce pays. ». Il se frotta les paupières. « Moi, j’appellerai ça le dîner du texte. En réalité, presque tout de notre présent et avenir s’écrit ici. Ou dans ce genre d’endroit. Toute la verroterie républicaine, c’est pour la vitrine des gogos comme nous. Et des gens, comme eux ici, y en partout sur la planète. Ils ne sont pas nombreux. Pourtant ce sont qui écrivent la vie du monde. Et je m’en fous d’être taxé de complotiste. On peut même me rajouter la rage et me noyer. Après tout, une noyade ou autre chose… ». Il hocha la tête. « Si on est des milliards à voir nos histoires raturées ou carrément effacées de la page, que le ciel et les océans sont pourris, nos cerveaux pollués aussi, et je t’en passe… Les principaux responsables et coupables de notre merdier planétaire sont là. Je sais bien que c’est con d’amalgamer. Même si c’est exactement la même chose qu’ils font avec le populo. Pour eux, nous sommes tous que des serfs à essorer jusqu'à la dernière goutte de sueur. Tu les prends individuellement, c'est sûr qu’il y en a des sympas. Comme les bandes de racailles de cités. Mais les racailles d’ici se font très peu serrer quand ils sont dans l'illégalité. Parce qu’ils sont plus malins et avec plus d'avocats que des branleurs d’en bas. Faut le reconnaître, ils sont malins. Des machines de guerre des mots. Et en plus, comme je te dis, certains sont sympas. Même si chacun d’entre eux a sa part de responsabilité individuelle. Comme toi, comme moi. Si ce monde déconne, pas que la faute des autres. Trop facile de se laver les mains. Moi aussi, j'ai ma part de ce merdier... Pourquoi je te raconte tout ça ? Des conneries qui auraient dû rester sous mon crâne. T' as autre chose à entendre que la prose du balai dans le cul. Un balai pressé de prendre sa retraite. ». Il écrasa son mégot sous sa semelle. Je n’en revenais pas. Maître Do avait une putain de colère rentrée. Très bien planquée. « Ma grand-mère me disait : quand on est pas invité à table, c’est qu’on est au menu. Tu vois le peuple attablé dans ce dîner. Non. Donc le peuple se trouve au menu de ces messieurs et quelques dames. Nous deux aussi. Et en plus à les servir. Bon... C'est comme ça.».  Il a poussé un soupir.« Assez bavasser... Faut y retourner. ». Il a rajusté son nœud pape et armé son sourire. Un dos lucide et résigné. 

       Pari gagné. Marie a perdu. Je suis arrivé au dessert sans le moindre esclandre. Pourtant, des propos m’ont fait bouillonner. Dont des certitudes sans appel. Très peu de doute dans les voix et la gestuelle. C’est comme ça parce que c’est moi qui le dis de là ou je le dis. Quel que soit leur bord politique, la fonction occupée; ils savaient mieux que la populace. Mais pas un scoop. Je servais trois Armagnac à la 26. «Moi, si un jour, je suis ministre du logement, je supprime la trêve hivernale. Un loyer ça se paye. Quand tu vas acheter ton pack de lait, tu le payes. Un loyer, c’est pareil.». Ce mec-là, va-t-il faire ses courses ? Cool, mec, c’est bientôt fini. Je réussis à me calmer. « La crise du logement, c’est un leurre. Les locataires veulent juste être logés gratis. Et pas n’importe où. Les locataires ne se rendent pas compte des charges sur le dos des propriétaires. Pour ça qu’on est dans la merde. À cause de ces locataires devenant de plus en plus exigeants.». La colère monta d’un coup. Secouer ces deux connards? Pari gagné ou perdu ? J’ai respiré un grand coup et me suis penché. « Je vais vous raconter une p’tite histoire. ». Silence à table. Visiblement peu habitués à la parole d’un larbin. « Il était une fois une une petite fille de cinq ans. Elle vit seule avec sa maman dans une maison dans une maison insalubre depuis des décennies. L’escalier pour sortir s’est même descellé du mur. Jamais un loyer de retard. Un promoteur a racheté une partie du quartier pour en faire des immeubles de standing. Et vous savez ce qui se passe pour cette femme et sa fille ? Elle n’a pas trouvé de logement. Pas assez de garanties pour une agence immobilière et des années d’attente pour un HLM. Et le promoteur a réussi à les expulser.». Je me tourne vers celui qui rêve d’être ministre. « Laissez-moi votre O6 et je vous appellerais le jour de la fin de la trêve hivernale pour vous occuper de l’expulsion. Bon digestif, Cher futur ministre. ». La femme à côté de lui se lève. « C’est un scandale ! ». Un maître d’hôtel se précipite et se confond en excuses. « Tu te fous de leur côté alors que tu sais même pas ce qui s’est passé. Sors ta langue et cire leurs pompes pour ton p’tit pourliche de merde. ». Maître Do m’a chopé le bras. «Viens avec moi.». On s’éloigne. « Qu’est-ce que tu leur as dit ?». J’ai levé les yeux au plafond. « Je leur ai raconté une petite histoire.». Il a plissé le front. « Quoi ? ». J’ai grimacé un sourire. « Une histoire de France qu’ils ne connaissent pas. Celle de ma voisine. ». Il a haussé les épaules. « Bon… Je prends ton rang.Va te rhabiller et fumer ta clope. On se retrouve après.». J’ai traversé la salle à pas lents. La tête haute. J’ai affiché un regard méprisant. En vain. Mon regard était complètement raté. Pourquoi ? Non diplôme de l’école du mépris.

         Direction bus de nuit. Je ne voulais pas claquer une partie du fric en taxi. « Hé ! ». Je me suis retourné. Maître Do s’approcha de moi. Il traînait de la patte. En plus sur sa réserve de souffle. « Ça te dit de bouffer un morceau en mauvaise compagnie ? ». Nulle envie de manger. Surtout après avoir été au menu. « Non.». Il semblait déçu. « Juste un petit plat et après chacun chez soi.». J’avais besoin de marcher. Une longue marche pour effacer cette impression de salissure. Marie avait raison. Je suis trop fragile. Pas assez de cuir pour encaisser les coups invisibles. « C’est moi qui régale. ». Une quinte de toux la secouait des pieds à la tête. Son visage tout rouge. Il m’avait foutu la trouille. «Pas de blème. Le coup de pince final du crabe est pas pour cette nuit.». Nouvelle quinte de toux. « Putain de poumons ! ». Il s’est arrêté pour cracher. Puis nous avons remonté les Champs-Élysées. Sans un mot. Plus qu’une pizzeria ouverte. À peine assis, il m’a montré discrètement une table. « Le grand moustachu, je le connais. Je l’ai embauché deux fois comme chef de rang. Une vraie ordure. T’étonnes pas s’il traite les serveurs comme des chiens. Il se venge en jouant le pire des clients.Trêve de blabla. On boit. ». Il a rempli nos verres de vin blanc. « Tu sais pourquoi je t’ai parlé tout à l’heure, c’est… À cause de ta colère. Je l’ai lue dans ton regard. La majorité des autres étaient super fiers de servir de grosses huiles de France. On aurait dit de grands gosses. Toi, tu faisais le service minimum avec les mâchoires serrées.». Il a bu une gorgée. « Quarante piges que mes mâchoires sont serrées à chaque service. ». Nous sommes restés muets. L'un et l'autre gênés de cette soudaine intimité. Que dire de plus intéressant que le silence ?    

         Il griffonnait la nappe en papier. « Puisque j’ai commencé à m’étaler… Quand j’avais cinq piges, mon père n’est pas rentré de l’usine. Lui et d’autres occupaient les locaux de la direction. Les flics sont intervenus. Il est tombé du quatrième étage. Mort sur le coup.». Il détourna le regard. « Jusqu’à treize piges, j’ai pensé que c’était un accident. Maman avait demandé à tout le monde de garder le secret. Mais, me doutant de quelque chose, j’ai tanné un vieux pote de mon père. Et j’ai su que les flics l’avaient poussé. La justice avait conclu par un non-lieu.». Il se frotta les yeux. « Tout a basculé . Le gosse super joyeux devenu une boule de silence. Une semaine après mes dix-huit piges, un huissier est venu à la maison. Il a mal parlé à Maman. Je suis resté sur le canapé. Il lui a pris le bras. J’ai pété le nez à l’huissier. Six mois de prison ferme. Quand j’ai vu Maman au parloir, je me suis promis de jamais retomber. À ma sortie, un oncle m’a trouvé un boulot de serveur. Maman si fière de mon déguisement de loufiat. Imagine quand je suis devenu maître d’ho. Fallait que je traverse la cité avec mon costard. Et toujours des questions sur les gens connus que je servais. Je lui baratinais certaines de ses idoles. Pas envie de lui dire que son actrice préférée ou son chanteur adoré était une ordure avec le p’tit personnel. Maman est morte depuis vingt-cinq piges. La seule à… ». Il posa la main contre sa poitrine. « La seule à réussir à dégoupiller la grenade ici, depuis l’âge de treize piges. Pour sa mémoire que je me retiens d’exploser. ». Il hocha la tête. « Juste bon à constater que la merde c’est bien de la merde. Contrairement à mon père qui, lui, s’est battu. Jusqu’à en crever. Que faire ? Mettre des bombes ? Ça change rien et fait couler du sang. Voter ? C’est pareil : ça ne change à rien . On sait où tout s’écrit… Bon qu’à insulter la télé ou la radio. ». Il tapota du doigt contre son verre. « Aujourd’hui, je m’anesthésie au blanc. Et avec mon jardin. Le monde est mort pour moi depuis mes treize piges.». Il m’a dévisagé. « Maintenant que j’ai plombé l’ambiance. À toi la balle. En fait, je ne te connais pas. Qui tu es ? ». J’ai commencé à parler. Il m’ a posé quelques questions sur le fiston et Marie. Très vite, l’atmosphère s’est détendue. Rarement rencontré un type avec autant de vannes en stock. Un balai dans le cul très drôle.      

        Le jour se levait quand on est sortis du resto. Maître Do avait appelé un taxi. « Moi, je crois que … Je parle qu’en mon nom. Et je suis pas un exemple. Bien au contraire.». Il a froissé son paquet de clopes vide. Son visage redevenu pâle et ridé à la lumière de l’aube. Comme si la nuit lui avait offert quelques années de moins avant que le jour ne les reprenne. « Pour moi, tout ça c’est… Comment dire ? Je crois que… Pour pas rester au menu quand t’es pas né dans leur monde, faut se déguiser en eux pour passer à leur table. Chacun fait comme il veut et peut. Pas de jugement de valeur à voir. En devenant vieux et con, tu t’aperçois que, le plus souvent, t’as pas choisi tant de choses que ça. On fait du mieux avec ce qu’on a. Avant le mot fin.J’aime pas refourguer des conseils. Qui suis-je pour donner des clefs que j’ai jamais trouvées pour moi ? » Il m’a fouillé des yeux. « Mais j’ai quand même envie de te dire que… Ne perds pas ton temps à les détester ou les envier. Ni à les singer. Écris ce que t’as à écrire, aime ton gosse et ta chérie. Ça, on pourra pas te le retirer. Écris ton menu, le gosse. ». Première fois qu’il m’appelait comme ça.« Ciao Jackourien. On les aura… pas. Mais sois heureux et mort aux vaches ! ». J’ai claqué la portière. Le taxi s’est éloigné. Je l’ai suivi des yeux. Dernière fois que j’ai vu Maître Do. Retrouvé pendu quinze jours après sa retraite. J’ai bâillé. Attendre le premier métro sur ce banc ou marcher ?

     Coude sur le bar. Une tasse de café fumante sous le nez. J’avais le journal ouvert à la page de l’horoscope. « Salut les losers ! ». J’ai levé la tête. La patronne, un sourire en coin, à regardé le type qui venait de rentrer. « Bienvenue chez toi, mon chéri.». Plusieurs ricochets de rire. J’ai passé en revue les tronches de la brochette de comptoir. Visiblement que des habitués. La plupart rêveraient d’être à la place des dîneurs du siècle. Et pas l’inverse. « Écris-toi.». Le conseil récurrent de Maître Do. Au début, je trouvais ses formules ridicules et sentencieuses. Comme un acteur récitant des répliques apprises par cœur. Au fil de notre repas, j’ai compris que ce n’était pas un jeu. Chaque mot, même « c’est vraiment des enculés », pesait son poids de vécu. C’ était un homme de couleur colère. Celle qui ne peut s’acheter ni se vendre. Trop lucide pour espérer. Et assez empathique pour essayer de ne pas détruire l’espoir des autres. Il venait de m’offrir le plus bel éclairage sur héritage. Celui inscrit entre les lignes de chaque horoscope. Et de toutes les identités officielles. Un héritage unique et universel.

       Sa solitude du siècle.

NB:  Cette fiction est inspirée d’une actualité récente. Et aussi d’une virée au début des années 80. Une poignée de banlieusards venue faire du lèche-lumière à Paname. « C’est une boîte M’sieur ? ». Un type en costard nous a ordonnés d’un geste de passer notre chemin. Sans la moindre courtoisie. Et avec un regard de mépris pour les manants. « Où t’as appris la politesse, connard !». Qui a lancé l’insulte? J'ai oublié. Mais on a tous couru. Sans se douter que c’était une soirée du « Dîner du Siècle ». Le connard a-t-il pris depuis des cours de politesse ?

 

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