Filtres à être

Le monde est foutu. Bientôt soixante balais qu’il entend ce mantra apocalyptique. Comme un dernier slogan avant l’implosion planétaire. « Tu entends ! Le monde est foutu. ». Quelqu’un a frappé à sa première porte. Pour qu’il soit prévenu avant de débarquer. Déjà briefé avant de sortir d'un ventre. Le monde est fou, le monde est foutu.

   

 © Marianne A © Marianne A

 

             Le monde est foutu. Bientôt soixante balais qu’il entend ce mantra apocalyptique. Comme un dernier slogan avant l’implosion planétaire. « Tu entends ! Le monde est foutu. ». Quelqu’un a frappé à sa première porte. Pour qu’il soit prévenu avant de débarquer. Déjà briefé avant de sortir du ventre de sa mère. Le monde est fou, le monde est foutu. Bien au courant  de l’amer à venir. Puis, très vite, on lui expliqué que les Africains crevaient de faim. Et que lui avait de la chance d’être pauvre dans un pays ou son assiette était plus ou moins remplie. Certes peut-être pas très bien, ni tous les jours. Mais déjà pas mal d’avoir une assiette et une table. Son père crevant à petit feu sur un chantier pour un salaire de misère. Triste, mais certains, ailleurs, loin des lumières de chez nous, ne sont même pas payés. Et puis au lieu de râler, lève les yeux et regarde le ciel. La couche d’ozone, c’est notre suaire à tous. Le monde est déjà en phase finale, des métastases sur toute la surface du globe. Estime toi heureux de vivre ici. Alors, prends ce qu’on te donne. Ça ne va durer longtemps. Alors profites-en. Puisque tout est foutu. À l’envers, c’est tu fou. Juste rajouter le verbe être. Bien être ou mal être ? Peu importe. Tu es fou.

        Aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Depuis que toutes ses trouilles, dont celle de la fin du monde programmé, se sont concentrées en une seule. Dans le même paquet. Ses petites et grandes inquiétudes ne sont plus éparpillées. Plus besoin d’être en permanence sur le qui-vive. Ne pas être sûr de l’endroit où ils les a rangées au fond de lui. Il sait exactement où elles se trouvent. De plus, aucune n’est prioritaire sur l’autre. Toutes sur le même plan. Parfois, il fait un état des lieux de ses trouilles. Avec un sourire. Certains soirs, il éclate même de rire. Le rire fébrile d’un homme qui se trouve con. Si con d’avoir eu tant la trouille. Pourquoi ne pas avoir écouté les histoires de sa sœur aînée ? Au lieu de râler et redemander les contes habituels. De vrais contes pour gosses. Lucide désormais, trop tard, de s’être laissé bouffer la tête. Travaille bien à l’école sinon, dit bonjour à la dame et au monsieur sinon, remercie Dieu et ton patron sinon, va voter sinon, prend un crédit sinon, retourne voter sinon… Sinon quoi ? Rien au final. Si ce n’est un mec de soixante balais finissant solitaire contre la vitre de sa maison à peine payée. Mais pas tout à fait si seul.

          Une fin avec un animal de compagnie. Depuis environ trois ans. Tous deux sont inséparables. Plus que confinés ensemble. Pas un jour l’un sans l’autre. Alors qu’il ne voit plus personne. C’est lui qui a pris la décision de couper tous les ponts. Se forçant à être le plus désagréable possible pour user les derniers proches. Réussite totale pour faire le vide. Plus personne autour de lui. Excepté son animal de compagnie. Toujours à domicile. Sans être une compagnie du genre envahissante. Respectant son silence ou ses poussées de musique du passé. Nul besoin de le promener ou changer sa litière. Un animal très propre. Et aucune exigence sur la bouffe. Se contentant du même repas unique depuis son arrivée. Toutefois, il mange tout le temps. Du réveil au coucher. Et même pendant la nuit. Un appétit insatiable. Il ne cesse de grignoter. Un animal de compagnie boulimique. De quoi se nourrit-il ? De la chair de son maître. Un crabe de trois ans.

        Protecteur et nettoyeur. Grace à son animal, il s’est débarrassé de nombre de trouilles. Toutes celles érigées pour l’empêcher d’être lui. Et le transformer en mouton obéissant. Foutre toutes ses trouilles à la poubelle a libéré des espaces immenses en lui. Jamais il n’aurait pu penser être aussi vaste sous sa peau. Comment être passé à côté de tels espaces intérieurs ? Bien sûr à cause de toutes les trouilles transmises de génération en génération. Tous élevés au début par la peur du loup et de l’ogre. Puis par Dieu et le Maître. Pour finir par se rendre compte, grâce à son animal de compagnie que tout ça n’était en réalité que des fables pour faire peur aux gosses devenus adulte. D’un conte à un autre. Des adultes encore plus crédules que quand ils ouvraient des yeux ronds d’enfants. Plus que la trouille, il y avait une meilleure laisse. Celle de la culpabilité. Surtout n’être jamais en faute. Faire tout bien comme il faut. Toujours parfait. Surtout ne pas sortir du cadre de la perfection. Clic, clac ! Tout est bien rangé dans la boîte du monde.

              Le crabe lui bouffe la chair chaque seconde. Des crocs qui le font souffrir. Ne rêvant que d’étrangler son animal de compagnie. Tour à tour destructeur et constructeur. En le bouffant sans répit, il a aussi dévoré toutes ses trouilles et culpabilités. Libéré de toutes ces chaînes invisibles qu’ils se traînent depuis la naissance. Contrairement à l’une des sœur qui les a brisées très tôt. Elle a pris son sac à dos et dit merde à Dieu, merde à ses parents, merde aux profs, merde à… tous ceux qui voulaient l’empêcher d’être une femme libre. À soixante-huit ans, elle est la seule de la famille à ne pas être propriétaire. « Pas d’assurance-vie, mais assurée d’être en vie. Plus que le rire pour camoufler mon découvert récurrent.». Remerciant son jardin de compléter sa maigre retraite. Mais elle continue de travailler à plein temps. Rare une aube sans pousser la porte de son atelier. « Je bosse pas au noir. Mais à la couleur. Chaque jour, je me réenchante. Comme on recharge la batterie de son mobile. Sauf que moi je n’ai pas besoin de prise. Le réseau c’est moi. Et les silences migratoires derrière la fenêtre. Je suis tous ces instants en exil nous éloignant de l’enfance. Si je te soûle, dis-le moi. Mes tourterelles n’osent pas m’envoyer chier. On écoute la main qui nous nourrit. Même si elle radote comme moi.». Il passe une semaine par mois chez elle. Elle a aussi un animal de compagnie. Depuis très longtemps. Toujours présent. Une présence qui la tient debout. C'est sa folie constructrice. Près d’elle, rien n’est foutu. Ou juste le temps d’être réparé. Elle a une capacité de construction qui semble sans fin. Pour autant pas une béate, toujours souriante et adepte du tout va bien quand on ferme les yeux. Capable de grosses colères, et même d’insultes. Un jour, il l’a empêché de gifler un flic. Une autre fois d’arracher les yeux de deux jeunes qui avaient essayé de la doubler à la caisse du supermarché. Impossible d’écouter une émission de radio ou regarder la télé sans qu’elle se mette en rogne. Une sanguine la sœur. Et grande emmerdeuse. Mais, chaque fois, elle reprend son chantier.

       Celui d’une femme souriante qui travaille depuis un demi-siècle sans discontinuer. Avec ni fric, ni succès. Excepté quelques embellies, de bonnes expos avec des ventes à la clef, elle n’ a jamais gagné plus d’un RSA par mois depuis sa première toile. « Je suis fauchée. Incompréhensibles pour quelqu’un qui n’a jamais eu de blé. Mais, avec ou sans blé, la faucheuse finira bien par venir. En attendant, j’ai des choses à faire. Plus urgente que l’allocution du président de la République ou d’autres conneries de ce genre. Pas moins sérieux que ces gens soi-disant sérieux. Suffit de voir où ils ont mené le monde pour constater qu’ils ne sont pas sérieux. Juste des marionnettes qui présente bien au service de marionnettes plus malines qu’eux et préférant l’ombre. Me dis pas que c’est de la politique, la démocratie et tout le tralala. Juste des vitrines à leurres. Et nous, comme des cons, à huer tel comédien ou telle comédienne, applaudir l’autre à côté en studio, contre lui, pour lui... Du spectacle, mais pas de la politique. La politique, trop dégoûtée, a foutu le camp depuis longtemps. Et depuis elle vit cachée. Trop peur d’être comparée avec les comédiens de la vitrine à leurres. Avant les gens comme moi étaient taxés de Poujadiste, aujourd’hui de complotiste, de populiste, d’égoïste, une « tous pourris », et autres compliments. Je vais te dire un truc… Rien à foutre des étiquettes. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Sauf les étiquettes de mon miroir. Le seul devant lequel je baisse les yeux. Pas uniquement à cause de l’érosion du temps. Guère facile mon miroir. Je les écoute plus tous ces gens-là qui font de l’ombre à la beauté et à notre humanité. Je préfère regarder ailleurs et écouter ailleurs. Un ailleurs dedans et dehors. Avec la musique, le son des oiseaux, et le silence. Je ne supporte plus tous ces profs de vie qu’on se farcit depuis l’enfance. Fais pas ci, fais pas ça… Pendant qu’ils font ci, ça, etc. P’tit frère, te laisse pas avoir par tout ce cinoche. Encore plus maintenant que le crabe a… Bref… Bon, j'arrête de te faire chier. Salut.». Elle avait raccroché. Deux heures trente au réveil. Il avait éteint la lumière. Submergé par le flot de paroles de sa sœur. Douze ans sans se parler.

        Sonnerie du téléphone un quart d’heure après. « Je me suis souvenu d'un truc. Rappelle-toi l’histoire de la grotte que je t’ai racontée quand tu étais enfant. Maman m’engueulait parce que ce n’était pas des histoires de ton âge. Pourtant, si on lisait à tous les gosses les aventures des ombres de la caverne de Platon, le monde irait mieux. En tout cas moins mal. Mais pas une vieille comme moi de donner des leçons. Surtout que je déteste qu’on m’en donne. Ressers-moi de ton super pinard. Avec, tu reviens quand tu veux le frangin. ». Dès son plus jeune âge, tous ses proches, même ses parents, l’avaient mis en garde contre sa sœur aînée. Une mauvaise influence à éviter. Le persuadant même qu’elle était folle. Ce qui n’est pas faux. Il s’était éloigné d’elle. Prenant le parti de ses détracteurs. Facile de détester une telle chieuse toujours à rebrousse conversation. Pas un repas sans une de ses colères et son « vous être trop cons pour me mériter ! ». Au fil du temps, elle s’était effacée de la famille. Même dans les silences. Parfois un passage éclair pour un enterrement. Elle l'a appelé en pleine nuit en apprenant son cancer. « Ton crabe c’est pas Dieu ni ton boss. Faut que tu sois son maître. Comme si tu avais adopté une bestiole sauvage. Essaye de l'apprivoiser. Le conseil d'une vieille sœur qui n'a jamais été malade. Sauf pour certains, sous sa tête. ». L’animal de compagnie, c’est son idée. La seule personne qu’il voit encore. Des haltes joyeuses sur sa route de la fin. Avec le recul, il aurait préféré être folle comme elle. Que normal comme lui. Et la majorité. 

        Devenir fou à soixante balais ? Renoncer à tous ses renoncements, dire sans trouille de mal dire, rire de tout et de rien sans mettre un silencieux… Arracher un à un tous les filtres à être qu’il a accepté de porter. Ceux de son éducation familiale et de son environnement proche. Et tous ses autres filtres du passé. Plus les mêmes aujourd’hui. Les nouveaux filtres du moment, seront-ils aussi étouffants que les précédents ? Une question qui peut se poser avec un soudain arrivage de filtres à être. Certains nécessaires pour dépolluer des siècles de boue et de sang. Pour ne pas dire des millénaires de connerie humaine. D'autres filtres ne semblent là que pour filtrer les cœurs, les têtes, l'entre jambes… Tout contrôler. Des filtres flicages pour remplacer les précédents ? Dépolluer et re-polluer avec de nouveaux produits toxiques ? Des interrogations le traversant. Pas longtemps. Tout ça ne sera plus son souci dans quelque temps. Ni celui des enfants qu’il n’a pas eu. Pourquoi, pendant cette éclaircie sur lui et le monde, ne pas avoir essayé de devenir tout le contraire de ce qu’il a été ? Se promener avec sa dernière panoplie d’individu. Cette fois un déguisement choisi par lui. Trop tard. Il a pris de très nombreuses mauvaises habitudes. Condamné à finir son existence dans la peau d’un être normal. Même si, depuis trois années, il a pu visiter des territoires inconnus en lui. Tous ces espaces occultés par la trouille et la culpabilité. À toute chose, malheur est bon. Gosse, il n’arrivait pas à comprendre cette formule. Même plus tard, elle lui paraissait stupide. Jusqu’à la rencontre avec son animal de compagnie. Ce malheur qui lui a ouvert des horizons. Même s’il n'en aura pas beaucoup profité. Toujours ça de pris, se dit-il. Une belle lumière avant la fermeture de ses deux rideaux.

      Et si c’était à refaire ? Il se boucherait les oreilles très tôt. Avant de sortir du ventre. Et le plus possible après. Ouvrant les yeux et oreilles en priorité aux belles choses. Se battre au quotidien pour ne pas passer à côté de toutes les beautés du monde. Même si tout est foutu avant même le début. La fin programmée dans le premier regard. Ce n’est pas une raison pour en rajouter une couche. Remettre de la finitude là où il y en déjà. Le monde est foutu. D’accord. Et puis quoi après ? Répéter que le monde est foutu. Pour ne jamais sortir de l’écho sombre. Et même le perpétuer. Le monde est foutu comme une prière commune aux religieux et athées. Pendant que nous prions, tous vers la catastrophe commune, le temps continue inlassable son chemin. Et chacun de nous s’arrêtera. Terminus. Comment a-t-il soudain pris conscience de tout ça. Grâce à son animal de compagnie et tueur à gages biologique. Lui rappelant seconde après seconde que l’individu n’est qu’un passager éphémère de la planète. Solitude de passage entre un ventre et la nuit sans fin. Ephémère au même titre que la faune et la flore. On est peu de choses, comme diraient certains. On est peu de choses, comme diraient certains. Quitte à choisir ; la prochaine fois, il prendra un autre animal de compagnie. Moins bouffant. Et plus fidèle. Contrairement au sien prêt à tenir compagnie à tout ce qui bouge. Un chien ? Un chat ? Un oiseau ? Non. Juste être son propre compagnon. Capable de se raconter sa propre histoire. Pas celle inventée pour lui sur-mesure. Et jouir de son histoire unique. Même si nous sommes tous...

        Tous fétus de molécules.

 

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