Jade et Sam

Le pays a basculé très vite. Peu après l'instauration du GUN : le gouvernement d'union nationale. Les structures ont été mises en place à une vitesse incroyable. Certains insinuaient que tout était prêt depuis longtemps. Création de la BAG: la brigade des anges gardiens. Ainsi que les zones Décovid et ZER. Avec de nouvelles frontières intérieures.

 © Christian Creseveur © Christian Creseveur

       

       


        La trouille leur a d’abord bouffé le cœur. Puis très vite elle s’est attaquée au cerveau. C’est ce que Jade pense de ses parents. Très déçue de ce qu’ils étaient devenus en si peu de temps. Aux antipodes de tout ce qu’ils avaient été et de leurs convictions. Soumis totalement aux dirigeants. Prêts à tout pour préserver leur situation. « Tu critiques la BAG, mais ils sont là pour notre bien. Nous protéger du virus et des inconscient qui le propagent. La BAG veillent sur tous. Des plus jeunes au plus âgé d’entre nous. Les autres… Nous avons tous fait, mais ils ne veulent pas entendre raison. Se foutant de la vie des autres citoyens. Des égoïstes ne commettant que des incivilités. Aucun respect des mesures sanitaires comme les gestes-barrière, le port de masques homologués… Ils crachent encore dans la rue. Je ne vais pas entrer dans le détail de toutes leurs incivilités. Nos autorités et les membres de la BAG ont essayé de les aider. Sans succès. Dommage, mais il n’y avait pas d’autres solutions. Pour défendre notre vie et l’humanité. Il faut les isoler. ». Jade a écouté les explications de sa mère sans l’interrompre. « Maman, nous aussi nous avons commis des incivilités. Comme par exemple de fuir dans notre maison au bord de la mer. Emmener le virus dans des déserts médicaux. Tu te souviens de ce que nous disait les gens sur place. Puis on nous a autorisés à rentrer. Mais ceux qu’on applaudissaient tous les soirs à vingt heures, ceux qui sont restés en ville pour se battre… On ne leur prêtera nos résidences pour qu’ils aillent se reposer à leur tour ? Non. Maman, tu étais pas aussi manichenne avant. Qu’est-ce qui se passe pour que tu ne voies que ce qui t’arrange. Pas comme ça que tu m’as élevée. Je ». Sa mère l’a interrompue d’un geste agacé. « Cesse de dire n’importe quoi. Nous sommes comme dans une guerre. Un jour, tu comprendras ce qui se passe. Et tu nous remercieras. Tu comprendras ce que le GUN et sa BAG a fait pour tous nous sauver. Je te laisse parce que j’ai une visioconférence.». Elle est sortie du salon. Jade s’est levée. Elle s’est plantée devant la fenêtre. Face au quartier. Rien n’a changé sur le plan urbain. Sauf les nouvelles frontières. Celles créées par le GUN.     

      Tout s’est déroulé très vite. Création du gouvernement d'union nationale quelques semaines après le déconfinement. Les structures mises en place à une vitesse incroyable. Certains pensent que tout était prêt depuis longtemps. Une nouvelle police mise en place. La Brigade des Anges Gardiens. Au début, ils étaient là pour assurer le suivi sanitaire de tout le monde. Puis, après l’instauration des frontières, ils ont servi de douanier armés. Pour protéger la zone Décov. Celle où tous les habitants avait été testés, soignés, et respectueux des règles sanitaires en cours. À quelques exceptions près, les quartiers résidentiels et ceux des centres-villes. Protégés donc par cette BAG. Elle travaillait en étroite collaboration avec les anciens services de police dont la BAC. Un verrouillage parfait. Des micros villes. Avec possibilité de circuler d’une zone Decov à l’autre. Mais pas d’entrer sur la ZER. Chaque population sur son territoire.

      C’était le nom des habitants des Zones en rouge. Celles et ceux n’ayant pas respecté les consignes sanitaires. Ils vivaient donc entre eux. Avec des autorisations de sorties quotidiennes pour les Zeriens allant travailler à l’extérieur de leur territoire. Avec un strict contrôle sanitaire des BDC (brigade de décontaminement) avant de pouvoir sortir. Deux jours par semaine, le samedi et le dimanche, la population pouvait sortir par petit nombre pour aller faire des courses dans les supermarchés. Avec bien sûr une décontamination préalable avant toute sortie. Des enseignants, fort bien payés, pouvaient venir faire cours et revenir le soir en zone décovidée. L’école n’étant plus obligatoire. Mais une poignée de parents, irréductibles défenseurs de l’éducation, l’imposait à leurs enfants. Avec aussi une possibilité de cours à distance. Des médecins aussi se rendaient en ZER. « Finalement, c’est un peu comme avant. Nous avons le droit de nous fréquenter qu’entre nous. Avec désormais juste de vrais frontières. Mais rien de vraiment nouveau. ». Michtoben , un poète de la ZER, tenait un blog. Très lu de part et d’autre des frontières. Jusqu’à l’arrestation de Michtoben. Et le contrôle des blogs. Un contrôle tatillon des réseaux. En ligne que des sites et blogs certifiés conformes à l'urgence sanitaire

    Jade lisait tout ce qui avait trait au ZER. Un intérêt partagé avec quelques autres élèves et profs de son lycée. Mais les nouvelles ne passaient que par le biais des écrans. Puisque tout avait été organisé pour que les Decoviens et les Zeriens ne se croisent jamais. Ou uniquement avec des habitants des ZER venus travailler. Mais sans possibilité d’établir des relations. La BAG et la BAC, plus d’autres brigades moins visibles, veillaient au grain. Chaque Zerien sortant de son territoire devait avoir toujours sur lui une CIS ( Carte d’identité sanitaire) et porter un badge GPS pour une traçabilité permanent. Le numérique et les hautes technologies avaient permis la réalisation très rapide de la nouvelle gestion des espaces urbains par le GUN. Pareil maillage dans les villages et les campagnes. Les décoviens et zériens n’évoluaient pas dans les mêmes zones. Chacun son espace vital. C’était une poignée d’anciens ou des réticents au GUN qui parlait comme ça. La plupart employaient le nouveau langage très vite imposé à tous. Nombre de mots avaient changé. L’expression officielle, passé dans l’usage, courant était espace viral. Un nouveau dictionnaire en cours de création à l’académie des éléments de langage.

      Jane ne décolérait pas. « Je te comprends. Tu commençais à vivre une histoire d’amour avec Sam et… Tout s’est arrêté brutalement. Mais ce n’est plus possible. Une question de vie et de mort. Chez nous, tout est sécurisé. Ton nouvel amoureux ou amoureuse… Je sais que tu revivras une autre histoire. Tu as 16 ans, tu est intelligente, belle, tu as du cœur… Moi, j’aurais ton âge, je craquerai sur une fille comme toi. Mais, même si c’est dur, nous sommes contraints au principe de réalité. Il ne faut pas fréquenter les Zériens parce qu’ils sont pour beaucoup porteurs du virus. Pas moi qui le dit ma chérie, mais la courbe de Gauss. Ne crois pas que ça nous fasse plaisir. Mais on doit les éviter. Et ce n’est pas de la Zériophobie. Juste des principes de précaution. Espérons que nous rouvrirons les frontières au plus vite.». Son père, contrairement à sa mère, avait conservé quelques réflexes du jour d’avant. Au moins une forme de culpabilité. Elle l’a surpris à relire des livres ou écouter des émissions de radio. Replonger dans ce que le couple avait été avant d’adhérer entièrement aux thèses du GUN. Sans papiers, rom, migrants, mixité sociale, écologie… Tout ça, c’était fini. Le principe de réalité avait tout balayé. Aujourd’hui, ils militaient au GUN. Un gouvernement dont la devise était « Notre santé d’abord ». Tout ça, c’était fini. Bonne bouffe, belle éducation, culture partout, sport… Il faisait bon vivre dans les zones décovidéés. Des poches de paradis au milieu de zones virusées. Une qualité de vie dont bénéficiait Jade et ses amis. « Nombre de zériens aimeraient être à votre palce. De bonnes écoles, de la culture partout, du sport, des résidences secondaires… Quand allez vous rendre compte de votre chance ? Pensez à tous ceux qui sont morts pendant la pandémie. Des gens se sont battus pour que vous puissiez vivre à nouveau heureux. Soyez un peu reconnaissants. ». Le proviseur avait convoqué la poignée d’élèves militant pour une une réouverture des frontières avec les ZER. Jade, Farida, et Julien, étaient les trois meneurs du groupe. Un trio ensemble depuis l’école primaire. Pourquoi un tel entêtement de la part de Jade à vouloir passer de l’autre côté de la frontière ?

    Un gros manque dans son existence. Sam lui manquait. Ainsi que Bruno, Malika, Fatoumata, Eric, et tous les autres qu’elle avait connu à l’école primaire. Malgré la distanciation sociale dès le collège, elle avait continué à les fréquenter. Ils vivaient dans le même quartier. Mais Jade fréquentait un collège dans une autre ville. Ses parents avaient refusé de l’inscrire dans l’établissement de secteur. Un collège mixte : des Noirs et des Arabes. Elle rêvait de s’y rendre. Mais, au fond d’elle, Jade savait que ce n’était pas son monde. Le monde de chez elle qui lui préparait un avenir clefs en main. « Je ne serai pas une bobo de la culture comme vous deux.». Jade intégrait une école de cinéma à la rentrée. Pourquoi avait-elle tenu à conserver le lien avec ses copains de quartier ? Sans doute en partie pour emmerder ses parents rêvant pour leur fille d’un autre carnet d’adresses. Mais la principale raison n’était pas un esprit de contradiction lié à l’adolescence. Jade se sentait bien avec sa bande de copains et copines du quartier. Ils aimaient se retrouver dans les squares, aux terrasses de café, dans la galerie marchande, chez les uns chez les autres…. Comme tous les jeunes du même âge. Les yeux plus gros que la réalité. Se promettant de ne jamais être comme leurs parents. Persuadés d’être immortels et éternellement soudés. Des mâchoires sur deux pattes voulant croquer le monde. Rien de plus banal sous le ciel de la jeunesse.

     Jade aurait fini par s’éloigner. Aspirée par une autre vie que celle avec ses copains de l’école primaire. Fréquentant des gens ailleurs que sur le territoire de l’enfance. Et d’autres enfants comme elle, exfiltrés scolairement, mais dont les parents se fréquentaient. Une sorte d’existence comme les expatries à l’étranger. Sûr que Jade s’y serait intégrée. Pour prendre sa place dans la chaîne familiale. Une place sympathique. Mais il y avait un hic. Une histoire qui durait depuis l’école primaire. « Un jour, on va les marier ensemble.». Ce que disait la mère de Sam. Les parents de Jade grimaçaient toujours un sourire. Hors de question, devaient-ils penser intérieurement. Sans peut-être même s’en rendre compte. Un réflexe. Sans pouvoir imaginer la relation de Jade et Sam. Jusqu’à l’avènement des nouvelles frontières, ils avaient continué de se voir. Du premier baiser au premier orgasme ensemble. Plus les km de promenade et de mots. Évoluer dans des sphères différentes n’avaient rien changé à ce qui les unissait. Un lien inexplicable. « Pourquoi chercher à tout comprendre. Quand je suis avec toi, je suis bien. Et je suis sûr qu’un jour, on vivra ensemble.». Sam souriait quand Jade était aussi affirmative. « Je crois qu’on est pas des gens pour eux. Jade est adorable. Ta mère et moi, on la trouve vraiment très bien. Mais… je vais pas te faire un dessin, mon fils. ». Le père de Sam, inquiet de l’avenir de son fils, avait parlé à son fils. Pour le préparer à l’inévitable séparation. Sam avait arrêté l’école pour gagner sa vie. Il avait été embauché comme manutentionnaire. « Je mets du fric de côte. Dès que nous sommes majeurs, on se tirera.». Jade et Sam les inséparables.

    Avant le confinement. Des mois qu’ils ne sont pas revus. Sam a essayé de traverser. En vain. Chaque fois refoulé par la BAC et la BAG. Pourtant, sa cité était à moins d’un km de la maison de Jade. Mais en zone décovidée. Au début, ils arrivaient à s’envoyer des textos. Jusqu’à ce que les services chargés des communications brouillent les appels. Les habitants des zones décovidées pouvaient s’appeler, même sans être proche géographiquement. Les zériens pouvait avaient aussi la possibilité de communiquer d’une ZER à l’autre. Les zériens, exceptés telle ou telle dérogation professionnelle, ne communiquaient qu’entre eux. Les réseaux sociaux saucissonnés aussi de la même manière. L’objectif à terme est de couper tout contact entre les deux populations. Jade n’avait donc plus de nouvelles de Sam. Vivant ou mort ? Elle aussi avait tenté de passer en ZER. Sans succès non plus. Reconduite à la frontière avec beaucoup de psychologie par une membre de la GAD. Contrairement à Sam. Il avait couru dans la rue. Très vitre rattrapé par une escouade de la BAC. Sam a passé quelques jours en cellule avant d’être ramené manu militari dans sa ZER. Et interdiction de sortie de trois mois.

    Jusqu’à ce matin du mois de juillet. Un jour très ensoleillé. Jade se trouvait avec des copains et copines dans un square. « Jade, c’est moi. ». Elle a tout de suite reconnu sa voix. « Tu me rejoins dans le jardin du vieux Nono. J’ai refait le trou par où on passait.». Jade a prétexté un rendez-vous familial pour interrompre la sortie du jour. « On a prévu pizza et cinéma.». Juliette, sa plus ancienne copine, n’a pas compris. Jade avait déjà traversé le square au pas de course. « Comment t’as fait ? ». Sam lui a fait signe de se taire et le rejoindre dans le cabanon au fond du jardin. Tous  y venaient souvent. Le retraité, propriétaire des lieux, se doutait bien que son jardin servait de repères à amoureux et fumeurs d’herbe. Mais il fermait les yeux. « Vite, rentre.». Sam a aussitôt refermé la porte. Un bref regard. Jade lui a caressé la joue. « Je suis tellement... ». La parole d’abord aux corps. Sans masque ni gants.

      Puis ils ont parlé. Chacun très vite. Comme pour rattraper les mots laissés en friche à cause du confinement et des frontières. Reprendre le fil de leur histoire. « Qu’est-ce qu’on fait, Jade ? ». Elle a affiché un large sourire. « Maintenant qu’on s’est retrouvés, on se lâche plus. ». Sam a poussé un soupir. « Comment faire. ? ». Jade a plissé le front. « J’ai une idée. Mais faut qu’on parte chacun de son côté.». Sam a allumé une clope. « C’est quoi ?». Jade a toussoté. « Mes grands-parents ont une vieille maison au fond des bois. Elle est à moitié en ruines, mais on peut y vivre. Y a même l’électricité. Personne y va dans cette maison. Mon grand-père m’a dit qu’il me la réservait à moi. Et que personne y toucherait. ». Sam était sceptique. Il a posé des questions. Jade s’est entêtée. Elle a fini par réussir à le convaincre. Ils ont établi un plan. Sam partirait le premier car la traversée serait plus compliquée pour lui. Facilement repérable avec son badge. Les décovidées comme Jade jamais contrôlés, sauf s’ils voulaient pénétrer dans une ZER. « Voilà l’adresse et le chemin. Tu pars dans trois jours. Je te laisse mon portable. Je m’en rachète un. Comme ça, on pourra communiquer.». Sam a blêmi. « Tu as entendu ? ». Jade a acquiescé de la tête. Sam a entrouvert. « Y a la BAG.». Jade a refermé la porte.

      Le portail du jardin a grincé.

NB: Premier épisode d'un conte en période d'urgence sanitaire. Entre zones de couleurs différentes.La cavale de Jade et Sam.

 

    

 

 

 

 

 

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