Argent déconfiné

Dix-sept mille euros en liquide dans son sac à main. La vieille femme est assise à l’arrière de la BM. Tendue. Deux jeunes se trouvent à l’avant du véhicule et un à côté d’elle. Le chauffeur, un barbu au crâne rasé, conduit vite. La retraitée a vidé son compte à la banque. Sans prévenir sa famille. Et elle est passée par la « cité non autorisée»

 

 

 © Marianne A © Marianne A

      Dix-sept mille euros en liquide dans son sac à main. La vieille femme est assise à l’arrière de la BM. Ratatinée sur son siège. Deux jeunes se trouvent à l’avant et un à côté d’elle. Le chauffeur, un barbu au crâne rasé, jette de temps en temps des regards dans le rétro. Son visage est tendu. Il conduit vite. C’est le plus âgé du trio. Personne ne parle. La vieille femme se tourne vers la vitre. Elle a les sourcils froncés. Pourquoi avoir fait ça ? La retraitée a vidé son compte à la banque. En plusieurs fois. Sans prévenir les membres de sa famille.

     Environ une heure avant, elle était sortie de son petit pavillon. Un sourire aux lèvres. Elle avait jeté un rapide coup d’œil au ciel. Une belle journée en perspective. Elle marchait lentement sur le trottoir. L’air très déterminé. Elle se dirigea vers le rond-point. De l’autre côté, s’élevait les tours et barres d’immeubles de la Cité des Fleurs. Construite sur les terres d’un horticulteur. « Tu ne passes jamais par là, Maman.». Ses enfants lui ont toujours déconseillé de traverser le boulevard. Ne jamais passer la frontière du quartier. Elle leur a toujours obéi. Jusqu’à ce matin.

      Elle est remontée contre ses trois enfants. Aucun n’est venu lui rendre visite pendant le confinement. Pourtant, ils vivent à moins de cent km de son domicile. « Je ne veux pas de ton truc sur un écran. Soit tu déplaces, soit tu me parles au téléphone comme d’habitude. Ou par courrier postal. Mais pas votre visio je ne sais quoi. ». Malgré leur insistance, ses enfants n’avaient pas réussi à la convaincre d’un rendez-vous par écran. Alors qu'elle sait très bien se servir de sa tablette. Passant même des heures à jouer au scrabble sur la toile. Mais hors de question de parler à un écran. Sa façon à elle de leur rappeler qu’ils ne venaient jamais la voir. Même hors confinement. Sa petite vengeance à distance.

      Première fois qu’elle franchissait le seuil de la cité. Un vrai dédale. Des cris et un bruit de moteur sur sa droite. Elle s’est approchée du groupe de jeunes. « Bonjour. Sûrement que vous ne vous rappelez pas de moi. La dame des pavillons que… Bon, bref… Je sais plus qui de la cité est venu m’apporter mes courses. Et aussi me couper la branche du marronnier. Heureusement, car sinon elle tombait sur mon toit. ». Les jeunes l’interrogeaient du regard. Que faisait là cette femme du quartier des riches ? « Voilà. Je tenais à vous remercier. Vous pourrez vous partager la somme.». Elle ouvrit son sac avec un large sourire. « C’est pour vous. ». Un silence. Les jeunes ouvraient des yeux ronds. L’un d’entre eux a plongé la main dans la liasse. « Merci beaucoup M’dame » ». Un coup de freins. « Ce fric est à moi. ». La vieille femme a sursauté. Un homme est sorti de la voiture. Un barbu au crâne rasé. Il a pris le sac.

     Le chauffeur gare la BM. Il se retourne. « Madame, on l’a pas fait pour l’argent. On a vu que vous étiez seule. Pour nous, c’était normal. Comme on l’a fait pour d’autres gens qui pouvaient pas se déplacer. À la cité et ailleurs.». Elle esquisse un sourire. « Prenez en au moins un peu. Pour un restaurant ou le cinéma. ». Il a secoué la tête. « C’est gentil, mais non.». Les deux autres visiblement pas d’accord avec sa décision de lui rendre son argent. Il est sorti et lui a ouvert la porte. « Comment je peux vous remercier ? ». Il lui a pris le bras. « Vous nous avez déjà dit merci. Votre café était excellent. ». Il adresse un signe aux deux autres. « Vous l’accompagnez dedans, les mecs. Je vous attends. ». Il s’assoit sur le capot et allume une clope. Les yeux sur une vieille dame et son escorte.

      Retour de ses économies à la banque.
 
NB : Une fiction inspirée des nombreuses initiatives de jeunes des quartiers populaires pendant le confinement. La nouvelle se finit bien. Pas sûr qu’elle aurait eu la même conclusion dans la réalité. Le fric facile vous change un homme ou une femme. Avec sans doute la même proportion de voleurs dans les cités HLM  que dans les quartiers huppés. Pas les mêmes cours de vol.... Autres lieux, autres délits. Et la peine de prison plus rapide à tomber dans certains quartiers que dans d'autres.

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