«Suite pour impossible»

«Voler de mes propres mains.C’est la formule que j’ai balancée à un juge.J’étais un voleur.La cambriole et les braquages ont été mes principales activités.J'ai payé cash et très lourdement ma dette à la société.Nulle intention de me plaindre; c'était le jeu.J'ai joué et perdu. Passant à côté de plus beaux rêves au catalogue de l'enfance.Comme celui de mon père qui…»

J S Bach The six cello suites Pablo Casals, 1936 39 © SShogun872Shogun

Merci à Marianne de m'avoir fait découvrir Pablo Cazals

 

              Sa gifle résonne encore vingt trois ans après. Comme un ricochet sans fin. La seule claque reçue de mon père. Pourtant pas la première fois que je rapportais des objets volés à la maison. Sa réaction se résumait auparavant à un regard réprobateur. Les mains enfoncées dans ses poches, le plus profond possible, pour éviter de leur donner la parole. Il me léguait un silence très déçu avant de sortir de l’appartement. Pour se calmer et digérer mes conneries dans une de ses longues marches solitaires. Contrairement à Maman qui piquait des colères. « On t’a pas élevé comme ça ! En plus, tu manques de rien. T’es pas un gosse dans la misère. Faut que t’arrêtes, sinon je vais être obligée de… » Chaque fois elle prenait le téléphone, sans réussir à composer le numéros des flics. Se contentant de fouiller en mon absence mes placards, sous mon lit, et balancer le fruit de mes larcins, souvent en cachette la nuit. Une perte de revenus pour moi. Et en plus la honte auprès de mes associés. « C’est pas mon problème. Je veux plus de ces merdes sous mon toit.». Elle s’entêta. Jusqu’au jour où j’ai changé la serrure de ma piaule.

      Mon père l’avait forcée un matin. Jamais il n’était entré dans ma chambre sans mon autorisation. J’ai ôté mes écouteurs en poussant un soupir. «Tu vas lui rendre ! ». J’ai haussé les épaules avec l’air de ne pas comprendre. Surpris de sa présence sur mon territoire d’ado. Sa main s’écrasa sur ma joue. Je fis un pas en arrière. Il bondit et me serra le col en gueulant: « Tu vas m’écouter, p’tit branleur de mes deux.» Il m’a relâché et regardé comme s’il venait de se rendre compte de son geste. Je suis resté immobile. Incapable du moindre geste. Il s’est laissé tomber sur mon lit. Les yeux sur sa main imprimée sur ma joue. Il toussota et me regarda. Très mal à l’aise. Puis il alluma une clope avant de me tendre le paquet. On a fumé sans parler. J’ai tout de suite pensé qu’il n’avait pas pris ses médocs. Des comprimés pour canaliser sa violence. Une violence dont je ne me suis rendu compte qu’à l’âge de onze ans. Même si une tension flottait en permanence autour de lui. Souvent les sourcils froncés. Comme un masque sombre sur son visage. Avec un sourire express dès qu’il croisait un regard.

     Je voyais bien qu’il n'était pas semblable aux autres pères. Pas parce qu’il ne travaillait plus depuis des années. Nombre de pères au chômage, traînent dans le quartier comme dans une salle des pas perdus. Croisant leurs enfants dans les rues de la ville. Pourquoi alors me semblait-il si différent des autres hommes de son âge ? A cause de ses cents pas dans la maison, jour et nuit. Tel un animal en cage écoutant la radio jusqu'à l'aube. Ainsi que ses heures à traîner dans les rues, sans but. Comme s’il avait besoin de s’épuiser. Pourtant c’était un homme très drôle. Pince sans rire. Ma mère, très joviale, ne vivait pas un jour sans un éclat de rire. Mes parents et moi passions beaucoup de temps à nous marrer. Vacances, fringues, téléphone, jeux, musée, livres, disques… Se privant et s’endettant pour que je ne manque de rien. Une enfance gavée d’amour et de sérénité. Jusqu’au jour où mon père a donné un coup de tête dans la porte du salon. Du sang sur le front.Tout son corps tremblait. Le médecin d’urgence est venu. Ce jour là que tout a basculé.

        De moins en moins de rires. Ma mère de plus en plus inquiète. Lui éloigné sur le canapé, tenu en laisse par la chimie. Et le début de ma dégringolade. Mes premiers vols et séjours au commissariat. « Tu devais avoir une p’tite sœur. Elle est morte à quatre mois dans le ventre de ta maman. Tes parents ne s'en sont jamais remis. Surtout ton père. ». C’est un oncle qui me l’a expliqué des années plus tard. Trop tard car le non dit avait déjà déposé ses mines dans ma tête. Explosant une à une. Pourquoi ne pas me l'avoir expliqué ? J'aurais pu au moins mettre un mot sur la fin du paradis. Le jeune gosse souriant était devenu une boule de nerfs.  Je me suis mis à en vouloir au monde entier. Persuadé qu'il était impossible d'avoir confiance en quelqu'un d'autre que soi. Les autres, tous les autres, étaient devenus des traîtres potentiels. Fallait se tenir sur ses gardes. Ma joie de vivre et notre cocon familial venaient de voler en éclats. Mon casier judiciaire ouvert telle une ardoise. Promis à une impasse.

       Il a toussoté et posé les yeux sur la moquette. « Je te l’ai jamais dit fils mais...Voler de mes propres mains. C’est la formule que j’ai balancée une fois à un juge. Je devais avoir à peu près ton âge. Très jeune mais j'étais déjà un voleur pro. Ouais, je…. La cambriole et les braquages ont été mes principales activités. J'ai payé lourd, très lourd, ma dette à la société. Nulle intention de me plaindre; c'était le jeu. J'ai joué et perdu. Pas de honte ni gloriole à en tirer. La trajectoire classique des canards boiteux finissant toujours derrière les barreaux: le rendez-vous de gosses avec les yeux plus gros que le miroir aux alouettes. Tout ça pour quoi ? Se payer un tas de ferraille sur quatre roues, des putes au regard fané, un costard de luxe qui n’habillera jamais le vide en toi, ce putain de locataire sous ta peau dont tu connais même pas le nom… Du temps perdu ? Non. Du temps sans destination, inutile pour toi et les autres. On croyait voler aux riches ce que les pauvres comme nous pouvions pas nous offrir. Remettre les compteurs à zéro. Les zéros c’étaient nous. Appâtés avec de la verroterie de télé ou le dernier qui avait parlé. On est vraiment que des cons. Complices du vol de nos plus beaux rêves de gosses. Ces rêves restés coincés entre deux pages du catalogue de l'enfance. Comme celui de mon père qui rêvait de devenir…». J’ouvrais des yeux ronds. Complètement abattu par ses révélations. Son passé de serveur partout sur la planète n’était que du mensonge. J'avais le ventre noué. Comment avait-il pu mentir ainsi des années à son propre fils. Je tournais la tête vers la vitre. Au bord des larmes.

      Deuxième déception après le mensonge de la petite sœur. Trahis encore une fois par mes premiers dieux. Faudrait jamais mettre ses parents sur un piédestal. Des années qu’ils me baratinaient. Ma colère venait de trouver un autre os à ronger. «Bon, on va pas s’étaler sur hier. Des conneries tout ça. Du blabla d’après match de perdant. Mais je vais quand même te dire un dernier truc. T’en feras ce que tu veux. Avec les collègues de l’époque, on était un peu moins cons que vous : jamais à domicile. Aucun vol sur notre territoire. Là où nos parents, nos frères et sœurs vivaient. Bas du front peut-être et handicapés de la tendresse mais pas au point de couper la branche sur laquelle nous vivions tous. Certes une branche déjà pas mal pourrie, mais notre seule planche de survie ensemble. Bref, voler pour s’acheter le dernier smartphone ou scooter c’est déjà pas très futé; encore plus naze quand tu braques tes voisins de quartier. Des gens que tu croises tous les jours. De l'école maternelle à la boulangerie. Comme si tu te cambriolais toi-même. Tu me fais honte. Et pire que ça. Tu serais pas mon fils, je crois que tu… Pourquoi un acte avec autant de violence ? Tu te crois en guerre ou quoi? Aucun objet, même le plus gros diamant ou la plus belle berline de luxe, aura un dixième de la valeur d’un seul être vivant. Même si c’est ton pire ennemi. Voler la vie reste la pire des choses et je… Je… ». Sa cigarette se consumait entre ses mains tremblantes. « Tu lui rends aujourd’hui. Je le dis pas deux fois. T’as compris ? ».  Son index braqué sur moi. J’ai baissé la tête.

      Pourquoi s'énerver pour deux trucs aussi insignifiants ? Alors que ma chambre et notre cave recelaient d’un tas d’objets de plus grande valeur que ces merdes. Même pas un Smartphone son téléphone. Une réaction incompréhensible pour des babioles de ce genre. Ça me rapporterait que dalle. Le jour même, je les rendais à sa propriétaire. Sur la plage arrière d’une bagnole garée devant chez elle. Je m’étais éloigné pour la prévenir par téléphone. Une main se posa sur mon épaule droite. «C’est bien fils. Tu es remonté dans mon estime. Et ton estime à toi aussi. Maintenant, suis-moi; j’ai quelque chose à te dire. Seule ta mère est au courant. ». Qu’est-ce qui lui prenait au père ? J’ai grimacé un sourire. Le taiseux avait pris des cours en accéléré ?

       Nous avons marché sans un mot jusqu'à un square du centre-ville. Chacun s'asseyant à un bout d'un banc devant une mare. «Lis cet article. ». Deuxième gifle du jour. « J’y crois pas. Incroyable qu’un truc comme ça vaut autant de thunes. Plus cher que des Porsche et une villa… Tu te rends compte que… On aurait pu le refourguer. Ce truc là valait plus d’un million d’euros.». Je m’étais tourné vers lui avec un regard noir. Pourquoi m’avoir fait rater une telle affaire ? Il ne bougeait pas. Les yeux posés sur un massif de rosiers. « Ce truc comme tu dis est un violon. Et il vaut plus de… deux siècles.». Il se foutait de moi ou quoi ? Je l’aurais volontiers étranglé. Il m’avait fait rater l’affaire de ma vie. De sa vie à lui aussi. Et de Maman. J’aurais pu leur acheter le p’tit pavillon de leurs rêves. Elle rêvait d’un petit jardin. Les sortir de notre appart minable où ils dormaient sur le clic-clac du salon. Il avait dû lire dans mes pensées: « T’aurais pas pu le refourguer. Un instrument comme ça est invendable. En plus, avec la presse sur le coup, t’aurais été serré tout de suite. T’as évité la case prison. Combien de temps encore ?». Toujours sans me regarder, il s’était levé lentement. Son dos comme un point final à notre conversation. La tête avalée par ses épaules. Je l’ai regardé s’éloigner. Furieux contre lui comme jamais auparavant. Malheureux comme un gagnant du loto dont le ticket tourne dans la machine à laver. Déclinant ma liste de courses avec un million d’euros. Aller rechourer le violon ?

    Mon nom gravé sur du marbre. Ça me faisait toujours bizarre. J’étais déjà venu voir la tombe de mes grands-parents. Peu souvent. Et jamais avec mon père. Deux jours après le square, il m’avait demandé de l’accompagner au cimetière. «Tu vois le couple qu’est-là-dessus c’était des… ce qu’on appelle, vus de haut, des p’tites gens. Lui ouvrier et elle femme de ménage dans une école. On vivait de l’autre côté du marché. Un jour, je les ai regardés dans la cuisine et je leur ai balancés que je serai jamais un esclave comme eux. Le regard chargé de mépris, les mains dans mon blouson de marque. Mon vieux avait levé le poing avant de le garer dans sa poche. Il m’a jamais frappé. Ni elle. Mais ce jour là un aller-retour direct de la mère : de la part des esclaves qui te nourrissent. Trois jours après, mon vieux a déposé une guitare sur la table. Tiens fils, si tu veux pas être un esclave. Il m’avait tendu une petite carte: mon inscription au conservatoire. Je lui avais ri au nez et pris la guitare. Elle resta trois mois dans son étui. Jusqu’à ce que je la vende pour m’acheter un scooter. Première fois que j’ai vu mon vieux chialer. Et dernière fois qu’il m’adressa la parole. Même pas bonjour. Je purgeais une peine de six ans quand il est mort. Le juge m’avait accordé l’autorisation de me rendre à l’enterrement. Embrassant ma mère avec les mains menottées dans le dos. Contraint de supporter la bise de gens que je détestais. L’un des pires moments de mon existence. Je suis sorti deux ans plus tard. Quelques mois avant de retomber. Mon agenda d’ombre et de soleil durant une quinzaine d'années avant... Avant de rencontrer ta mère. Et de commencer à voir plus loin que le bout de mon nez..». Il s'interrompt pour allumer une nouvelle clope.

     Un couple dans l’allée. La femme tient un arrosoir. Il les a salués d'un hochement de tête. « Peu de temps avant la mort de la mère, elle m’avait tendu une petite boîte. C’était à ton père. Il faisait de la guitare et rêvait de devenir chanteur… Y a trois compositions de lui sur la cassette. Paroles et musique sont de lui. Je lui avais demandé pourquoi il avait pas continué. Elle avait haussé les épaules, levé lentement sa main vers sa bouche, et fait le geste de manger.». Il parlait à voix très basse. Comme pour ne pas les déranger. Compenser peut-être la grande gueule qu’il avait été avec ses esclaves de parents.  Un gosse de 53 ans dansant d'un pied sur l'autre, sa culpabilité en bandoulière. Dire que moi aussi je ne l’avais vu que comme un être soumis. Un larbin docile se contentant uniquement des miettes. Me foutant de sa minable pension d’invalidité. Je gagnais son mois en une journée. Pourquoi perdre mon temps pour un salaire de misère quand tu as du boulot ? Me jurant de ne jamais tendre la main comme eux. Sans pouvoir imaginer la révolte de leur silence.

     Que dire ? J’étais comme lui à l’époque : peu doué pour la tendresse. Lui prendre le bras ? Pas un geste habituel entre nous. Englués tous deux dans une pudeur et un orgueil stupides. Ce genre de posture qu’on regrette, les lèvres sur un front glacé. « Sa musique est à à toi maintenant. Pas mon truc à moi… Sans doute encore moins le tien. Tu en… J’ai mis des piles dans le magnéto.». Tout s’était accéléré en quelques jours. Un gosse de seize ans découvrant une histoire enfouie dans le compost familial. Même Maman, plus bavarde, ne disait pas grand chose. Se contentant des mots du quotidien. Méfiante. Sans doute le réflexe de la compagne d’un homme fiché au grand banditisme. « Je… Bon. Faut que tu le saches. Je vais pas tarder à les rejoindre. Réunis dans notre T2 horizontal. ». Il avait esquissé un sourire. «Personne viendra frapper à la porte à six heures du mate pour embarquer leur fils.». Puis il s’était éloigné. Le journal de courses dans sa poche comme un étendard. Le drapeau papier de ses derniers espoirs de gains, sans pied de biche. Que faire de la boîte ? Aucune envie de me trimballer cet objet de musée. Je suis allé voir un pote et lui ai demandé de me la garder pour la journée. Avant d’aller traîner dans la zone commerciale et se faire des hangars. J’étais rentré dans la nuit. Avec un sac bourré de sacs de marque. Elle donne aussi des cours aux débutants. Voici ta carte du conservatoire municipal pour l’année. Le seul mot écrit de mon père. Et un violon sur le lit.

     En cachette. Je faisais des détours pour que personne ne me voit pousser la porte du conservatoire. Inventant des bobards sur le contenu de mon gros sac de voyage. Le violon souvent déguisé en linge sale à emporter au lavomatic. Nous étions une quinzaine d’élèves. De onze à soixante deux ans. Une espèce de classe de réinsertion par la musique, à destination des publics qualifiés aujourd’hui d’éloignés de la culture institutionnelle. Dans un langage simple: apprendre le violon à des analphabètes du solfège. Trois d’entre nous illettrés car ils parvenaient à déchiffrer laborieusement quelques lignes de partition. « Je ne vais pas vous mentir et jouer la démago. Ce ne sera pas facile. Seuls les plus résistants iront jusqu’au bout. Les autres ne seront pas faits pour cet instrument très dur où trouveront tous les prétextes pour arrêter. Très facile de trouver des motifs de découragement. Nettement plus difficile de bosser et chercher à atteindre l’inatteignable : la perfection. Sans se lasser de de ne jamais gagner, juste vouloir perdre moins. Et découvrir le plus grand des plaisirs: interpréter et transmettre. Les comptoirs de cette ville et d’ailleurs regorgent de j’aurais pu si. Dans ma famille aussi. Bon, pas là pour se raconter notre vie. Le solfège sera donc votre premier mur incontournable. Ça passera ou ça cassera. Pour maîtriser cet instrument, vous devrez obligatoirement passer par la lecture des notes. Comme le code de la route avant de prendre le volant.». Je la regardais sans l’écouter. Très troublant de me retrouver face à l’une de mes victimes. Une prof de musique souriante et très patiente. Sans désarmer son œil intraitable.

     Une rencontre improbable ? Non. La rencontre impossible. Comment une femme et un bout de bois avec des cordes avaient réussi à m’apprivoiser. Là où mes parents, mes profs, les flics, les éducs, etc, avaient tous échoués. Bien parti pour basculer dans la délinquance et finir à l’ombre. Reprendre le flambeau paternel. Aujourd’hui, j’ai encore du mal à comprendre ce qui s’est passé. Incroyable transformation de l’ado violent, borné ne rêvant que de fric, velléitaire lassé aussi vite des objets que de la chair. Incroyable que, malgré mes coups de gueule, ceux de ma prof de conservatoire, mes claquements de porte, ma mauvaise foi, je n’ai jamais lâché. Plus rien d’autre n’existait que ce violon. Au grand dam de mes associés ayant perdu un des meilleurs  voleurs du quartier. » J’ai tout donné à cet instrument et à la musique. Ils m’ont sauvé de l’enfermement, derrière les barreaux et sous ma peau. Une liberté acquise surtout grâce à ma prof. Elle m’a transmis le goût du violon. Et d’apprendre à m’étonner, traverser mes frontières invisibles. Aller voir de l'autre côté de mes certitudes de jeune con. Tendre vers la beauté, toujours à réinventer pour se l’offrir avant de la proposer aux autres. Je lui dois énormément. Ma plus grande fenêtre sur le monde et sur moi. Mais aussi un sentiment d'errer sur un fil entre deux chaises. Citoyen de nulle part. Mais très satisfait d'y vivre. Heureux les nullepartiens.

      Très vite, j’étais devenu son meilleur élève. Pour être aujourd’hui un ovni dans le milieu des concertistes. Souvent mal vu par certains gardiens du temple classique. Le doigt sur la couture de leur mépris. Un mépris finalement moins difficile à contourner que les regards compassés, souvent de bonne foi, vous enfermant dans vos origines sociales. « Tu ne dois pas oublier d’où tu viens. Et revenir pour donner à ceux qui viennent du même lieu que toi. Rester fidèle à tes racines. ». Comme une assignation à perpétuité à résidence sociale. Nulle intention de revenir jouer le grand frère qui a réussi à s’en sortir comme on dit. La caution servant de cache misère à des promesses non tenues. Quelques-uns le font. Et très bien. Mais moi je refuse. Égoïsme ou trouille de replonger dans mes premiers pas fébriles ? Sans doute plusieurs raisons mêlées. Pas mon boulot de réparer des décennies d’impasses. Le mien est de jouer du violon, le moins mal possible. Qui doit œuvrer pour sortir tous ces quartiers des sables mouvants urbains ? Normalement les élus et tous ceux dont le boulot est d’essayer de proposer une égalité des chances à chaque gosse de ce pays. Cette chance que j’ai saisie. Pourquoi ne pas avoir bradé mon violon pour un scooter ? Comme mon père avec la guitare du grand-père.

     Avec le recul, je peux répondre : son regard et son sourire. Ils m'ont aidé à tenir le choc. Le plus difficile étant de revenir, jour après jour, à l'archet si difficile à maîtriser. Encore et encore, malgré les échecs et l'impression de ne jamais avancer. Le summum de la difficulté était ce putain de solfège. Pourquoi être obligé d'apprendre des signes pour sortir un son ? Et toujours là, encouragement muet: deux yeux fiers. Une fierté accrochée comme ma seule légion d'honneur. Le reste, la verroterie dans la vitrine, j’aime beaucoup ce vous faites, procurent beaucoup de bien à mon égo. Rares les artistes sans ego, ni désir de squatter le centre. Mais rien de comparable à ce que m'apportait sa fierté. Chaque fois qu’il me voyait partir de l’appartement avec le violon, mon père esquissait un sourire. La seule lumière sur son masque bouffé par le crabe. « Ça lui fait vachement de bien.». Maman, sans me demander mon avis, entrouvrait souvent la porte de ma chambre pendant mes gammes. Il était assis sur le canapé du salon. Les yeux essorés par la douleur, accroché à une clope interdite. Parfois, il tournait la tête. Nos regards se croisaient. Il m’adressait un petit clin d’œil. Ses mains trop lourdes pour applaudir. Mon premier spectateur.

     Comment se déroulèrent mes années d’apprentissage avec elle ? Dur. Très dur. Pire que le collège. « Tu es doué mais ça ne te servira à rien sans travail. Faut te secouer. Ce sera plus compliqué pour toi que pour beaucoup d’autres, même moins doués que toi. Pas parce que tu as appris la musique sur le tard. Non. Mais à cause de ton sale caractère. Miné par ton orgueil et ta susceptibilité. A toujours croire que mes critiques et mes remarques sont adressées à ta p’tite personne. C’est juste pour que tu acquiers assez de technique pour t’en foutre et te lâcher. Laisser la beauté et la grâce couler fluide entre tes doigts. Mais c’est pas gagné avec ta tête dure. On verra bien...». Sûrement un de ses élèves avec qui elle a été la plus intransigeante. Elle ne me laissait rien passer. Tour à tour enthousiaste et agressive. Une espèce de duo au bord de l’implosion durant trois années. Rarement satisfaire de ce que je sortais de mon violon. Elle me poussait à bout. Jusqu’au jour où j’ai tout plaqué. Obligé de m’éloigner pour ne pas tout foutre le feu conservatoire. Fallait que je coupe les ponts avant de péter un câble. Urgent de sortir de notre huis-clos et me confronter avec d’autres musiciens. Dont une percussionniste jazz qui est aujourd’hui ma compagne. Nous avons deux enfants. Vie privée et carrière épanouies. Grâce à son entêtement. Et ma volonté de faire ailleurs que là où j'aurais dû faire. Un mec très buté. Mais sa tête à elle encore plus dure.

       Je l’ai revue neuf ans après mon claquage de porte. Nous étions programmés dans le même festival. « Tu sais, je voulais te dire que... ». A quoi bon lui balancer la vérité. Avouer que le braqueur de son violon et de son portable c’était moi. Ça n’excusera pas mon acte. Un acte inexcusable. Mes aveux, si longtemps après, n’effaceront pas sa douleur et colère après le vol de son instrument de musique. Peut-être même qu’ils les feront remonter à la surface. Inutile de remuer le passé. Aurais-je la moindre compassion pour un individu volant mon violon? Pas sûr du tout. Je sais aujourd’hui ce que ça peut représenter pour un musicien. Mon violon est d’ailleurs enfermé à double tour dans mon bureau. « Je… Ce que je dois te dire n’est pas facile à dire. Bon… Accepterais-tu d’être la marraine de ma fille ?». Un large sourire en guise de réponse. Et, à la fin du festival, une impro très arrosée dans un restaurant select, fréquenté que par une clientèle mélomane, une partie plus snob que passionnée de musique. Nous sommes partis en live. Certains clients choqués, d’autres très amusés et curieux du concert de table improvisé. Tandis que nous deux, happés par nos instruments, étions comme absents. Sur une partition sans frontières. Plus le rapport de maîtresse à élève. Des doigts courant sur les cordes, deux larges sourires. Juste un duo interprétant «Suite pour impossible».

      Un rituel chaque année à la même date. Les passagers du lieu sont souvent surpris. Contrairement aux locataires à perpétuité. Quelques-uns des visiteurs s’arrêtent et me regardent. La plupart, concentrés sur plus essentiel pour eux que ma musique, passent leur chemin sans un regard pour l’homme en smoking assis sur un tabouret. Installé face au caveau familial. Le jour de l’anniversaire de la mort de mes parents. Ils sont morts à la même date. Comme leur dernier clin d’œil adressé de l’au-delà. Pour effacer le fantôme d’une petite sœur jamais arrivée ? Ne laisser en héritage que les très bons moments du trio du quatrième gauche ? Notre joie indomptable. Merci à leur cadeau posthume très drôle. Pour rien au monde je ne raterai ce rendez-vous annuel sur leur tombe. Notre piqûre de rappel des jours fous rires.

     Leur concert du premier avril.

NB : Cette fiction est inspirée d’un fait réel: l’agression d’une femme, musicienne, et le vol de son instrument. Un instrument d'une grande valeur économique. Mais surtout historique et musicale. Fort heureusement, la victime de l'agression n’a pas été blessée ( sans doute psychologiquement). Et finalement le violoncelle rendu à la musicienne. Une nouvelle inspirée également du violon d’une proche. Un cadeau de son grand-père musicien. D’une très grande valeur sentimentale pour la petite fille de six ans débutant un instrument. On le lui vola peu de temps après ses débuts. La musique n’adoucit peut-être pas les mœurs. Mais, contrairement à notre époque fertile en murs, elle ouvre des fenêtres. Un grand merci aux musiciens et autres artistes qui enchantent notre présent. Et nous ouvrent aussi des portes.

 

 

 

 

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