Ombre à retardement

Un musulman peut-il péter les plombs ? Comme un athée, un chrétien, un juif, un bouddhiste... Péter les plombs sans être soupçonné de radicalisation.Tout dérapage d'un musulman inquiète.Si un individu de type caucasien hurle dans une gare,on se dira: il pète les plombs. Et un basané. Ce type est-il radicalisé ? Difficile d'échapper à cette étiquette de «citoyen suspect».

    

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           Un musulman peut-il péter les plombs ? Comme un athée, un chrétien, un juif,  un protestant, un bouddhiste... Péter les plombs sans être aussitôt suspecté de radicalisation. Ça me semble très difficile en cette période. Le moindre dérapage d'un musulman, verbal ou violence dans l'espace public, fera penser à une éventuelle radicalisation. Si un individu de type caucasien  hurle dans une gare, ou pire blesse ou tue quelqu'un, on le verra d'abord comme un criminel. Comme pour la majorité des crimes de ce pays. Différent désormais pour un musulman. Les enquêteurs ne peuvent écarter cette piste de la radicalisation. Et nombre de gens, détestant l'islam ou pas, auront le même genre d'interrogations: un radicalisé ? Pas simple de penser autrement, même pour les personnes les plus ouvertes et tolérantes au monde. L'appréhension plus forte que la raison. Tout musulman devenu une taupe potentielle de l'islamisme ou un terroriste en suspens ?

         Je le vois bien avec mon collègue Mohamed. On l’appelle tous Momo. Tous deux occupons un poste très exposé. Un binôme de choc qui fonctionne parfaitement bien. Avec une entière confiance de notre hiérarchie. Important pour nos missions au quotidien. Tout se passait bien avant ces derniers jours. Même s’il tente de la par des pensées sombres. Plus le même mec. Bien que ça ne transparaisse nullement sur le terrain. Mais l’absence que je vois dans son regard ne cache pas quelque chose de plus grave ? Une mine au plus profond de lui susceptible de remonter à la surface ? Des questions que je ne cesse de me poser. Le seul qui le côtoie d’aussi près. Certaines semaines, on se voit plus lui et moi que nos familles respectives. En parler ou pas à la hiérarchie ?

          Depuis les meurtres de la Préfecture, je sens mon collègue très mal. Dans un trou invisible. «Faut arrêter de jouer les bisounours humanistes hors des réalités ! C'est un attentat terroriste. Point, barre. Je n'y crois pas du tout à la piste du déséquilibré. On nous la sert à toutes les sauces. Des conneries. Nous sommes en guerre contre les islamistes. Ne jouons pas les autruches. La guerre est déclarée de l'intérieur avec eux depuis longtemps. L'attentat contre Charlie est un des premier jalons. Deux terroristes venus tuer des individus armés que d'un crayon. Un crime de lâches. On en eu d’autres depuis. Comme le Bataclan et ailleurs. Nous sommes en guerre contre les islamistes sur notre territoire. Une guerre que nous devons mener jusqu’au bout. Faut pas leur chercher des excuses à la con. On doit se battre, pas se la jouer psycho. Chercher à comprendre n'arrête pas les balles. Il faut les combattre. Le pays compte sur nous pour résister. ». Sa voix était fébrile. Rare que le taiseux parle autant. Avec autant de violence dans le ton. Lui habituellement très discret. Il m'avait demandé une clope. Dix sept ans sans toucher le tabac. «Je sais que ça va te choquer Fabrice mais… Tant pis: je préfère être cash avec toi. Moi, faut pas se leurrer, je peux être aussi une taupe islamiste. Logique que toi et les autres gars du service me considèrent comme ça. Ce serait une faute professionnelle de ne pas y penser. On ne doit jamais écarter ce genre d'hypothèse.». Son propos m'avait touché. Pour plusieurs raisons.

          D’abord parce qu'il avait raison. Désormais un avant et un après les morts de la préfecture. Même avant les conclusions de l'enquête. Plus rien ne sera pareil au sein de l'administration française. Encore plus à nos postes à nous deux. Et d’autres sur le terrain ou dans l’ombre. Devoir vider un jour mon chargeur sur Momo ? Je dois avouer m’être posé la question. Même si elle ne m’a traversé l’esprit qu’un quart de seconde. Ce très court instant où le cerveau reptilien occupe tout l’espace et obscurcit la raison. Quand on devient con et borné par ce que c'est plus simple et rassurant. Je sais bien que lui, mon collègue et pote Momo, ne peut pas être un terroriste dormant mais.... Le virus du mais est inoculé. J'essaye pourtant de me raisonner. En vain. impossible de faire autrement. Même si, au fond, je sais que que c'est des conneries. Comment faire autrement ? Désormais tout collègue musulman est devenu une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Qu’il le veuille ou non. Que nous on le veuille ou pas. Le doute s’est installé sous mon crâne. Comme pour la majorité des collègues et dans la tête de millions d’individus dans ce pays. Et partout sur la planète. Tout musulman est une grenade de chair susceptible de dégoupiller. Bien sûr que c’est irrationnel. Autant que les religions et certains cauchemars de gosses persuadés de la présence de fantômes dans la chambre ou planqués sous le lit. Mettre une veilleuse rassurante sous des milliards de crânes ? Une appréhension du visage du  musulman difficilement contournable en ce début de siècle. Même Momo trimballe cette idée sous le crâne.

          Momo a grimacé un sourire ce matin pendant une opération. «Je sais bien ce que tu penses au fond de même si tu ne veux pas le penser. T'en vouloir ? Pourquoi te prendre la tête avec ta trouille légitime ? Je réagirai de la même manière que toi. La preuve est que ma suspicion dans une foule va d'abord se porter sur les métèques comme moi. Même si je sais qu'un converti blond aux yeux bleus peut se trouver à côté d'un arabe ou noir simple badaud ou venu en supporter. Le danger a la même tronche que moi. C’est stupide, je sais bien, mais… On y peut rien. ». Que lui répondre ? Inutile d'essayer de le baratiner. Nous exerçons le même métier: ne croire en rien et rester dans l'hyper vigilance. « Tu vois, moi-même je me suis mis à me surveiller. Me demandant si je je ne suis pas en train de basculer dans la radicalité à mon insu. J'ai dit ça à Mathilde qui a éclaté de rire. Avant de m'engueuler. ». Il m'avait parlé avec un haussement d'épaules. Comme si tout était écrit d’avance. En lettres fatales sur sa carte officielle. Son serment, la fierté de sa fonction, au service de la République… Tout semblait avoir disparu. Remplacée par une irrépressible tristesse. Comme s’il n’avait plus la famille autour de lui. Confiné dans la solitude.Première fois que le voyais baisser les bras. Une autre voix que celle de notre autorité lui parlait à l’oreillette. La voix de la résignation. Momo le colosse était à genoux.

       Son regard absent. J’étais très mal à l’aise. « C'est con mais c’est vrai que j'ai commencé à me surveiller. Comme nous avec les autres. J'ai éliminé certains membres de ma famille et de bons copains de mon carnet d'adresses. Leur présence peut- être pris comme un signe de.... Je ne vais plus à la mosquée. Me contentant de prier chez moi. Je vérifie et pèse chacun de mes mots pour savoir s'ils ne sont pas tendancieux. Même les textos envoyés à ma femme et mes gosses. Ce je t'aime est-il empreint d'une radicalité camouflée ? Obligé de me méfier même de mon ombre. Qui sait… Je sais pourtant que c’est con et exagéré. Tu vois où j'en suis arrivé. Mais j'ai pas pas d'autre solution que de devenir mon propre flic et psy. Me surveiller en permanence de l'intérieur. Comme d’autres se pèsent chaque matin pour ne pas prendre de poids. Ou font des prises de sang pour le taux de cholestérol ou d’autres trucs du genre pas bons pour la santé. Moi c’est pour vérifier mon taux de radicalisme religieux. Jour après jour. Mon mauvais cholestérol religieux à moi fonctionnaire musulman de ce pays. ». Sérieux ou pas ? Il l'était . Il est en train de délirer, me suis-je dit. C'est là qu'il a commencé à vraiment m'inquiéter. Plus d'une possible radicalisation. Mais d'une profonde dépression. Je le sentais submergé. Incapable de prendre du recul par rapport à la mort atroce de nos collègues. Des meurtres au sein de notre propre famille. Nous sommes tous touchés. Moi aussi. Comme nombre de gens hors de notre famille. Mais j'ai l’impression que lui est beaucoup plus bouffé de l'intérieur. Que ça le submerge. Comme s'il se sentait en partie responsable. Un sentiment de culpabilité mêlé à une forme d'impuissance face au déroulé macabre de notre époque. Coincé entre son statut professionnel et sa position de simple citoyen musulman. En bref, il commençait à déverrouiller. On sait où ça a mené certains de nos collègues. Un homme avec une arme de service n'est pas un dépressif comme les autres. Mon pote et collègue est-il en train de péter les plombs ?

          Un coup de fil à sa femme. J'ai préféré lui en parler d'abord à elle. On se connaît très bien. Nos familles très soudées. « T’as raison. C'est sûr qu'il est plus tout à fait le même. Miné par des questions en boucle. Comme obsédé par ce qui s'est déroulé. Pourtant j'essaye de le raisonner. Marié avec une athée, l'un de nos fils est homo, on mange du porc à la maison, lui boit un verre de temps en temps aux occasions... ». Elle s’est arrêtée de parler. Quelques toussotements gênés au bout du fil. « Je sais bien que Momo est bien intégré et que.... ». Qu’est-ce que je n'avais pas dit. Mathilde n’est pas du genre à voir sa langue dans sa poche. « Intégré ! Tu dis n’importe quoi ! Tu parles de ton collègue et pote Momo, pas d’une carte mémoire ou d’un circuit électronique. Je déteste ce mot. Est-ce qu'on me le pose à moi chrétienne depuis quasi la nuit des temps familiaux. Avant de basculer dans ma radicalisation dans l'athéisme par rejet de tout ça. Au début, je le tannais mon Mohamed pour qu'il arrête de croire en une fiction. Surtout que son père n'est pas du tout croyant. Sa mère est musulmane sans être bigote. Comme la majorité des croyants de toutes les religions. Même si je pense qu’il perde leur temps à… Mais c’est leur histoire. Depuis j'ai compris et cessé de vouloir le convertir à l'athéisme. Chacun fait ce qu'il veut et peut pour colmater sa trouille de la mort. Moi c'est le yoga et la médiation. D’autres c’est la religion, la politique, l’art, le sport, l’alcool, l’herbe… Chacun se démerde comme il peut. Toi je sais que c’est la muscu. Des bras bien gonflés pour lui foutre la trouille. ». Elle n'a pas tort: j'évacue tous mes soucis en soulevant de la fonte. « Chaque jour, je remercie Dieu de m’avoir rendue athée. ». Elle a un rire de gosse. .Sa femme est très drôle. Bourrée d’humour et d’autodérision. Pas comme ma compagne fort conventionnelle. Presque autant coincée que moi.

             Mathilde s'est rendue compte de mon inquiétude. Elle a essayé de me rassurer. . « Les gosses et moi on va le secouer. Je peux te dire qu'on va pas faire rentrer ces saletés d'antidépresseurs à la maison. Pas mon mari qui est fou. C'est le monde qui l'est. À commencer par ceux pour qui toi et lui vous bossez. Des hors sols qui me donnent envie de poser des... faut pas que j'emploie le terme parce que notre conversation est peut-être sous écoute. Tu vois: moi aussi je peux virer parano. Mais plutôt radicalisme colère jaune. ». Elle a laissé passer un instant. T’inquiète pas pour lui. Juste une mauvaise passe, pas une impasse. J'ai des atouts qu'aucun psy n'a.... Il va remonter la pente mon Mohamed à moi. Merci de ton appel. Et bon courage, parce que vous allez en chier entre vous. Comme tous dans ce pays. Quand cette putain de nuit finira-t-elle par s’arrêter? Tous vivre du moins mal possible sous la même couche d'ozone polluée et pouvoir détester ou aimer son contemporain sans que Dieu vienne y foutre son nez. Ne pas se laisser manipuler par ces terroristes et leurs manipulateurs : princes du pétrole et géopoliticiens de la finance sans scrupules. On est coincés entre les intégristes et l'extrême-droite, pris en étau entre des pourris. Mais haut les cœurs. Faut y croire. Parce qu'il y a pas de plan B.». Son ton avait changé. Plus grave et avec une hésitation dans la voix. Comme une légère usure sous sa volonté. Elle a essayé de l’atténuer par une petite vanne. Tombée à l’eau. Puis, après un toussotement, elle a raccroché. Que faire ? En référer ou pas à notre autorité? Parler et risquer de faire écarter Momo des opérations ? Me taire et me méfier des réactions de mon collègue de terrain  ? Fallait prendre une décision.

          J'ai laissé passé quelques jours. Une bonne idée car Momo est redevenu lui-même. L'homme avec la tête sur les épaules, la main sur le cœur du bon collègue. Mais avant tout un professionnel dévoué à sa mission. D'abord et toujours efficace sur le terrain. « Mais qu'est-ce qui t'a fait penser que toi aussi tu pourrais basculer dans le...». Il m'a pris une clope dans mon paquet avant de la remettre à sa place. « La mort du président Boudiaf en Algérie. Tué par son propre garde du corps. ». En effet, une réalité incontournable. Mais pas le seul puissant à être tué par un de ses très proches. L'histoire du monde regorge de ce genre de situations. Judas avec Jésus. César avec Brutus. Le commandant Massoud tué par un musulman, Yitzhak Rabin par un juif extrémiste... L'ennemi et le haine sont partout. Le capitaine Mohamed Abdenour et moi sommes bien placés pour le savoir. C'est notre métier que de détecter les menaces au quotidien. Deux corps, en plus de nos armes de service, bourrés d'oreilles et d'yeux pour sentir le danger. Comme des chiens renifleurs en costard-cravate. Momo me prend soudain le bras. « Trêve de blabla. Ça bouge à la sortie.». Nous nous levons comme un seul homme. Lui passe sur la droite, moi à gauche. Sans même se concerter sur notre positionnement. Deux silhouettes fondues dans la foule. L'un et l'autre hyper-concentrés sur notre mission, prêts à réagir à la moindre menace. Deux très bons professionnels de la protection rapprochée.

          Les ombres du président de la République.

NB: Une fiction inspirée de la tuerie de la Préfecture. L'horreur pour les victimes et les proches. Massacrés par un collègue devenu un tueur islamiste. Priorité bien sûr à la douleur des proches des victimes.  Mais j'ai juste essayé de penser au désarroi d'un flic ou militaire musulman en France. Se fliquant peut-être inconsciemment sous sa peau. Et j'ai aussi pensé à ses collègues athées, cathos, agnostiques, avec l'image récurrente de l'éventuelle taupe. Eux-aussi plongés dans une sale situation. Le même doute aussi ailleurs que dans la fonction publique. Dans  la rue, les transports.... Le poison de la suspicion au cœur même de la République ?

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