Mission 2018

Chaque mois c’est ma victoire. Si fière de moi douze fois par an. Une femme très forte. Pour ne pas dire exceptionnelle. Très difficile de renouveler cet exploit mensuel. Depuis six ans. Parfois c’est tellement dur que je suis prête à baisser les bras. Après tout, je ne suis pas une superwoman. Il faut savoir accepter de perdre. S’effacer de l’intérieur. Et raser les murs de mon histoire.

        

              

           

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               Chaque mois c’est ma victoire. Si fière de moi douze fois par an. Une femme très forte. Pour ne pas dire exceptionnelle. Très difficile de renouveler cet exploit mensuel. Depuis six ans. Parfois c’est tellement dur que je suis prête à baisser les bras. Après tout, je ne suis pas une superwoman. Juste une femme anonyme dans une ville. Il faut savoir accepter de perdre. S’effacer de l’intérieur. Et raser les murs de mon histoire. Chaque fois, je remonte les bras comme pour soulever un poids invisible. Lourd. De plus en plus lourd au fil du temps. Un poids qui paraîtrait ridicule pour d’autres. Même pathétique. Essentiel pour moi. Et pour lui. Tous deux fidèles à notre rendez-vous. Gagnante de ma coupe du monde éphémère.

        Vais-je y parvenir ? Jamais un mois sans me poser cette question. Me réveillant certaines nuits en sueur. Je n’y pense pas tous les jours. Le quotidien, avec ses hauts et ses bas, sait me faire oublier mon contrat. Un contrat signé uniquement entre moi et moi. Personne n’est au courant. Ni sous mon toit, ni au boulot. Même ma plus vieille copine ne le sait pas. Aucune envie que ça se sache. Encore moins lui. C’est mon secret. Ma force intérieure. Celle qui me pousse à me lever chaque matin. Boire mon café à la fenêtre. Avant de prendre le tram. Pour aller au boulot.

        Les saisons défilent sur la vitre du tram. La lumière du printemps. Puis après celle de l’été. Avant la nuit comme jour et nuit sur la ville. Puis d’autres lumières. Des guirlandes de rues en rues. Le tram traverse une toile de lumières. J'aime ces moments de fin d’année. Ça me rappelle le retour du lycée en bus. Une magie que je n'ai pas oubliée. Certains détestent la période des fêtes. Contrairement à moi qui me fait une grande joie chaque décembre. Un plaisir accentué depuis que j'ai un fils. Nous vivons ensemble. Le père a juste donné son nom avant de s’envoler de notre appartement. Pendant que j’étais à la maternité. Je ne lui en d’abord voulu. Le haïssant. Puis ça c’est calmé. Comment aurais-je réagi si j’avais été un homme de 21 ans ? « Je n’étais pas prête. Trop jeune.». Maman, qui a accouché de sa fille unique à 19 ans, m’a dit que si c’était à refaire elle ne le referait pas. Un conseil que je n’ai pas suivi puisque je l’ai imitée. J’élève donc seule mon fils de neuf ans. Nous ne manquons de rien. En tout cas de l’essentiel. J’arrive à subvenir à nos besoins. Mais chaque euro compte dans la balance.

        Une vie triste ? Pas du tout. Ni « Sans famille», ni «  Cosette ». Pas non plus sur une coque de noix sur la méditerranée ou dormant dehors au coin de la rue. Nulle intention de faire pleurer. Les larmes sous notre toit sont dédiées au rire. Ce sourire permanent au coin de mes lèvres est un leurre. Mon arme de défense passive. Personne ne peut se douter de ma gymnastique mensuelle. Utilisant tous les stratagèmes pour parvenir à mes fins. Je rogne sur tout pour économiser cinq euros par mois. Les mettre sur un compte à la poste. Une sorte de livret cadeau à mon fils.

     Comme mes propres parents faisaient avec moi. Même dans les années les plus noires côté porte-monnaie. Une noirceur récurrente. Pourtant jamais un noël avec une orange au pied du sapin. Toujours au moins une babiole. Privilégiant le cadeau à la bouffe de fêtes. Avec souvent un livre de poche en bonus. « Lire ça fait jamais de mal. Bien au contraire. Et ça cache le papier-peint pourri. ». Maman, très grande lectrice, tenait à ce que je lise. Quasi une obligation comme de se laver les dents. Mais, en plus des livres voyageurs de la bibliothèque municipale, elle voulait que certains restent entre nos murs. Qu’il fasse partie de l’héritage familial.

     Un réflexe que sa fille a perpétué. Ce soir, j'ai acheté If à mon fils. Un livre d'occase de plus dans sa chambre. Contrairement à Maman, je ne lui pose pas de questions pour savoir s’il les a lus. Pas de fiches de lecture dans la cuisine.  Ses livres sont là, près de lui, de son réveil au coucher. Installés sur une petite bibliothèque. Un paysage d'enfance emporté dans sa tête partout où il ira. Même si je crois que la lecture ce n’est pas trop son truc. Bien qu'il adore écouter des histoires. Tout le rayon jeunesse de la Médiathèque a dû transiter par ses oreilles. Je viens d’emballer son cadeau principal. Celui qu'il attend avec impatience depuis des mois. Il a commandé un jeu vidéo. Je suis pressée de savourer ma victoire. Plus qu’une dizaine de jours avant le 24 décembre. Ma coupe du monde brillera dans ses yeux.

       Mission Noël 2018 accomplie.

 NB: Une retraitée en colère m’a raconté avoir entendu le témoignage ( sur France-Inter, si ma mémoire est bonne) d’une mère économisant 5 euros par mois pour le Noël de sa fille. Que sa gamine puisse avoir au moins un cadeau. Combien de 5 euros par mois pour le menu d’une cantine à 200 euros.? Plus de trois ans d’économies. 

 

 

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