Machine à vide

Le crabe n’a pas baissé le rideau pour cause de Covid. Toujours en service. Même en période de guerre ou de catastrophe naturelle. « Que tu sois noir ou blanc, riche ou pauvre, tous dans la «cancer culture. Mais vaut mieux avoir les poches pleines. ». La phrase d’un pochetron de bar fermé. Parfois la nuit se rapproche en soi. Elle n’est plus en arrière-plan. Proche du centre de son miroir.

                                                                                                           

Erick AUGUSTE- Rien qu'une autre année 2020 © Pétra Werlé

              

                                                                           Pour lui et les autres solitudes horizontales...

       

                    Le crabe n’a pas baissé le rideau pour cause de Covid. Toujours en service. Sans interruption. Même en période de guerre ou de  catastrophe naturelle. Fidèle au poste. Je viens d’apprendre sa présence dans le corps d’un copain. Une annonce de plus de ce genre. Beaucoup de crabes depuis quelques années. Parmi des proches et plus loin. D’aucuns rétorqueraient que c’est une nouvelle quasiment banale. Le crabe plus fort que le Covid en terme de chiffres ? Peu importe la compta. Évidement pas une banalité ni une statistique pour celui bouffé par la bête. Plongé soudain dans une profonde solitude. Celle d’un être avec sa nuit inévitable. Certes la même que pour tout individu. Avec des trouilles indicibles ou très claires. Sans une réelle proximité autre que mental. Contrairement au moment de l’annonce par exemple d’un cancer. Donc de sa possible disparition. « Que tu sois noir ou blanc, riche ou pauvre, intelligent ou con, tous dans la «cancer culture. Mais vaut mieux avoir les poches pleines. ». Encore une phrase d’un pochetron de bar. Le fameux dieu aviné de la chanson de Bashung. Parfois la nuit se rapproche de soi. Elle n’est plus en arrière-plan. De plus en plus près. Presque au centre de son miroir.

    Enfonçage de portes dégondées que ce premier chapitre ? Sans doute. Tout le monde sait que le crabe est le premier ennemi de l’homme. Après l’homme, la femme… Et la connerie humaine en général. Pierre Desproges nous a fait la brillante démonstration de la puissance du crabe dans plusieurs de ses sketches. Très fort un tel humour en pleine maladie. Se foutant du prédateur sans frontière de classes sociales, de sexe, de couleur de peau, de religion, d'absence de religion,… Aucune discrimination pour lui. Prêt à prendre tout ce qui lui tombe entre ses pinces. Une chair est une chair bonne pour lui. Et ouais, le Pangolin (défendu par ce même humoriste) peut se rhabiller. Même s’il est train de grimper dans la hiérarchie des tueurs d’humains. Autrement dit méfiance de ce nouveau serial-killer. Le maintenir derrière les barrières jusqu’à sa fin. Avec sans doute, la meilleure arme pour l’abattre : le vaccin. Toutefois sans lui offrir, en plus de nos poumons, notre cerveau et capacité à transgresser. Éradiquer Covid sans se soumettre à un autre virus invisible. Un germe s’attaquant à d’autres parties du corps. Le virus tueur d’esprit critique ?

        Pendant ce temps, on perd son temps. Pas la perte de temps volontaire, et même organisée. Comme la poésie, la méditation, l’alcool, le sexe… Tous ces petits et grands instants échappant à la dictature de la petite et grande aiguille. Tout ce qui ne rapporte rien. Mais beaucoup plus. Pourquoi appeler ça du temps perdu ? En effet, pas le terme adéquat. Au contraire ; des moments de retrouvailles avec soi. Quel est alors que ce temps que nous perdons ? Celui des polémiques inutiles. Celles avec nos proches pour des broutilles. Souvent généré par excès d’ego ou nombril. Les deux peuvent opérer en couple. Nos chicanes plus ou moins importantes sur la route du quotidien. Cependant difficile d’y échapper. Que deviendrons-nous sans nos petites lâchetés, notre mauvaise foi, nos cruautés, nos contradictions, et tous ces défauts qui constituent notre personnalité. Finalement des polémiques incontournables. Même si chaque fois, on se dit qu’on s’en passerait bien. Comme le « plus jamais » après une bonne gueule de bois. Tout compte fait, des polémiques aussi utiles qu’inutiles. Les frottements nécessaires de la promiscuité. La plupart sont sans grand danger.

     Contrairement à d’autres polémiques. Celles qui, en plus d’être inutiles, peuvent générer des fractures et même des dangers plus importants. Certaines d’entre elles aboutissant à des violences. Je ne parle pas de vrais débats. Même de débats très polémiques qui cherchent à faire évoluer la pensée et le monde. Il s’agit ici d’autres polémiques; extraites du vide, pour nous entraîner vers le néant. Quelles sont-elles ? Nulle intention d’en dresser la liste. Pourquoi ? D’une part, parce que ce serait beaucoup trop long (à chaque jour sa nouvelle polémique) et sans intérêt de les détailler, car tout le monde les connaît. Impossible d’échapper à la vacuité de nombreuses joutes verbales - le plus souvent numériques. En tout cas, toutes les paires d’oreilles et d’yeux ayant accès à un écran de télé ou d’ordinateur, une radio, des feuilles de quotidien ou hebdo,  savent de quoi il s’agit. Une très grande population est bien au courant des polémiques squattant les médias. Faut dire que la vide à d'excellent communicants. Combien de ces polémiques en cours n’ayant aucun intérêt ? .

       Et lesquelles ? Pas facile  à lister tellement elles sont nombreuses. Choisir les plus bruyantes en ce moment ? Par exemple les éructations inquiètes de quelques mâles dominants inquiets de perdre leur poste de vigie de l’Ancien Monde, se battant contre d’autres en face, dont de nouveaux visages sur leur siège cathodique de déboulonneur, cherchant à se piedestaliser à leur tour. Passage de relais d’un nouveau monde, mais avec toujours la même soif de pouvoir ? Cette catégorie de polémistes, comme d’autres du même bois de médias, ne roulent que pour eux et leur famille. Pas pour des idées. La majorité d’entre eux ne répondant présent que pour vendre leur soupe en gueulant le plus fort. Rester au top de la machine à vide ou tenter d’éjecter les anciens pour prendre leur place. Avec comme défi d’être le plus brillant et bruyant pour ricocher de tweet en tweet. Combien d’heures, de jours, de nuits, d’années, à rester englué face à des confrontations sans intérêt. Imaginons tout ce que nous aurions pu faire avec tout ce temps perdu. Et mal perdu. Du temps de notre histoire aspiré par des écrans et radios. Un vol de vie avec notre complicité. Personne ne nous a contraints à écouter les sirènes d’ondes et de plasma. La voix de celles de papier semble de moins en moins forte. Autre temps, autres mirages sonores et visuels. La sirène d’écran est sans doute devenue la plus puissante de nos jours et nuits. Qu'une machine à vide anesthésiant proposée à nos yeux et oreilles ?

       Ce serait trop simple. Des polémistes continuent de débattre. Juste à coups d’arguments. Sans se vautrer dans les poubelles à buzz du moment ni nécessairement passer par la case humour. De nos jours, tout homme ou femme public doit avoir deux atouts en poche pour attirer l’attention : avoir un ascendant pauvre ou ayant souffert et une bonne dose d’humour. Le sérieux dit classique n’a plus le vent en poupe. Faire rire et sourire, ne pas se la jouer comme on dit, ou plutôt se la jouer simple, jouer- encore du jeu- de la dérision et de l’auto-dérision, sont de bonnes cartes pour gagner sur un plateau. Toutefois, l’humour ( exercice fort compliqué quand il est fin) peut offrir un grand niveau de réflexion et de recul sur certains sujets. Revenons à nos débatteurs plus ou moins invisibles. Pourquoi persistent-ils sans les armes du clash ou de l’humour en vigueur à notre époque ? Pour tenter de convaincre les autres débatteurs et les téléspectateurs ou auditeurs. Argumenter du mieux possible. Jusqu’à essayer de faire changer d’avis ou au moins troubler. Mais ils sont aussi capables en retour d’une écoute. D’accepter d’être convaincu et revisiter leurs propres positions. N’acceptant pas l’invitation sur un plateau pour uniquement participer à une course à plus de followers. Où se déroulent ces polémiques de haute volée ? Là où notre fainéantise s’arrête. Plus rapide et simple de suivre le fil d’une polémique très suivie. Toujours à portée de clic. Contrairement aux petites voix, ici ou là, cherchant à nous éclairer. Sans nous éblouir avec un son et lumière et clash bien huilés. Que proposent ces petites (au niveau des décibels produits dans la masse de bruit) voix ? Pas grand-chose à vendre. Juste un peu plus d’interrogations et de doutes. Que de l’essentiel.

       Difficile de lutter contre le crabe. Pareil pour d’autres maladies mortelles. Dont ce virus actuel, quand il a attaqué des poumons plus ou moins fragiles. Chaque organisme, des pieds au cerveau, n’aura pas les mêmes armes. Différence aussi selon le lieu de la planète où nous sommes soignés. Pas non plus les mêmes conditions selon son positionnement social. Loin d'être un scoop que de rappeler qu'il vaut mieux être riche ( peu importe sa couleur et ses origines) en bonne santé que pauvre ( souvent séparés par une guerre des couleurs et origines ) et en mauvaise santé. Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. Sauf que le virus actuel peut atteindre tous les milieux. Comme le crabe. Que faire ? Donner plus de moyens aux scientifiques et médecins pour lutter contre ces tueurs. Pareil investissement contre le paludisme et autres maladies ne touchant que des pays pauvres. Vaut-il mieux être noir, arabe, pauvre et malade en France, qu’en Afrique ? La question ne se pose pas pour les riches princes du désert (massacrant au Yemen avec des armes made in France) ou tous les autres dictateurs du monde appréciant fort les hôpitaux français. Revenons au malade lambda. En attendant ; que faire concrètement pour, malades ou pas, ne pas dilapider le reste du temps qui nous reste à dépenser ? Déjà ne pas se rajouter des maux. Lesquels ? Comme refuser de se glisser entre les pinces des polémiques-leurres voulant bouffer toute notre histoire. Préserver donc son espace éphémère. Sa part de voyage. Le voyage de soi à soi. En passant par l'autre. Et le monde.

     En apprenant que le crabe avait frappé encore une fois, j’ai repensé à un poème. Rien qu'une autre année, du grand Mahmoud Darwich, est remonté à la surface. Un poète aimé et détesté des Palestiniens. Même amour et détestation chez les Israéliens. Comme tous les grands poètes, même s’il était aussi un combattant, Mahmoud Darwich n’avait pas de boulet aux pieds. Ni au cœur et cerveau. Au contraire. Des ailes aux chevilles pour se rapprocher du vol de la beauté. Parfois frôlant la terre, jamais verrouillable dans tel ou tel drapeau. Sauf la bannière d’un mot sur une feuille ou dans une bouche. Quelques poignées de phrases sur le sable du temps. Tous les poèmes sont emportés par le vent. Plus ou moins rapidement. Mais les meilleurs poèmes, chargés d'être, parfument à perpétuité le vent. Le parfum du temps ni gagné ni perdu. Juste vécu. Avec le gain d'une odeur unique.

         Le parfum de soi.

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