Sœurs de printemps

Que deviendront ces deux gamines ayant échappé à la mort ? De belle personnes. Ce qu’on leur souhaite. De futures femmes au cœur endurci par ce qu’elles ont vécu ? On ne leur souhaite pas. Sans doute des femmes banalement humaines. Comme en réalité la majorité d’entre nous. Avec nos grandeurs et petitesses. Mais place d'abord à leur jeu. Deux petites filles joyeuses.

             

 © Marianne A © Marianne A

     

              Son front plissé puis une longue bouffée de clope. « Le Juif parfait c’est au fond le début de l’antisémitisme. Encore pire d’évoquer son intelligence supérieure supposée. Un être plus que parfait devient incritiquable. C'est le même danger pour le musulman, la femme, l’homo, le ou la LGBT… Pas pire enfermement que la perfection. Ne trouver que des qualités au «faciès» à un individu. Avec l’impossibilité de critiquer les actes, les propos, les œuvres artistiques d’untel ou unetelle, à cause (   grâce pour celles et ceux en jouant pour tirer la couverture à soi) de ses origines, de son sexe, ou de ses orientations sexuelles. La souffrance, ou appartenir à une communauté ayant beaucoup souffert, ne rend pas parfait. Et tant mieux. La grande liberté de tout individu est son imperfection. Et la possibilité à l’autre de pouvoir le critiquer. Donc de pouvoir aussi se trouver à ses côtés quand il est attaqué. À force de tout mélanger, on va tous perdre. Sauf les pires qui aiment la confusion.  ». Les propos d’un copain transcrits de mémoire. Mon inquiétude actuelle n'est pas celle d'un juif  ashkénaze mais celle d'un individu inquiet de l'espèce  humaine, avait-il rajouté. Lors d'une de nos conversations à rallonges. Un verre au pluriel à la main. Notre collection d'éphémères sous des nombreux ciels.  De Montreuil à Paname en passant par un village au bord de l'Ariège. Souvent des instants nocturnes. Comme si la nuit favorisait nos digressions. Des conversations pas plus ou moins intelligentes que toutes les autres depuis la naissance du langage. Mais uniques. Nos paroles de passagers de la planète.

     Sa grande inquiétude, quelques semaines avant sa mort, était le repli. Un repli se généralisant de plus en plus. Qui se ressemble s’assemble. L’actualité lui donnait raison. Ça continue. Notre époque s’oriente dans le sens de la division. Vers une impasse. Le problème des réunions non-mixtes ? Stupide de les interdire. Chacune et chacun libre de se réunir avec les personnes de son choix. Je ne sais pas trop quoi en penser. Si ce n’est, qu’à mon avis, il me semble intéressant de remettre cette problématique des réunions non-mixtes et d’autres revendications dans le contexte actuel. Les luttes d’anciens et d’anciennes ont fait progresser nos sociétés. Tenons-en compte. Le féminisme, l’antiracisme, et d’autres combats d’aujourd’hui sont nécessaires. Incontournables. Mais ne pas non plus oublier les avancés de l’époque. Entre temps, un noir est devenu président des États-Unis. Et réélu. Des hommes et des femmes ont colorisé aussi les médias. Le déboulonnage du vieux monde patriarcal - régenté surtout par une minorité de blancs dominants- a déjà débuté depuis un certain temps. Important de continuer ce combat. Jusqu’au meilleur monde possible pour tous et toutes. Utopie naïve ? Peut-être mais ça change de la lucidité mortifère. Et ça permet d’imaginer d’autres horizons. Changer l’eau de son regard. À mon avis, là ou ça bouge le plus lentement en termes de progrès c’est au bas de l’échelle. Le frein sur la plus « importante minorité » de la planète. Celles des pauvres.

     Chaque victoire sur la connerie humaine est importante. Qu’il s’agisse de la sienne ou celle du monde. Parfois les deux mêlées. C'était la devise du copain. Se battant jusqu'au dernier moment contre ses démons. Et  ceux de notre époque divisante. Victoire comme les rires de ces deux jeunes réfugiées tchétchènes. Des gamines de sept-huit ans tout sourire jouant dans un jardin. Elles balançaient un parachute avec un petit personnage accroché. Évidemment, mon esprit tordu n’a pas pu s’empêcher de faire un grand écart. Cela dit, nous venions de voir des soldats en manœuvre quelques heures auparavant. Une ambiance quelque peu couleur kaki dans cette belle vallée de France. Grand écart pour me retrouver dans la ville ou le village qu’elles ont fui avec leur famille. Le ciel chargé de bombes et de missiles. Tandis que les mines anti-personnel et les balles semaient la mort à terre. Rien à voir avec des soldats en manœuvre comme ceux que nous avions croisé. Sans doute que, dans la vraie guerre qu’elles ont fuie, des parachutistes tombaient des avions… Comme celui avec lequel elles jouaient. Un jeu avec un autre petit garçon né ici. Avant de passer à d’autres activités programmés avec la famille chez qui elles passaient l’après-midi. Comme des millions d’autres gosses invités à jouer pour quelques heures ou plus. Je m’en suis voulu de mon regard. Une façon ( même si elles n’ont rien remarqué; trop préoccupées à être vivantes) de les enfermer dans une situation. Celle de leur douleur déjà enracinée dans leur corps d’enfant. Mais elle ne sont pas que cette étiquette gravée dans leur chair par tel ou tel «charcuteur de pays». Sorties des griffes carnassières. Pourquoi ne pas les voir juste dans ce qu’elles sont à l’instant présent ? Deux petites filles joyeuses.

         Loin de la toile des diviseurs en tout genre. Celles et ceux ne se nourrissant quasiment que de séparation. Parfois persuadés d’œuvrer pour le meilleur. Sans se douter qu'un bon sentiment peut être un nouveau verrou. L’une des nouvelles ressources de la division est entre autres l'exploitation de la souffrance. Notamment celles issues du passé. Certains et certaines exploitant une souffrance réelle pour en recueillir une sorte de source de revenus ( matériels, mentales, etc). Rien de nouveau dans le libre-échange mondialisé. Tout s’achète et se vend. Même les douleurs d’hier et d’aujourd’hui. La souffrance, serait-elle devenue un bon produit d’appel pour le business ? Qu’il soit politique ou pour du commerce de toutes sortes. Des questions pouvant se poser avec l’émergence de toutes sortes de commerciaux et commerciales de la douleur. Un marché devenu juteux au fil du temps ? Sans doute pour une minorité mercantile. Mais la majorité des individus luttant ou tout simplement indignés contre telle ou telle discrimination ou injustice le sont sincèrement. Pas assoiffées de pouvoir, de haine, ou atteints de divisionniste aiguë. Rassurant de se dire que les cons sont toujours moins nombreux. Même s’ils sont les plus bruyants. Mais le bruit peut finir par s'arrêter. Tout du moins occuper moins l'espace public et sous nos crânes. Comment réduire le plus possible le son des diviseurs de toutes origines ? En donnant de plus en plus la parole à d’autres que les bruyants surmédiatisés. Sans oublier le retour à une part de silence. Savoir parfois se taire pour ne pas alimenter le brouillard déjà bien épais. Pourquoi parler quand les mots ne sont plus des passeports vers l'autre ? Chaque phrase un mur de protection ou à détruire. Des frontières sur papier, écran, ou dans la bouche.  Un silence nécessaire dans la confusion bruyante.

    Que deviendront ces deux gamines ayant échappé à la mort ? Deux belles personnes. Ce qu’on leur souhaite. Pour elles et pour nous. L’intelligence et l’ouverture de l’autre nous profitent toujours d’une certaine manière. Un gain de temps pour toutes et tous. Seront-elles des femmes horribles au cœur endurci par ce qu’elles ont vécu ? On ne leur souhaite pas. Ni pour elles, ni pour nous. Sans doute ne seront-elles que banalement humaines. Comme la majorité d’entre nous. Avec nos grandeurs et petitesses quotidiennes. Notre meilleur et notre pire. Quelles que soient nos origines et souffrances d’enfance ou plus tardives. Deux histoires sur le chantier du monde. Parmi des milliards d’autres. Leurs yeux joyeux les ont fait passer de l’autre côté. Loin de la lucidité anesthésiante du tout est foutu et c’est comme ça, on peut rien y faire. Et de la machine à tuerie de masse. Entre les deux, une voie pour l’espoir ? Question dépassant le cadre d’un petit billet d’humeur. Revenons à la réalité. Ce jeu en direct dans un jardin de la planète. Celui de deux sœurs un jour ensoleillé de mars. Double éclat de rire se foutant de l’origine de leur souffrance. Deux petites filles en guerre pour vivre. Un beau tableau sous un ciel de printemps.

         L’Énergie du monde.

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