Bon voisinage

La voisine de Jacques a ouvert. « Désolé de vous déranger, mais… Carole a cousu des masques et… Elle m’a demandé de les distribuer. ». Elle sourit. « Une très belle initiative. Je vous dois combien ?». Jacques a plissé le front. « C’est gratuit. Carole les a... ». Elle a secoué la tête. « Non. J’insiste. C’est normal. ». Elle est allée chercher son chéquier.

    

 

           Carole a confectionné des masques. « Je fais les deux immeubles d’à côté. Toi, tu fais le nôtre.». Jacques avait bougonné. Pas un grand communicant. Malgré sa grande carcasse et son air toujours froissé, c’était un grand timide. Contrairement à sa compagne. Une femme impliquée dans nombre d’associations. Pas un jour sans au minimum une indignation. Elle intervient à la moindre injustice dans l'espace public. « Tu mourras en colère. ». Ce qui lui répète souvent Jacques. Il est d’accord avec ses combats. Mais pas du tout militant. Un homme effacé.

       Plus que deux appartements au septième étage. Il a frappé chez les Naudin. Un couple de quadras avec leurs deux enfants. Il les croise parfois dans le hall ou l’ascenseur. Des gens sympathiques très investis repas de quartier. « Nous nouveaux voisins du dessus sont vraiment très cool. Pas des individualistes adeptes du chacun mon tour. Ils ont la notion de communauté. Du bonus pour l’immeuble.». Carole les aime beaucoup. Ils sont très investis dans la vie de l’immeuble. Des bruits de pas. La voisine a ouvert la porte. « Bonjour Monsieur Cohen. ». Il se racle la gorge. «Désolé de vous déranger, mais… Carole a cousu des masques et… Elle m’a demandé de les distribuer. ». Elle sourit. « Une très belle initiative. Je vous dois combien ?». Il a plissé le front. « C’est gratuit. Carole les a... ». Elle a secoué la tête. « Non. J’insiste. C’est normal. ». Elle a pris les masques qu’il lui tendait. «Attendez- moi !  ». Il s’est mis à danser d’un pied sur l’autre. Pressé de terminer sa tournée.

     Elle est revenue avec son chéquier à la main. « Vous me dites combien je vous dois pour les masques et à quel ordre ? ». Jacques a haussé les épaules. « Je... C'est... ». Elle a refermé le chéquier. « Si vous préférez du liquide. Vous me dites le prix et je passerai vous amener ça chez vous. ». Jacques s’est frotté les mains très embarrassé. « Je vous assure que c’est gratuit. ». Elle a eu l’air stupéfait. « Vous être vraiment sûr ? ». Il a acquiescé d'un hochement de tête. « Merci beaucoup pour ce geste gratuit. Jamais je n’aurais pu croire ça avec votre nom. ». Jacques est resté bouche bée. Le téléphone a sonné dans l’appartement. « Merci encore et à très bientôt. ». Elle a refermé la porte. 

      Il a terminé sa tournée de masques. Le ventre noué. « Ça s’est passé comment ? ». En parler à Carole ou pas ? Elle est du genre à aller la gifler. Pourquoi est-il resté sans réaction ? Complètement sonné par ce qu’il venait d’entendre. Il a levé le pouce. «Tous les habitants de l’immeuble étaient très contents. ». Carole a affiché un large sourire.  

     Jacques a chialé toute la nuit.
 
NB : Cette fiction est inspirée d’un fait réel durant le confinement. Une scène qui s’est déroulée au cœur de Paris. Quelques mots  ignobles de plus libérés dans le sale air du temps.

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