Mouloud Akkouche
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Billet de blog 6 juil. 2022

Silence Gigogne

L'indicible entre deux paupières. La souffrance était hors-mots. Celle d'une petite fille, d'une ado, d'une femme, d'une mère... Tout ce qu'elle a été. Et tout ce qu'elle ne pourra plus être - de la même façon. Rires, larmes, joies, rêves, etc. Comme une poupées gigogne. Au fil des phrases, les visages d'une vie apparaissent. Le regard de chaque poupée en miettes.

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           L'indicible entre deux paupières. La souffrance était hors-mots. Celle d'une petite fille, d'une ado, d'une femme, d'une mère... Tout ce qu'elle a été. Et tout ce qu'elle ne pourra plus être,-de la même façon. Rires, larmes, joies, rêves, etc. Au fil des phrases, les visages d'une vie apparaissent. Comme une poupée gigogne. Gamine, elle était fascinée par cet objet posé sur la cheminée des parents. Très attirée par la forme et les couleurs. " Tu n'y touches pas. C'est très fragile. " Elle les dévissait en cachette. Intriguée par un corps dans un autre corps dans un autre corps... Aujourd'hui, c'est son histoire qu'elle dévisse. Le regard de chaque poupée en miettes.

        Le visible des coups de la nuit s'effacera.  Ce n'est pas la première fois que sa peau absorbera les traces. Comme si ne rien s'était déroulé. Au fils du temps et des hématomes, elle est devenue une spécialiste du camouflage. Capable de sourires mécaniques. Maquillant du mieux possible spn visage et la réalité. Et le reste invisible ? Aucune peau ne pourra l'absorber. Ni personne ne le verra si elle ne le dit pas. Qu'elle pour que l'invisible devienne visible. Incontournable. Elle parle. Pas toute seule. Une foule de poupées gigognes se mettent à parler avec elle. Toutes là pour la soutenir.

           Ses mots glissés entre deux sanglots. Elle parle lentement et à voix basse. Sans fil conducteur. Au gré des scènes lui revenant en mémoire. La parole de tous ses silences. Des silences se cognant aux murs, à son miroir... Leur miroir où il se rase chaque matin. Le percolateur avec leurs deux tasses. La télé qu'il regarde ensemble. Les jouets de leur fils. Ses silences blessés ricochaient d'un objet à l'autre de leur quotidien. Quand elle ne pouvait que se taire. Les mots tus d'une femme terrée dans l'ombre. Incapable de donner sa douleur à entendre à l'autre, n'importe quel autre absent de leur miroir. Sa meurtrissure était encore illisible pour elle.

          Avant de retrouver la porte de sa langue. Celle qu'un poing a voulu verrouiller à jamais. Toutes les lèvres des poupées gigognes ont pris la parole. Repris les mots pour les remettre dans leur bouche. Elle a couru, regardé derrière elle, couru... Jusqu'à pousser une première porte avant celle de sa parole. Elle a trouvé refuge dans une association. Que deviendra son fils déposé à l'école ? Sa première question. " D'abord vous Madame." L'homme a l'accueil lui a proposé de s'assoir. Il lui a offert un café. Elle lui a demandé une cigarette. " Vous pouvez aller fumer dans la courette. " Cette cigarette lui a semblé la première d'une nouvelle vie. Pourquoi ? Elle n'a pas la moindre explication. Toutes les poupées gigognes dans son sillage ? Puis un homme est arrivé. Un blond bedonnant âgé d'une trentaine d'années comme elle. Très souriant. Il l'a aussitôt invitée à le suivre.

          Jusqu' à une petite salle. Avec d'autres membres de l’association. Un sexagénaire et deux femmes d'une cinquantaine d’années. Elle s'est sentie tout de suite bien avec eux. Comme dans une ambassade hors d'atteinte des poings destructeurs. " Nous pouvons enregistrer ce que vous allez dire. Rassurez-vous, ce n'est pas pour nous. C'est au cas où vous souhaiteriez conserver une trace de vos propos. Certaines femmes veulent garder... Comment dire ? Une trace orale de leurs premiers mots après avoir décidé de partir. Nous ne les gardons pas pour nous. Mais c'est à vous de décider. " Le jeune psy lui a tout expliqué. À quoi bon enregistrer ? Elle a refusé de l'intérieur et accepté de la tête. S'en voulant aussitôt. Sans la moindre réaction pour empêcher l'enregistrement. Que faire de tous ses mots en boîte ?

       Elle regarde par la fenêtre. Une belle journée d'été s'annonce.  Un avion laisse sa trace dans le ciel bleu. Elle le suit des yeux avant de regarder la rue. Un quartier très animé. Elle aurait être elle, elle, ou elle... N'importe laquelle  des autres femmes marchant sur les trottoirs. Après avoir posé son fils à l'école, elle serait allée prendre un café en terrasse avec une copine. Parler de tout et de rien. Se taire. La tête traversée de rêves et projets d'une femme, d'une mère avec son enfant, de soirées avec ses proches, tout ce qu'elle pourrait faire avec ceux qu'elle aime et qui l'aiment. Mais une main barbare en a voulu autrement.  La vie pas pour elle.

           Son compagnon l'a amputé de son histoire de femme. Brisant tous ses rêves de petite fille. Jusqu'à ce qu'elle se libère de ses griffes en s'enfuyant sans la moindre préméditation. Tout s'est fait d'un seul coup dans l'ascenseur. " Quand je serai grand Maman, tu auras plus de bobos et de larmes. " Elle a esquissé et sourire et passé la main dans ses cheveux. " T'inquiètes pas. Ta maman est la plus forte du monde. " En sortant de l'immeuble, elle savait qu'elle n'y remettrait plus les pieds. Ne pas mentir à son fils et devenir la femme la plus forte du monde. Début de sa cavale fébrile. Jusqu’à cette adresse trouvée sur son smartphone.  Pour se retrouver face à quatre regards.

             De mutique à volubile. Elle si pudique dévoilant toute son intimité. Son histoire à nu dans des oreilles d'hommes et de femmes qu'elle n'a jamais vu auparavant. " Je vous rappelle aussi que vous n'êtes pas obligée de parler aujourd'hui. Rien ne presse. Prenez votre temps. La priorité est d'abord votre protection physique. Et celle de  votre enfant." Personne de l'association ne l'a obligé à parler. Juste remplir une fiche d’identification. C'est elle qui a tenu à tout vider d'un coup. Dégueuler tous ses silences. Rassurée de pouvoir mettre des mots comme des étiquettes sur tous ses trous noirs. Baliser l'impossible à dire. Ce qu'elle a réussi à sortir. Sans peur. Elle sait qu'elle gardera l'enregistrement. Les preuves de sa destruction.

          Pourquoi le jeune psy se sent soudain gêné ? Pas à cause de ce qu'elle dit. Au contraire fort satisfait qu'elle puisse ouvrir son bâillon tissé sur des années. Son rôle est d'abord d'écouter des femmes détruites. Une destruction de proximité, souvent par le père d'une chair commune. Pourquoi alors cette soudaine gêne ? Il se sent en réalité impuissant. Juste bon qu'à écouter. Son collègue, le plus ancien de l'équipe, a repéré son trouble. Lui aussi est passé par ce sentiment d'impuissance. L'impression d'arriver après la bataille. Cette impression est facile à maîtriser en se concentrant sur son boulot. Le faire du mieux possible. Aider des femmes à se reconstruire, revivre. Plus difficile de contrôler l'irrépressible sentiment de culpabilité. Il l'a déjà ressenti face à des femmes brisées par leur compagnon. Ses mains à lui susceptibles de commettre le même acte ? Il s'était  interrogé sur lui. Conscient de ne pas avoir toujours été parfait, notamment pendant ces années de fac. Parfois un homme lourd. Certes jamais violent ou harceleur. Mais traversé par la culpabilité d'être un homme.

          L'ancien comme toute l'équipe le surnomme a fini par cesser de culpabiliser. Ne pas tout mélanger. Il aurait envie de dire à son nouveau collègue de surtout ne pas tomber dans le piège de la culpabilité. Le rassurer : tous les hommes, même imparfaits, ne sont pas des violeurs et tueurs de femmes en puissance. Fort heureusement. Sinon, ce serait un " génocide de femmes" sur la planète. Même si chaque féminicide ou le moindre coup est toujours un de trop. Ne pas minimiser sans généraliser. Important aussi de ne pas oublier non plus que la société patriarcale a trop longtemps protégé la destruction de femmes au quotidien. Urgent que ça change. Le coupable est un homme précis. Pas tous les hommes. En parler au nouveau ? Non. Sauf si le sentiment de culpabilité venait à déborder et générer des problèmes dans le service. À lui de faire son chemin. Refuser de porter sur ses épaules les fautes d'autres hommes.

          Mais l'enfant ?

           La question du psy la ramène étrangement aux jours heureux. Elle repense à la chanson que son compagnon et elle ont si souvent écoutée ensemble. Leur première rencontre au concert du chanteur. "L'enfant, mais il est là, il est avec moi. C'est drôle quand il joue. Il est comme toi, impatient. Il a du cœur, il aime la vie et la mort ne lui fait pas peur."Elle aimerait pouvoir répondre avec les mots de la chanson de Jacques Higelin. Malheureusement pas le cas pour son fils. Leur enfant. Le fils de la femme détruite. Sans doute a-t-il croisé le visage de sa mère. Lu la nuit dans ses yeux. Toutes les ombres voilant les lumières d'une mère, d'un père, destinées normalement à éclairer les pas de son enfant. Il sait. Qu'on le lui dise ou non. Le petit garçon sait. La douleur d'une mère n'a pas besoin d'un traducteur pour sa fille ou son fils. Peut-être qu'un jour, dans un avenir proche ou lointain, il écoutera les mots de sa mère. Assis dans sa chambre.

         Quelles seront alors ses pensées ? Que lui à le savoir. Honte ? Gêne ? Colère ? Complexe ce qui peut se dérouler dans la tête d'un gosse entendant les mots de sa mère enregistrés. Racontant la violence subie par son compagnon. Le même homme que le père de l'enfant écoutant la douleur d'une femme brisée. Sa mère. Pourquoi avoir gardé ses mots ? Il se posera sans doute nombre de questions. L'héritage d'une femme revenue à sa parole  ?

          La fin de ses silences.

.

          NB :  Une fiction inspirée des mots d'une femme meurtrie. Ses propos écoutés ce matin sur les ondes de France Inter. Elle était venue apporter son témoignage de femme battue. La parole pour elle et les autres dans son cas mais sans micro. A chacun et chacune de réagir à sa manière à son témoignage public.  Mais dans tous les cas;  pas à nous de juger.  Et cet homme accusé de violance a aussi le droit à une défense. Place désormais à la justice. 

.

                    Un poème de Raymond Carver:

Ma fille et la tarte aux pommes

Elle me sert une part de tarte sortie du four
il y a quelques minutes. Un peu de vapeur s’élève
entre les croisillons de pâte. Sucre et épice-
cannelle- dorés sur la croûte.
Mais elle porte des lunettes noires
dans la cuisine à dix heures
du matin-tout est si agréable-
en me regardant couper
un morceau de tarte, l’approcher de ma bouche
et souffler dessus. La cuisine de ma fille
en hiver. J’engouffre le morceau
et je me dis de ne pas m’en mêler.
Elle dit qu’elle aime ce type. Ça ne pourrait
pas être pire. 

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