Rue du chagrin

Nos mains sont très près. Elles pourraient s'effleurer. Si une grande vitre ne les séparait pas. Elle se trouve à l'intérieur du restaurant. Attablée face à un homme.Ils sont assis au bord de la vitrine. Et moi je suis debout sur le trottoir. Devant un film muet.Sans le son mais avec la lumière de leurs regards. Un couple visiblement heureux. Nos mains si proches. Et à des années-lumière.

  

 © Marianne A © Marianne A

                 « La vie des autres paraît toujours facile parce qu’on ne la vit pas.»

                                                                              Marguerite Yourcenar

                 Nos mains sont très près. Elles pourraient s'effleurer. Si une grande vitre ne les séparait. Elle se trouve à l'intérieur du restaurant. Attablée face à un homme.Tous deux sont assis au bord de la vitrine avec des décoration de Noël. Entre eux un grand plateau de fruits de mer. Et moi je suis debout sur le trottoir. Devant  un film muet. Sans le son mais avec la lumière de leurs regards. Visiblement très heureux d'être ensemble. Leurs gestes comme dans une espèce de bulle, imperméables au monde entier. Il lève son verre de blanc. «Faut trinquer les yeux dans les yeux, sinon c'est sept ans d'abstinence sexuelle.». Ce que répétait l'un de mes premiers amants. Un homme jovial, riant et parlant fort, très présent en public et absent sous une couette. Elle grignote une olive et lui en glisse une dans la bouche. Double sourire. Il pose sa main sur la sienne. Les deux se ressemblent. Longues et douces. Sûres d'elles. Sûrement très douces au toucher. Protégées, depuis la naissance, de toutes les intempéries. Pas que des érosions dues aux saisons. Sans la rugosité des mains passées au papier de verre par des tâches pénibles et répétitives. Souvent dans un corps aux articulations rouillées en avance. Les mains de ce couple vivront statistiquement plus longtemps et mieux. Elles semblent réalisées par un orfèvre. Avec une composition de lignes parfaites et aériennes. Deux bijoux posés sur le guéridon de marbre.

       Ils doivent avoir mon âge. Trente ans ou  guère plus. Nous sommes donc de la même génération. Habitants du même pays et siècle. Surement nombre de choses en commun. Ce qui relie les trentenaires. Mais nos peaux n'ont pas le même âge. Ni la même histoire. Surtout la peau de mes mains et de mon visage. « Je serai jamais comme vous. Des néo-ruraux aigris critiquant tout et tout le monde. Du baratin votre retour à la terre. Vous n’assumez pas votre choix comme la plupart comme vous venus de la ville. Heureusement pour le village et la région que vos potes néos sont pas tous comme comme vous deux. Quelle tristesse. Vous me donnez pas envie… Je… ». Finissant en colère dans ma chambre. Sans jamais une larme, le poing fermé d’une ado ayant déjà fait ses choix. Je ne voulais pas ressembler à mes parents. Une vie de «j'aurais pu si j'étais pas venu m'enterrer à ploucland» version Papa. Il rêvait d'une carrière de chanteur d’opéra. Tandis que Maman s’imaginait pianiste. Leur partition de jeunesse se termina les pieds dans la boue. « Regarde ce que sont devenues mes mains. Pourquoi je n’ai pas écouté mes parents. Pour eux ce retour à la terre était un leurre. Ils avaient raison. C’est à cause de tes idées à la con que je suis là. Tu m'as enterrée vivante dans ton putain de bled de vacances. Pour vouloir jouer l’histoire de ton papy agriculteur bio.». Il vidait cul sec un verre de rouge et répliquait à l’attaque. Puis l’un et l’autre regagnait sa piaule. Elle à l’étage, lui au rez-de-chaussé. Chacun se jurant de quitter l'autre, retrouver le rêve perdu dans n'importe quelle ville. Sans jamais bouger de leur ferme. Ni du «j’aurais pu» perdu dans un conservatoire et des salles de répétitions. Leurs visages plus usés par l'aigreur que les saisons du ciel et de la terre. Une terre sur laquelle il ne cessait de cracher et pourtant les faisait vivre. Des néo ruraux qui, au gré des associations et mandats électifs, se sont mus peu à peu en petits notables d’une marge ayant colonisé le territoire. Reproduisant les mêmes fermetures que ceux les ayant accueillis à coups de fusil. Avec le mépris en plus des « cultureux urbains » venus en mission pour cultiver les culs-terreux incultes. J'ai claqué la porte à seize ans. Surtout pas leur ressembler. J'ai échappé à l'aigreur. Pas à l'usure des mains. Plus celles que toutes mes copines jalousaient. Désormais bouffées par les mâchoires du froid.

     Pourtant tout avait bien commencé. Mon rêve était simple: vivre en ville. Croiser plein de gens. Faire les boutiques, aller au cinéma à l’improviste… Sans avoir besoin de consulter les horaires du TER ou du bus. J'ai dégoté un poste de vendeuse dans un magasin de fringues. Mais la gérante ne me supportait pas. «Arrête de la mater comme ça. Qu'est-ce qu'elle de plus que moi ?». Son mari avait souri. « Elle a rien de plus que toi, juste 20 ans de moins et le corps qui va avec.» Elle l'avait giflée. Avant de fondre en larmes. Ils s'étaient réconciliés dans la réserve. Deux jours après, j'étais virée. Seule à tourner comme une lionne en cage dans ma chambre de bonne. Le voisin du dessous m'invita un soir à manger. Un informaticien qui travaillait dans l'administration. La seule période de mon existence où tout alla très vite. Installation chez lui et dans la foulée un locataire dans mon ventre. «Je gagne assez. T'emmerde pas à bosser. Tu t'occuperas du bébé.». Un enfant qu'il côtoya deux ans avant de se tirer. Sans jamais plus donner de nouvelles. Ma fille a eu 12 ans avant-hier. Elle commence à me poser des questions sur son père. Que lui répondre ? On se connaissait à peine.

      Retourner dans la vente après son plaquage ? Je n'en avais pas du tout envie. Que faire ? Pas le moindre diplôme, ni relations. Demander de l'aide à mes parents ? Plutôt crever. Je ne veux plus les revoir. Ils ont pourri mon enfance avec leurs rêves moisis et leurs guerres quotidiennes. « Je peux te proposer ça mais...». Pas un travail de femme, avait-il failli dire. " C'est OK. Je peux commencer quand ? ». Embauchée trois jours plus tard. Une semaine à l'essai. «Pour moi, c'est bon. Tu bosses vite et bien. T'es de l'équipe. ». Le patron, derrière son bureau, fixait mes ongles vernis. Son front plissé. «Tu veux vraiment faire ce boulot parce que tu sais que...». Je lui avais tendu le contrat signé. " Pas le choix.». Il avait haussé les épaules. Quinze jour après, il mettait la clef sur la porte et partait sans payer personne. Retour à la case Pôle emploi. Plus la recherche d'un nouveau logement. Longtemps après que j'ai compris son regard sur mes ongles. Rouge éclatant comme mes yeux brillants. Prête à décrocher toutes les étoiles de la ville. Sans me douter que tout finirait sur un bout de trottoir.

         Le couple est sorti. Chacun tirant sur sa vaporeuse. Ils ne m'ont pas vue. Pourtant je suis debout à deux ou trois mètres d'eux. Sur la même artère de la ville. Font-ils semblant de ne pas me voir. Je ne crois pas. Nullement une volonté de m'ignorer. C'est moi qui suis transparente. Pas uniquement pour ce couple. Pour la majorité des passants. Je suis un élément du décor. Rares celles et ceux qui me saluent. Est-ce que me saluerai si je me croisais ? Sans doute que moi aussi je passe à côté de gens transparents pour moi. Cracher sur cet anonymat des grandes villes ? Hors de question. C'est lui que je suis venu chercher. Fuir la toile invisible de regards d'un village où tout se sait. Ici, personne ne me juge. Parfois j'appréhende de voir un client débarquant de mon bled. Ou de la petite ville d'à côté ou j'étais au lycée. Mes parents ? Comment réagirait-il en me voyant à mon poste de travail ? Leur fille, regard dans le vague, entre deux clients. Silencieuse.  Des volutes de fumée entre ses lèvres peintes en rouge. Leur fille perdue. Retournera-t-elle un jour sur leur terre de regrets ? La question me traverse parfois l'esprit. Les jours où le monde me tombe des mains. Quand je n'ai plus envie que d'une chose: quitter la course du quotidien. Malgré ma vigilance: serai-je un jour dans le regret comme mes parents ? « Je vais au chagrin» répétait souvent un voisin de mes parents. Il bossait dans un élevage de poules en batterie. Je détestais cette expression. Pourquoi il y va si ça ne lui plaît pas, me disais-je. Ne comprenant pas qu’il continue. Avant de ne pas avoir le choix à mon tour. Contrainte par la nécessite. Une nécessité qui, comme l'alcool ou l'alcool, finit au fil du temps et des micro-lâchetés par vous tenir en laisse. Je viens «au chagrin» chaque nuit dans cette rue.

     Elle frotte ses mains. Vraiment superbes. J'ai envie de les toucher. Lui laisser les miennes et emprunter les siennes quelques jours. Caresser avec le front de ma fille avant qu'elle s'endorme ou pour éloigner un cauchemar. M'endormir et me réveiller avec mes longs doigts de prêt. Passer des heures à les regarder, essayer toutes les couleurs sur les ongles. Applaudir, les passer dans mes cheveux, fermer les yeux et les glisser entre mes cuisses... Faire tout ce qu'on peut faire avec une jolie paire de mains. Fière d'elles. Être comme avant d'échouer sur ces quelques mètres carrés de ville. «Je caille. On rentre. ». Il pose la main sur son épaule.Tous les deux reprennent leur place. Moi je n'ai pas bougé de la mienne. Le vent me saute au cou. Je noue encore plus mon écharpe. Une sorte de moquette glacée sous mes pieds. Je tapote mes chaussures pour remuer le sang. «La clope plus des heures dans le froid comme ça. tu finiras pas centenaire. ». Sans doute que mes poumons, entre nicotine et courants d’air urbains, jetteront l’éponge bien longtemps avant. C'est ma voisine de palier, mon unique copine, qui m'exhorte à trouver un autre boulot. Ma fille le pense aussi, sans oser le dire. Je lui avais menti sur mon activité nocturne. Guère un exemple à lui donner. Si peur de lui offrir une image repoussante, comme celle de mes parents avec moi. Je lui avais fait croire que je travaillais au service Urgences de nuit d’un hôpital. Assistante d’un médecin urgentiste. J’avais étudié le sujet et regardais des séries sur le sujet. Puisant dans la fiction pour lui raconter de temps en temps de fausses anecdotes. Si heureuse que ma fille me regard avec des yeux si admiratifs. Jusqu’à cette nuit où elle est rentrée en car d’une sortie scolaire. Pour elle à ce moment précis, je n’étais pas invisible. Ses yeux rivés à la vitre de l’autocar. De l’autre côté du boulevard. J’avais fait semblant de ne pas la voir. Les secondes les plus longues de mon histoire. Que lui dire le lendemain ? Elle ne m’en a jamais parlé Ni moi. J’ai cessé de fabuler sur les Urgences. Plus besoin de la baratiner. Elle sait ce que fait sa mère pendant qu’elle dort dans sa chambre. Parfois, je sens son regard en coin posé sur moi. A-t-elle honte de sa mère ? Quand j'y pense, j'ai envie de chialer. Quitter ce putain de trottoir et l'emmener avec moi en voyage. Rien que toutes les deux sur les routes du monde. Main dans la main.

        On me prend le bras. Je sursaute. «Qu'est-ce que tu fous. ? ». Il s'est planté devant moi. Celui-là je le déteste. Un jeune con qui pense qu'avec ses couilles. Tellement mal dans sa peau de branleur qu’il se la joue grand mâle. J'ai envie de lui balancer une gifle. Puis une autre avant de fermer le poing et cogner, cogner... Jusqu’à ce qu’il s’écroule devant moi. Toute la colère de mes mains usées dans sa sale gueule de prétentieux en habit de pingouin. Toutes mes trouilles, mes échecs, plus l’invisible me bouffant de l’intérieur, enfin KO devant moi, sur ce trottoir prison. Je lève la main… Calme toi, t'as une gamine à nourrir. « C'est bon, c’est fait.». Je lui désigne le plateau de fruits de mer. Il le prend avec un air de mépris et rentre dans le restaurant. Je jette un coup d’œil au nouveau bon de commande. Celui de la table 9.

       Bruit de pièces dans la soucoupe. «Votre plateau était parfait. Nous sommes régalés. Merci beaucoup.». Le couple s'est arrêté devant mon banc. Le coin de l'écaillère de nuit. La fille me tend la main. Son parfum vite absorbé par les odeurs de la mer. Pour les camoufler à ma fille, je me glissais tout de suite sous une douche interminable dès mon retour à la maison, mes vêtements du jours à peine ôtés et fourrés dans la machine à laver. Mon corps noyé d’un parfum très fort pour camoufler l’odeur. Le parfum de ma honte. Ôter mon gant de latex ou pas pour la saluer ? Je la dévisage sans un mot. La poitrine serrée. Je les remercie d'un hochement de tête. La fille sourit. Elle prend la main de son copain. Le couple s'éloigne sur le boulevard. Je les suis du regard jusqu'à ce qu'ils disparaissent. Puis j'attaque la confection d'un nouveau plateau. Les yeux chargés de larmes. Pas le moment de chialer. Une scène réservée à mon miroir.  Que mon miroir Arrêter le flot à la source pour éviter qu'il submerge mon visage. Je frotte mes doigts sur mes paupières fermées. Toutes mes larmes effacées d'un coup. Puis je reprends mon boulot. Une larme a réussi à m'échapper. Plus forte et rapide que ma pudeur. Elle tombe dans une huître. Je souris.

        Ma première perle.

NB) Une fiction inspirée de ce tweet de Pascal Riché.Il proposait un stage présidentiel d'un mois comme écailler dans une conserverie. Pour toucher du doigt le terme «pénibilité». Ne plus le voir uniquement comme un mot. Écailler ses certitudes  pour ressentir une autre réalité. La réalité échappant aux radars de la com et des algorithmes.Dans certains secteurs professionnels, se plaindre de la pénibilité de sa tâche n'est pas du tout un caprice. Ni une vue de l'esprit. Juste l'usure d'un homme ou d'une femme au travail.

 

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