Double chantier

Sa décision prise devant les tonnes de gravats. Quand elle s'est retrouvée dans un champ de ruines semées par le ciel. Surtout ne pas baisser la tête. Reconstruire. Elle a levé les yeux. Pour défier le ciel. Avant d'ouvrir son chantier.

 

 © Marianne A © Marianne A

 

« À cet autre petit bout du monde

comment les gens tiennent-ils debout

pourquoi ne tombent-ils pas

pourquoi pourquoi pourquoi ? »

Voyage à l’envers

Bénédicte Thomas

 

 

              Le monde est toujours très beau. Selon son point de vue. Bon ou mauvais. Suffit de savoir ouvrir les yeux. Regarde, ma fille, le monde est à toi. Son père lui avait dit ça un jour sur une falaise face à la mer. Et sa mère avait rajouté: la carte bleue dans y fait aussi pour le point de vue. Éclats de rire du couple. Je suis nantie. C’est la première chose qu’elle s’était dite. Pourtant détruite. Jamais une telle douleur dans son histoire. Sans la moindre trace apparente. Personne ne pouvait imaginer sa perte. Les larmes et les silences pour l’obscurité. Soucieuse d’offrir une vitrine souriante partout où elle se trouvait. Son sourire rouge à lèvres très vif pour occulter - montrer ?- tout le sang versé un matin de printemps. Au milieu d’arbres en fleurs et chants d’oiseaux. Elle a tout perdu. Pas sa vie. Nantie d’être encore vivante, se répétait-elle face au tas de gravas. Plus un seul mur debout. Un champ de ruines semées du ciel. Ce jour là qu’elle a décide de ne pas baisser la tête. Bien campée sur ses jambes. Inébranlable. Elle a levé les yeux. Pour défier le ciel. Avant son chantier.

       Déterminée devant l’hôpital en miettes. Son père et sa mère y travaillaient. Elle chirurgienne, lui infirmier. Deux des soixante-douze morts. Qui a bombardé ? « Chacun se renvoie la bombe. Au début, je voulais savoir. Mettre un nom sur les criminels. Diriger ma haine sur des hommes et des femmes. Voir les visages qui ont fait couler le sang. Ceux qui ont donné les ordres. Puis j’ai cessé d’écouter leurs explications. De la com de crise. Chaque camp accusant l’autre. Les morts et les blessés ne sont que des chiffres sur une courbe. Le but pour les uns et les autres, c’est aussi de gagner la guerre des images. Accident ? Dégât collatéral ? Ils ont les mots pour se cacher. Toujours l’autre le barbare. Notre bombe a nous c’est pour le bien des populations. Elle ne supportait plus d’entendre leurs discours. Que des mains propres. Trouver les coupables et les faire condamner dans un tribunal international ? Certains vont s’y atteler. Peut-être même en faire le combat de leur vie. Moi, je ne me sens pas capable de ce combat. Pas une battante pour aller manifester ou débattre sur des plateaux télé. Mais je vais me battre autrement. Ils ne seront pas morts pour rien. ». Elle s’est assigné une autre tâche. Tout s’est décidé quelques minutes après son arrivée. Un déclic face aux décombres. Comme une façon elle aussi de ne pas rester en ruines intérieures. L’immeuble avait été construit cinq ans auparavant. Elle avait assisté à l’inauguration. Ses parents étaient fous de joie. Surtout sa mère qui s'était battue comme une lionne pour la création de cet hôpital. Son père et sa mère étaient soûls ce soir là. Elle leur avait piqué les clefs de voiture. Tous les trois rentrés en taxi. Un immeuble détruit huit mois après l’ouverture de son cabinet d’architecture.

       Elle est arrivée par le premier avion. Le chauffeur de taxi lui donnait des nouvelles du pays. Des mauvaises nouvelles qu’elle connaissait. Par les actualités ou ses parents. « Faut absolument que vous partiez. Ça devient beaucoup trop dangereux. ». Le couple avait conscience de la situation de plus en plus tendue. « Partir d’ici pour aller où. Le monde va mal partout. Autant rester ici et réparer à domicile. ». Sa mère lui rappelait évidemment une de ses amis d’enfance tuée dans une fusillade dans l’université des États-Unis où elle étudiait. Elle a insisté. En vain. « Ils ont de très bons profs. Pas un hasard que c’est le pays des Lumières». C’étaient eux qui l’avaient poussé à faire ses études à l’étranger. Pour la protéger d’un danger qu’il refusait de voir pour eux deux. Leur préférence c’était la France où sa mère avait fait médecine. Ses parents s’étaient rencontrés en première année de fac à Paris. Ni l’un ni l’autre n’avait prononcé le mot exil. Pourtant c’était la réalité. L’éloigner du pire. Sans jamais eux pouvoir le quitter. Alors qu’ils avaient nombre de portes ouvertes ailleurs. Fidèle. Sa mère était d’une fidélité à toutes épreuves à sa région natale. Et son père, français né à Paris, à son épouse. Deux inséparables. Même sous les gravats.     

    Une centaine de personnes sous le barnum. Elle était debout sur une petite estrade. Les familles des morts et des officiels étaient assis sur des bancs. Elle promena un regard sur l’assistance. Seul un raclement de gorge entaillait le silence. Elle s’approcha du micro. « Bonjour à tous et toutes. Je.. Tout d’abord… Je suis très honorée de votre confiance. Merci à vous de…. Comme je vous ai dit, ce sera ma première vraie construction. Bien entendu, il est hors de question que je touche de l’argent sur ce projet. Pour moi, c’est… Comment expliquer le plus simplement possible ? Je n’ai pas les mots pour… Je le fais pour….». Elle a baissé les yeux. Une boule dans la gorge. Des images tournaient en boucle sous son crâne. Pas le moment de craquer. Elle se redressa. «Sous ces gravats sont morts mes parents. Et soixante-dix autres personnes. Le plus bel hommage à leur rendre est de reconstruire cet hôpital au même endroit. Ici, pour prouver ...». Elle leva les yeux. Le ciel était très clair. Pas un nuage. « Pour que le ciel ne soit jamais plus fort que les hommes et les femmes. Nous allons reconstruire l’hôpital. Si vous êtes d’accord, je propose qu’il porte le nom de la plus jeune des victimes. Une petite fille qui avait cinq ans. Nous... Maintenant, le plus dur commence. Reconstruire. Je… ». Elle se frotte les paupières. «Désolé de… Je repasse la parole à Monsieur le Premier ministre. ». Un homme en costume sombre a pris le micro. Elle l’a écouté un instant avant de s’éloigner. Les doigts agrippés au paquet de cigarettes dans sa poche.

      Elle fumait derrière la barrière. Sur sa droite, un panneau « Chantier interdit au public ». Des tractopelles continuaient de déblayer. Elle allait passer sa deuxième nuit avec eux. Dans une chambre d’hôtel en centre-ville. Les cendres de ses parents dans la même urne. «Première fois qu’on me demande ça. Mais si c’étaient leur dernières volontés.». L’employé du crématorium avait accédé à sa demande. Elle avait menti. C’était elle qui voulait réunir leurs cendres. L’urne posée à quelques centimètres de sa tablette avec déjà les premiers plans. Elle voulait faire vite. Pourquoi une telle précipitation ? Prendre de vitesse le ciel toujours menaçant. Méfiante aussi des fluctuations politiques du pays. « C’étaient des amis. Ce n’est pas qu’un mot de circonstance. De vrais amis. » Sans aucun doute l’amitié du premier ministre avec ses parents avait joué dans la décision de lui confier la reconstruction. L’accord pouvait être annulé par un changement de gouvernants. Elle ne pouvait perdre du temps. «Tu les éparpilleras où tu veux.». Un soir, ses parents avaient évoqué leur mort. Elle venait d’avoir vingt ans. Très mécontente de la conversation. « Ne fais pas la tête. Nous ne sommes pas pressés d’y passer. Au contraire. Ta mère et moi avons encore plein de choses à faire. On te dit ça… Juste pour ne plus en reparler. Sers-nous un p’tit verre de vin, ma chérie.». Une belle soirée dans leur jardin. Elle ferma les yeux. Leurs mots, leurs sourires, les rires à rallonge de sa mère, je l’ai encore laissé trop cuire de son père, les silences… Leurs cendres dispersées dans le parc du nouvel hôpital.

       Un toussotement. Elle se retourna. Un homme immobile à une vingtaine de mètres. Il la regardait. Son portable grésilla dans son sac. Sans doute un appel du responsable du protocole. Un repas prévu après avec la famille et quelques huiles. L’homme s’approcha d’elle. Un grand très maigre d’une soixantaine d’années, cheveux gris ébouriffé, mal rasé, et vêtu de vêtements très abîmés. Il empestait l’alcool. Sans doute encore un mendiant. Elle ouvrit son sac. Il fronça les sourcils. « Gardez votre fric. ». Sa voix était dure. « C’est bien de le reconstruire. ». Il a porté la main à la poche de sa veste et s’est ravisé. Une bouteille gonflait le tissu. «Je vais essayer d’être très bref. Mon fils est mort sous ce merdier. Il était responsable administratif de l’hôpital. Tous les noms des morts étaient dans son ordinateur. Sauf bien sûr le sien. Et j’ai décidé...». Il poussa un soupir. « Je suis poète. Tous, là-bas, le savent, mais… Ne parlons pas de ces cons. J’ai décidé de redonner une vie d’encre à chacune des personnes sous ses gravats. Dont mon fils et vos parents. Je tiens à ce qu’ils ne restent pas que des marionnettes disloquées sous des tonnes de ferraille et béton. Ordure ou sympathique ? Intelligent ou stupide ? Des êtres vomis si je les avais rencontrés ? Je m’en fous. Chacun sera écrit à la première personne. Une sorte de… Leur parole post-mortem. Je vais tendre l’oreille. Fouiller le silence dans leur sillage. 72 poèmes en guise d’épitaphe sur ses putains de ruines. ». Il ferma le poing. Elle le dévisagea. Mythomane ou fou ? « Désolé. Je dois y aller.». Il lui a fait signe de dégager. Elle s’est retournée quelques mètres plus loin. Il était de dos. Ses mains accrochées au grillage.

         Un car et des voitures officielles  étaient garés devant le barnum. « C’est qui cet homme là-bas ? ». Elle avait posé la question au responsable du protocole. Il secoua la tête avec un air agacé. « Lui… Pff… C’est un poète. Il est très connu dans le pays. Tout le monde trouve qu’il a du talent… Moi j’en sais rien. Je lis pas de poésie. La seule chose que je peux vous dire c’est que c’est homme est odieux. Un individu à éviter.». Elle s’est frottée la joue. « Je suppose qu’est invité au repas. ». Il poussa un soupir. « Bien sûr, comme toutes les familles des victimes. Mais il a refusé. Rien à foutre de votre repas officiel de merde. J’ai encore son mail d’insulte. Le seul  qui s'est conduit de cette façon. ». Il ouvrit la portière et l’invita à entrer. « Un instant. Je reviens.». Elle s’est dirigée à grands pas vers le poète. Toujours accroché à la grille. Face au brouillard de gravats.    Elle s’éclaircit la voix. « … Je voulais vous dire...». Il se racla la gorge et cracha. «On vous attend, Madame l'Architecte. ». Elle fronça les sourcils. Pour qui se prenait-il ? Pas le seul à avoir perdu un proche dans le bombardement. Un égoïste persuadé d’avoir le monopole du malheur.

    Assez perdu de temps, pensa-t-elle. En colère. Elle allait rejoindre les autres. Des êtres inconsolable et pourtant dignes. « Je sais ce que vous pensez et vous avez raison. Mais il ne s’agit plus de raison. Elle est morte depuis longtemps. Dans notre pays, mais aussi sur toute la planète. Je ne vous parle pas que de la guerre. Ça, c’est la merde la plus visible. Mon fils était très engagé pour l’environnement. Même pour notre pays en guerre. Il a… Que penser d’un monde ou des oiseaux s’étouffent avec nos putains de sac plastique en pleine mer ? La terre c’est un asile de fous en orbite autour du soleil. Vivement qu’il nous crame tous. ». Sa voix tremblotait légèrement. «Ce que vous faites, c’est aussi très important. Une reconstruction aussi en quelque sorte. Je repars à Paris et reviens m’installer ici pour suivre les travaux. J’aimerais… Comment dire ?». Elle sort une carte de son sac. « J’aimerais aussi suivre vos travaux. Si, bien sûr, vous en êtes d’accord. Voici ma carte.». Il n’ a pas bougé. Elle rangea sa carte. Il tendit la main sans se retourner. Elle lui glissa entre les doigts. « Ça risque d’être froid votre repas.». Elle se dirigea vers la voiture. Un large sourire aux lèvres. Ses parents étaient fous de musique et de littérature. Sa mère peignait beaucoup. Elle avait hésité entre médecine et les beaux-arts. « J’espère qu’il a été courtois.». Elle s’est assise sans un mot. La voiture a démarré. Ils sont passés devant les grilles. Elle a regardé par la vitre. Un sourire aux lèvres.

      Le poète veille sur leur chantier.


NB: Une fiction inspirée de cet article. Merci et bravo aux artistes qui, malgré les morts et blessés, des conditions très dures, continuent de donner des nouvelles de leur monde à feu et à sang. L'urgence d’interroger et montrer. Parfois, un poème ou un tableau en dit beaucoup  plus que des km de reportage ou autres infos. Même si ça ne suffit pas. Et que ça ne change rien au monde. Quelques traces d'un temps blessé...

 

 

 

 

 

 

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