Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

1257 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 déc. 2022

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Femme au calendrier

Leur fils rentra du collège. « Salut ! Une dame qui était devant la maison m’a donné ça. C'est pour notre famille. Elle m’a dit que c’était payé d'avance. ». Il posa le calendrier des pompiers sur la table. Le père et la mère affichèrent un air stupéfait. Qui pouvait être cette femme offrant un calendrier ?

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Non crédité

          Choisir. Pompier ou éboueur ?  Des années que les vendeurs de calendrier de la poste ne passent plus par sa rue. Première fois qu’il ne peut en prendre qu’un. « Les éboueurs ramassent nos merdes quotidiennes. Les pompiers sauvent nos vies. Les facteurs et les factrices apportent notre courrier. On prend les trois calendriers. Et on discute pas. ». Son père était intransigeant sur le sujet.Quitte même à donner très peu- une somme partagée en trois- pour chaque calendrier. Son père, honteux, quand la famille donnait peu, demandait à ses enfants ou à son épouse de s’occuper de la transaction. Ne se mouillant pas  Gosse, il en voulait beaucoup à son père. Surtout qu’il voyait que sa mère était morte de honte. Mais elle ne se débinait pas. Grande classe digne d'une femme donnant quelques pièces. Les bonnes périodes, elle tendait un billet.

Pourquoi son père n’assumait pas ? Après tout, c’était lui qui insistait pour prendre les trois calendriers. Personne ne le contraignait à acheter un calendrier en triple. Un seul suffisait. Le garçon était furieux contre l'entêtement de son père. Les vendeurs de calendrier savaient bien que c’était dur pour tout le monde. Encore plus dans certains quartiers. Comme le leur habité en majorité par des ouvriers. Pourquoi son père se planquait au moment du passage des vendeurs de calendriers ? Mort de honte à l'idée de ne pouvoir prendre les trois calendriers. comme si c'était une défaite. Et que tout la rue, le quartier, la ville, le pays, le monde,  lisaient la honte sur son visage. Vraiment nul, le jugeait son fils. Le même venant de reproduire la lâcheté tant détestée. Et  aussi la honte.

Immobile sur le canapé pendant que ça toquait à la porte. Il se raidit. Sa compagne et lui échangèrent un regard. Il baissa les yeux. Incapable d’aller dire « Non, on ne le prend pas. ». Elle se leva et ouvrit la porte d’entrée. « Désolé, mais cette année, on a pris le calendrier des éboueurs et… On ne peut pas en prendre d’autres.». Déçu, mais compréhensif, le pompier continua son porte-à-porte. Tandis que lui, aspiré de plus en plus par le canapé, était mort de honte. Il aurait voulu disparaître. Ne pas croiser le regard de sa compagne qui, comme sa mère, se coltinait la réalité du «  non. ». Jamais il n’aurait pu imaginer devoir refuser le calendrier des pompiers. En plus de la honte, la culpabilité. Il se sentait nul face à sa compagne. Son père, se sentait-il coupable d’envoyer sa femme et son fils avec quelques pièces ? « Si ça va mieux, on le reprendra l’année prochaine. ». Sa compagne était aussi mécontente de ne pouvoir le prendre. Mais sans honte. Ni culpabilité. Il venait de comprendre ce que vivait son père.

Environ une demi-heure après, leur fils rentra du collège. « Salut ! Une dame qui était devant la maison m’a donné ça. C'est pour notre famille. Elle m’a dit que c’était payé d'avance. ». Il posa le calendrier des pompiers sur la table. Le père et la mère affichèrent un air stupéfait. « Qu’est-ce que tu racontes ? Tu l'as volé  au pompier qui est passé ? ». Leur fils haussa les épaules. «Papa, je te l’ai dit. C’est une dame qui me l’a donné. ». Le père saisit le calendrier. « Elle est où ? ». L’ado leva les yeux au plafond.. « J’en sais rien du tout. Je l’ai jamais vue dans le quartier.» Qui pouvait-être cette femme offrant un calendrier  ? Le père se leva d’un bond. L’air froid lui picota  les joues. Il referma la porte. Ses chaussons comme sur des glaçons. Un coup d’œil à droite et à gauche. Une silhouette penchée s’éloignait.

     ll courut derrière elle. « S’il vous plaît ! ». La femme se retourna. « C’est vous qui avez donné ce... ». Il se tut. Le souffle coupé. Sans doute dû à la fatigue, les nuits blanches à se demander comment régler les crédits et boucler la fin de mois.... Plus les antidépresseurs prescrits par son médecin. Ça ne peut être que ça. Même si cette vieille femme lui ressemblait « Non, tu délires pas. C’est bien moi que tu vois. Ta mère morte il y a 16 ans. ». Elle esquissa un sourire. « Vous le savez pas ici, mais… De l’autre côté, on a le droit de revenir ici trois jours. Juste trois jours par siècle. Mais pas tous en même temps. Il y a des listes d’attente interminable. Faut poser ses jours comme les vacances quand je bossais. J’ai eu envie de venir te revoir à Noël. J’ai posé mes dates. Sans trop y croire. Et coup de chance, je les ai obtenus». Elle consulta sa montre. « Il me reste jusqu’à demain neuf heures. Après, je repasse de l'aitre côté. Trois jours de congés que dans un siècle.». Il se frotta les yeux. « Comment tu as fait pour me retrouver ? ». Un nouveau sourire. «On est équipés de ça aussi, de l’autre côté. ». Elle sortit un smartphone de sa poche.

Un silence gêné. « Comme je te disais, je voulais juste venir te voir. Deux jours que je vous regarde vivre tous les quatre. ». Elle leva le pouce. « Ta femme a l’air sympa. Et elle est très belle. Comme vos deux enfants. J’étais si heureuse. Tellement contente de te voir dans une belle vie. Chez toi, c’est… C’est pas comme chez nous. Super contente jusqu’à ce que… ». Elle pointa le doigt sur le calendrier. Il dansait d’un pied sur l’autre. Une bouffée délirante ? Peut-être que sa compagne et ses collègues ont raison de lui conseiller de se mettre en arrêt de maladie, avant de plonger dans un total burn6out. Il posa la main sur son bras. Pas une vision. « Ne restons pas dehors. Viens à l’intérieur. ». Elle secoua la tête. « Hors de question. On invite pas une morte pour Noël. C’est un jour de fête et de joie. Je vais y aller... ». Il lui prit le bras. « Si, Maman. ». Elle montra son manteau. « En plus. Je suis pas présentable. On va pas à une soirée comme ça. Et j'ai les mains vides. Hors de question de venir chez toi. Joyeux Noël à vous quatre ! Rentre. Ta famille t'attend. ». Il insista encore. Elle finit par accepter.

La famille et la vieille femme dans le salon. Le père a tout expliqué. Sa compagne fronça les sourcils, l'air dubitatif. Même si la femme assise dans le canapé ressemblait trait pour trait à celle des albums photos de son compagnon. Mais la tombe des parents, visitée de temps en temps par leur fils, était réel. Une femme officiellement morte. Elle regarda tour à tour  les deux enfants et leur mère. « Désolé de pas vous avoir rencontrés avant mais j’étais morte et... ». Elle se tut, gênée. Comme venant de se rendre compte de ce qu’elle avait dit. «  C’est pas grave que tu sois morte puisque t’es là. ». La petite fille âgée de six ans trépignait d’impatience. «  Vous parlez, vous parlez.... On va manger. Moi, je suis pressée d’avoir mes cadeaux. Elle prit d’autorité la main de sa grand-mère. Début du repas de réveillon.

Très vite, l’atmosphère se détendit à table. Seul le fils restait raide.  Les yeux rivés sur sa mère morte attablée en face de lui, le soir du réveillon de Noël. « Au fait, Maman. Merci pour le calendrier. ». Elle poussa un soupir. « Jamais j’aurais cru que tu pouvais pas l'acheter ce calendrier. Avec ton père, on était persuadés que ce serait mieux pour toi. T’as eu le bac, le seul de la famille, et t’as fait des études. Comme on appelait ça déjà ? L’ascenseur social. Et je vois que  c'est pas ce qu'on a rêvé. Tout ça pour ça. Je suis déçue. Nos sacrifices ont servi à rien. On s'est serrés la ceinture pour que vous ayez une meilleure vie que la nôtre. Et résultat des courses: vous êtes plus dans la galère que vos parents au même âge. Je m'en veux d'avoir été si naïve et de croire aux promesses. Quelle idiote j'ai été. Tu sais, mon fils... De l’autre côté, on est au courant de tout ce qui se passe.» Elle poussa un soupir et continua de parler. Inquiète pour l'avenir..

Elle s'arrêta et hocha la tête. « Vous cumulez. Pas facile du tout le monde de vos jours. La vie me paraît beaucoup plus dur que pour nous. Peut-être que j'ai oublié la dureté de mon époque. Mais... Un virus, une guerre de plus, les attentats, les obscurantistes sanguinaires qui ont pris une religion et des millions de gens en otage, les nationalistes identitaires, les néo-nazis, les émissions de télé abrutissantes et dangereuses,  les coupures d'électricité… En plus de toute cette connerie humaine, le réchauffement climatique. Ça a l’air de plus en plus dur pour... Tu... Vous arrivez à vous en sortir quand même ? ». Son fils l’arrêta d’un geste. « Ne t’inquiète pas, Maman. Nous n’avons pas pris ce calendrier à cause d’un problème de fric. C’est que nous avions déjà un calendrier. Ça sert à rien d’en avoir un autre. C’est du gâchis de papier. ». Sa compagne secoua la tête et le fusilla du regard.

L'invitée surprise regretta son étalage sombre. Pas le moment d'étaler une réalité que le couple connaissait bien. Elle lança une plaisanterie pour désamorcer le conflit. En vain. «Arrête d’être dans le déni. Cette année est très dure pour nous. On ne pouvait pas en acheter deux à cause de problème du budget. Obligés de compter le moindre euro qui sort.  Faut regarder la réalité en face. C’est de plus en plus dur. Même avec deux salaires. ». La mère toussota. « C’est sans doute de notre faute à son père et à moi. On lui a toujours dit qu’il y avait plus à plaindre que nous. C’était vrai. Même si on avait peu. ». Elle se tourna vers son fils : « Ta compagne a raison. Même s’il y a plus à plaindre que soi, on a le droit de se plaindre. Comme ça que les choses bougent, pour tout le monde. Rappelle-toi ce que disait ton oncle…»Les deux enfants tapèrent dans leurs mains. « Les cadeaux ! Les cadeaux ! ». La famille se retrouva autour du sapin.

De retour à table, elle remarqua le malaise de son fils. . Il évitait le regard de sa mère. « Je sais ce que tu oses pas me demander. Et ton père ? ». Elle but une gorgée de champagne. « Ton père m’a rejoint de l’autre côté au bout de deux ans. Je me suis dit que le fait d’être mort allait effacer son sale caractère. En effet, un homme nouveau. Mais il est redevenu assez rapidement bougon et sombre. ». Elle but une autre gorgée. « On a fini par se séparer. Je n’aurais pas pu supporter de revivre la même chose. En plus, pour l’éternité. Lui s’est remis avec un amour de lycée. Et moi avec un homme… Comment te dire ? Un homme d’affaires. Vraiment en colère contre ses gosses. Ils l’ont collé dans un Ehpad de luxe et l’ont laissé crever dans la solitude. Avant de se déchirer pour se partager l’héritage. Voilà, tu sais tout.». Il se gratta la joue. «Papa ; je le reverrai ?  ». Elle haussa les épaules. « C’est lui qui décidera. Je crois qu’il a pas encore posé ses trois jours. ». Sa compagne les interrompit. « Les enfants, venez avec nous. On va faire un selfie. ». Le garçon sourit. «  Un selfie avec Mamie morte. ». Sa grand-mère lui posa la main sur l’épaule. « Toi et ta sœur, vous avez pas votre langue dans la poche. Et vous avez raison. La place de sa langue c’est dans sa bouche. ». La photo de famille dans la boîte numérique.

Les enfants regagnèrent leur chambre. Elle resta un long moment avec eux. « Mamie, faut que tu reviennes nous voir. ». Elle détourna la tête et la conversation. La petite fille s’endormit. «  Tu leur dis pas, Mamie.» Le frère aîné plongé dans un jeu vidéo sous sa couette. « Promis mon petit-fils, ça restera entre nous. ». Elle l’embrassa et sortit de la chambre. Première fois depuis le début de la soirée qu’elle avait les yeux humides. Elle rejoignit les parents qui étaient passés dans le salon. Assis autour d'une table basse. Elle se laissa tomber dans un fauteuil. « C’est con de dire que c’est un des meilleurs moments de ma vie, vu que je suis morte. ». Elle a un petit rire nerveux. « Profitons de ce moment. Le reste, on s'en fout. Demain, il fera jour. On se reboit un petit coup. En plus, je tiens à dire que je suis rassurée avec vous…Au moins, j'ai une certitude. Vous ne risquez pas d’être une belle-mère envahissante. ». Éclats de rire. Tous les trois trinquèrent.

La conversation durera jusqu’à tard dans la nuit. Avec bien sûr un détour par les images du passé. Comme souvent dans les rencontres familiales. « Chère Belle-mère, je ne vous dis pas à bientôt. Toutefois ravie d’avoir fait votre connaissance. Et, même si tout ce qu’on a vécu ce soir est faux, on s’en fout. Peut-être que vous êtes une comédienne. Je sais pas, moi… Tout est possible. Pas besoin de vouloir comprendre, juste se laisser aller. Ce qui compte, c’est que ce soit beau pour tout le monde. Beau. C’est ça : beau. ». Elle était très éméchée. « Je vous fais la bise. Merci d’avoir fait ce très long voyage. Et bon retour de l’autre côté. ». Elle partit se coucher en titubant.

La mère et le fils restèrent à table. Sans parler. Se contentant de sourires complices, se toucher la main, le bras, les épaules… Comme pour un plein de gestes affectueux avant l’heure du départ. « On va pas laisser ces bulles, le fiston. ». Elle servit deux flûtes. « Je ne sais pas si je dois être heureux ou triste. Te revoir, c’est mon plus beau cadeau. Être là ensemble. Que ma compagne et mes enfants te voient, que tu les aies vus, c’est pour moi… J'ai pas de mots. Et demain, tu... ». Elle tapota sa montre. « On est déjà demain. Reste sur le côté heureux, c’est mieux. Moi aussi, je me sens comme toi. Je viens de faire la connaissance de mes petits-enfants, de ta compagne, et je dois repartir. Prenons ce qui est bien en priorité. Les belles choses d’abord. ». Elle dirigea son doigt vers le mur.

Concentrée. « De l’autre côté, j’ai un œil sur vous. Certes impuissante quand les petits et malheurs inévitables de la vie vous traverseront. On y peut rien. Mais si heureuse de vos beaux moments. De l’autre côté, ce sera mes p’tits cadeaux de Noël en toute saisons ». La mère et le fils se sont tombés dans les bras. Longtemps serrés l’un contre l’autre. Avant de finir par chacun aller se coucher. Elle n’a pas dormi. Debout devant la fenêtre, une cigarette à la main. Elle l’a prise dans le paquet de sa belle-fille. Plus son médecin et son mari pour essayer de l’en empêcher. Le crabe ne la bouffera pas deux fois. Elle a fini le paquet. Le jour s’est levé dans son regard comblé.

Au réveil de la famille, tout était rangé. Plus la moindre trace de la fête. Une grosse enveloppe et un mot était posés sur la table de la cuisine. Mes chéris, Pas d’inquiétude ; je l’ai pas volé. Cet argent appartenait à mon nouveau compagnon. Comment je me le suis procuré ? Il m’a donné les codes de son coffre et expliquer comment on entre dans son ex maison sans se faire repérer. J’y ai fait un saut très tôt ce matin et je suis revenue. Sa fille aînée y a vu que du feu. En plus, je leur en ai laissé du fric en liquide dans le coffre. Ils en manqueront pas. Mon compagnon, à qui j’ai raconté l’histoire du calendrier, m’a proposé d’aller me servir chez ses « salauds de gosses » comme il les appelle. J'ai refusé. Jamais été une voleuse. Pas en étant morte que j'allais commencer à voler. Il m'a pas lâché. Jusqu'à ce que j'aille ouvrir le coffre. C’est notre p’tit cadeau de Noël à nous deux pour une jolie famille. Plus que heureuse de ce réveillon avec vous quatre. Bonne future année 2023 ! Et toutes les autres derrière. Je vous embrasse très fort. La « mamie morte» de Noël. Il n’hésita pas cette fois. Juste heureux. Sans modération.

Le calendrier des pompiers est punaisé dans la cuisine. Chaque fois qu'il le regarde, un fils pense à sa mère. Avec un sourire aux lèvres. Rêve ou réalité ? Il ne se pose pas la question. Ni sa compagne et ses enfants. Parfois des échanges de regards complices en évoquant le calendrier de Mamie. Unique. Un beau secret de famille. Le calendrier des éboueurs sur un mur du salon.

NB : Cette fiction est inspirée de la réalité. Dans certains quartiers populaires, on doit choisir. Même celles et ceux voulant remercier et soutenir les trois corps de métier. Donner à la main qui nous débarrasse de nos ordures ? Celle qui nous sauve la vie ? Ou l’autre apportant notre courrier ? Les trois ? Les « années dures », des familles ne s'achètent aucun calendrier.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte