Gueules effacées

«Aucun gagnant dans les tranchées. Même si certains célèbrent chaque année la victoire. Que des morts ou des rescapés.Ta défaite se lisait dans le regard de ton ennemi. Et inversement. Le voisin d'en face puant la même fin programmée que toi. Perdant, perdant, perdant…Même voix intérieure dans chaque souffle. Souffle français ou allemand. Nos corps débités sur le même billot.»

Trou d'homme © MA Trou d'homme © MA

 

«Un jour ou l'autre il faudra qu'il y ait la guerre
On le sait bien
On n'aime pas ça, mais on ne sait pas quoi faire
On dit c'est le destin».

Le Sud, de Nino Ferrer

 

               Tous savent pourquoi ils sont réunis aujourd’hui. Elle a réglé le voyage de ceux qui ne pouvaient se le payer. Organisant toute la logistique de cette réunion de famille qu'elle a provoquée. Pourquoi leur avoir demandé de venir ? Elle n'y est pas pas allée par quatre chemins: pour dévoiler un secret de famille. Nombre de questions en retour. Elle refusa de donner des détails aux plus curieux. Aucun ne peut se douter des révélations qu’elle va faire. C’est la seule vivante à être au courant. Un secret transmis uniquement de femme en femme de la famille. Désormais en sa possession. Elle est la dernière dépositaire de cet «héritage de femme»: une lettre écrite à la hâte, très raturée, parfois des mots manquants ou illisibles, rédigée sur des feuilles arrachées à un cahier d’écolier. C’était Veronika, son arrière-grand-mère née en 1904 et morte à l’âge de 93 ans, qui l’a transmise la première fois à sa fille. En lui faisant jurer d'être fidèle à ses dernières volontés. Une promesse tenue de mère en fille.

      Jusqu'à elle qui a décidé de briser la chaîne débutée dans les années cinquante. Percer un abcès de non dits porté uniquement par les femmes sur plusieurs générations. Une charge trop lourde à porter. En tout cas pour elle. Prête à tout déballer pour se libérer. Ne plus être la seule à traîner les ombres familiales à chacun de ses pas. Partager ce poids avec d’autre membres de sa famille. Voilà pourquoi elle a décidé de lire le courrier de Mamie Veronika qu'elle a très peu connue. Juste l'image d'une vieille femme, un petit sourire aux lèvres, la plupart du temps noyée dans son fauteuil et ses pensées. Elle promène le regard dans la salle des fêtes.Des années que la majorité de sa famille n'avait été réunie. Toutes les générations réunies comme à un mariage. Elle avait insisté pour que les enfants soient aussi présents. Même s'ils ne comprendront pas tout. Quarante six regards accrochés à ses lèvres.

     Elle est debout devant une petite table. Très mal à l'aise alors qu'elle excelle dans la prise de parole en public. Cette fois pas un produit à défendre ou galvaniser une équipe de commerciaux. La nuit a été très courte. Leur dire ou pas ? Pourquoi ressasser un passé si lointain ? Elle a failli renoncer à plusieurs reprises. Rédigeant même un mail collectif pour annuler la rencontre. C'est la relecture de la lettre au petit déjeuner qui l'a poussée à aller jusqu'au bout. N'en pouvant plus d'être seule à connaître la vérité. Elle avait tout raconté à un psy. Il lui conseilla d'en parler au moins avec son époux et leurs trois garçons. Qu'ils puissent mettre des mots sur sa dépression. Comprendre pourquoi elle était si sombre et susceptible. Dehors, une femme dynamique, collègue et copine joyeuse. Sous son toit, un être mutique traversé de brusques crises de larmes. Deux femmes en une. Elle n'avait plus revu le psy après sa suggestion. Le secret avait fini par faire exploser sa vie de couple. Elle vit seule. Faut y aller maintenant, s'exhorte-t-elle. Sans bouger. Elle respire un grand coup et s’approche du micro.

      La lettre de Veronika dans sa main tremblante.

                                                                                   Ma fille,


            Difficile de débuter ce genre de courrier. J’ai attendu d’être grand-mère pour t’en parler. C’est en regardant ta fille adorable de trois ans que je me suis dit qu’il était temps de tout mettre sur la table. Ne t’étonne pas si ça part dans tous les sens. Je déteste écrire. Plus quelqu’un de tradition orale comme tu le sais. Pour ne pas dire une pipelette. Mais, pour que ça reste, il n'y a que l'écrit. Sûrement tu trouveras des erreurs de chronologie. Ma mémoire, après mon AVC, a beaucoup trinqué. Même si je le camoufle bien les dégâts pour qu’on ne me colle pas dans une consigne avant le grand départ. Trêve de blabla. Commençons par le commencement. La rencontre avec ton père. La première fois que j’ai vu Georges c’était en décembre 1921. J’avais 17 ans. Il avait débarqué dans notre petit village en Allemagne. Un français voulait nous voir. Nous étions évidemment sur le qui vive. Papa avait chargé le fusil de chasse. « Je ne vais pas vous cacher que j’ai été soldat dans les tranchées. Contre les vôtres. C’est dit. Mais je ne suis pas venu pour parler du conflit qui... Quelques mois après la fin de la guerre, je suis tombé sur ce sac dans un champ. Avec à l’intérieur des vêtements et des lettres de votre fils. J’ai retrouvé votre adresse sur les lettres qui n’ont pas été envoyées. Je tenais à vous ramener cet objet. L’un de mes cousins a été porté disparu sur le Front. Nous n’avons plus rien de lui. Ni son corps, ni le moindre objet lui ayant appartenu. Une grande souffrance pour toute notre famille. C’est mon oncle qui… Il a insisté pour que je vous rapporte les effets de votre fils.». Je l’ai regardé. Ce jeune homme venait de briser mes rêves. J'ai haï cet étranger ambassadeur de la mort. Papa ne reviendrait plus jamais. J'ai claqué la porte du salon. Surtout jamais chialer devant un français.Mes larmes partagées avec ma chienne.

    Mes grand-parents et ma mère l’ont invité à passer la nuit. Il nous regarda avec étonnement. « Qu'est-ce que tu crois ? On est pas que des sauvages de boches. On va pas laisser quelqu'un dans la rue le ventre vide en plein hiver.». Papa avait désigné la table et ouvert le buffet. « Besoin d’un remontant.». Le Français s'est rassis. Nous n’avons cessé de nous regarder durant le dîner. Maman m’a demandé de venir l’aider à la cuisine. « Tu couches avec qui tu veux. Mais jamais avec un français. Ce serait la deuxième mort de ton père.». Maman avait repéré les échanges de regard entre l’étranger- doublé d’un ennemi- et moi. Elle m’a demandé de regagner ma chambre dès la fin du repas. Je les ai entendus bavarder très tard. Surtout la voix très forte de mon grand-père. Il avait abusé de Schnaps. Le lendemain, le Français a pris son petit déjeuner avant d’aller reprendre le train. Reparti comme il était venu. Son dos s'éloignant dans la rue principale du village. Peu après, j’ai pris ma bicyclette comme chaque matin pour aller travailler à la poissonnerie industrielle. Mes joues rougis par le froid. J’ai garé mon vélo dans le hangar. « T’es encore en retard ! Magne-toi ! Je vais être obligé de te retirer sur ta paye. ». Le chef d’équipe m’engueulait chaque matin. Même quand j’étais à l’heure. Sympathique avec celles qui sortaient de son bureau en se recoiffant. Mon vélo a dû faire un heureux à la gare.

    J’ai voyagé sans billet. Première fois que je fraudais. Plus peur de la fraude que de la décision que je venais de prendre. Cachée sous la banquette, les yeux sur les mollets du français. « Tu peux sortir. Nous sommes en France. ». Il m’ a aidée à me relever. Je lui ai souri. Nous sommes sortis accrochés l’un à l’autre comme par peur d’être séparés. Ce quai m’ a semblé interminable. Avec la peur au ventre. Chaque seconde chargée d'une Histoire dépassant la nôtre. Nos corps porteurs de nos pays d’origine. Les sangs de nos peuples déjà mêlés dans les mêmes terres. Notre histoire très mal partie. Sortie de la gare, j’ai poussé un soupir. Comme si c’était fini. Heureuse d’avoir tout plaqué pour partir avec l’homme qui me serrait le bras. Plus un ennemi. Le premier à m’avoir fait complètement tourner la tête. Il marchait en souriant. Un nuage parfois traversait son regard. Sans savoir à ce moment-là où nous allions. Deux fous amoureux en route vers une impasse.

    La même que s'il s'était installé chez mes parents. « Tu vas pas nous imposer une boche à la maison.». Le père de Georges, un exploitant agricole, ne voulait surtout pas de ma présence. Fort heureusement sa femme, vraie patronne du foyer et de la ferme, en avait décidé autrement. Juste après un petit test. Réveil à l’aube en commençant par la traite de vaches puis travaux de la terre jusqu’à la tombée de la nuit. « C’est bon. Elle est bien travailleuse la... Veronika remplacera l’absence de notre regretté Maurice. ». Le garçon de ferme était mort sur le front. Un argument qui convainquit son mari très radin. Sans que je sois pour autant autre chose qu’une boche pour lui. Même en devenant grand-père. Pareille inimitée dans le village. Rares ceux qui m'adressaient la parole. j'étais transparente. Jusqu’à ce que je sauve une jument de la crue de la rivière. Mon exploit relayé dans la presse locale. Boche mais courageuse.

     Même quand les boches envahirent la France. Georges a très vite rejoint la résistance. Il a pris dans la foulée le commandement d’un réseau de résistants. Je l’ai suivi assez rapidement. Mais toujours prises entre deux feux. Méprisés par les occupants. Certains m’insultaient de traîtres. Dont quelques-uns qui m’humilièrent en public. Le crachat d’un jeune soldat de la Wehrmacht n’ a jamais séché sur ma mémoire. L’arrivée de son supérieur l’empêcha de me violer. Se vengeant en me crachant à la gueule. En plus du mépris des occupants il y avait la méfiance des résistants, persuadés que j’étais une espionne. Surtout les nouveaux arrivants dans la région ne connaissant pas l’histoire de Veronika et Georges. Je n'ai pas renoncé pour autant à mon combat. « Je ne me bats pas d’abord pour un pays ou une terre. Non. Mon premier combat c'est pour des valeurs qui n’ont pas de frontières. Je me battrais de la même manière dans tous les pays du monde. ». La majorité des camarades résistants n’avaient pas apprécié mes propos. «Ta franchise te jouera des tours. Je ne serai pas tout le temps là pour rattraper l’affaire. Mais tu as raison ma Veronika. Plus têtue qu’une mule. ». Ma franchise mettait souvent Georges dans l’embarras depuis mon arrivée en France. Il ne me faisait pas de cadeaux sur le terrain. Nul traitement de faveur pour sa femme. Sans doute à cause de mes origines, je faisais de l’excès de zèle. Mon courage jamais pris en défaut. La seule façon de prouver que la boche avait choisi son camp. J’ai repris les rênes du groupe quand Georges a été fait prisonnier. Redoublant de dureté sur le terrain. Je prenais toujours les plus gros risques. Notre réseau à été en première ligne des combats pour la libération de notre région. Pourtant j’ai été tondue à la fin de la guerre. Il a fallu moult témoignages pour que je n’aille pas en prison. Et des années pour qu'on me propose la médaille de la résistance. Je l’ai refusée d’une lettre bien sentie. Mes médailles sont invisibles. Et irrécupérables par les marchands du temple de l’Histoire.

      Revenons maintenant au fond de cette lettre. Notre secret à Georges et moi. Et notre honte toujours tue. Comment j’ai appris la vérité ? Grâce à un trou d'homme.... Une nuit, nous étions sur une corniche. Disséminée par trois ou quatre. Avec pour mission d’attaquer un emplacement de la DCA allemande face à la mer. Dont deux soldats avec des fusils-mitrailleurs, chacun allongé dans son trou d’homme: une cache en pierres scellées de la taille d'une tombe, sans pierre tombale. Georges marchait à quelques mètres devant moi. Deux camarades nous suivant à distance. Je l’ai vu lever son arme. Nous étions arrivés en surplomb du premier poste de tir à neutraliser. Il resta immobile. Je m’étais approchée. « Qu’est-ce que tu fais ? ». Il secoua la tête. « Je peux pas.». Le militaire ronflait dans son trou d’homme. Première fois que je voyais Georges renoncer. Il avait déjà à son actif plusieurs ennemis morts et blessés. « Au combat, pas de pitié. C’est lui ou toi. Si ton cœur est plus fort que ta mission, reste derrière les volets chez toi. Occupe-toi de famille et écoute la radio. Mais si tu veux être des nôtres, pas de sentimentalisme. On a besoin de gens solides.». C’était son mot d’ordre répété à chaque nouvelle recrue. Loin d’être un tendre. Il avait baissé la tête s’était éloigné. Que faire ?  Fallait réagir très vite. « Si un homme faiblit, celui qui le suit doit accomplir la mission à sa place.». Un autre principe inculqué par Georges. Le ronfleur ne se réveillera plus. Ni son compagnon d’armes abattu en écho par des camarades. Tous deux morts dans leur trou d’homme.

      Opération réussie. Nous sommes tous rentrés un par un pour brouiller les pistes. À mon arrivée, Georges était déjà assis devant le feu de cheminée. Une bouteille de gnôle sur la table. « Veronika, j’ai quelque chose à te dire.». Il vida son verre d’un trait et s’en resservit un autre. Je me suis assise en face de lui. Il a détourné les yeux. « Veronika, je me suis retrouvé un jour face à un ennemi de la tranchée d’en face. Dans un sous-bois. Parfois on sortait d’un côté ou de l’autre. Notre petit armistice en pointillés. Se saluant même d’un signe de tête. Ce matin là, il faisait très beau. J’étais sorti de la tranchée pour faire quelques pas. Superbe soleil. Les oiseaux chantaient. Le printemps semblait vouloir nettoyer les odeurs de pourriture dans l’air. Je m’en souviens très bien. Il dormait contre un arbre. Un colosse au visage bouffé par la barbe. Il ne m’avait pas vu venir. J’ai avancé. Il a bougé. J’ai tiré. Je ne sais pas pourquoi. Un réflexe? La trouille ? Il ne représentait pas le moindre danger. J’avais brisé un de nos micros traités de paix hors des états-majors. Il a entrouvert les yeux avant de rouler sur la terre. J’ai vu un gros sac à côté de lui. Il le tenait. De la bouffe, je me suis dit en lui arrachant. Le sac ne contenait que des cahiers et des lettres. Celles qu’une femme et sa fille n’ont jamais reçues. Je les connaissais par cœur. Qu’est-ce que j’aurais aimé les écrire. Le mot juste. Jamais de phrases tristes. Comme s’il contournait tout ce qu’il voyait et sentait autour de lui. Je les ai lues et relues. Imaginant comment était votre vie. Et en même temps obsédé par mon geste. L’auteur de si belles lettres… C’était moi qui l’avait tué. Empêchant ses mots d’aller jusqu’à celles qui les attendaient. Pas le seul que j'ai tué durant cette guerre de merde. Mais lui... Ce n'était pas pareil. Il dormait. Il…. J'aurais pu vous envoyer le sac par la poste. Mais je voulais vous voir. Et tout vous raconter. Je savais bien que c'était complètement stupide. Mais plus fort que moi. Je voulais vous donner les clefs de la fin de son histoire. Que vous sachiez la vérité. Sans rien cacher. Et je me suis déballonné comme un lâche. Baratinant une histoire de cousin sans sépulture. Un mensonge inventé face à tes parents. Je... Tout à l’heure, en voyant ce type dormant, j’ai… L'homme qui dormait dans ce trou a tout fait remonter. Pas une nuit sans y penser mais là, j'ai... J'ai eu l'impression de le revoir. Voilà.Tu sais tout maintenant. Notre histoire est née sur un mensonge. ». L’homme que j’aimais, choisi en trahissant les miens, était l’assassin de Papa. Le père de mon fils et de ma fille meurtrier de leur grand-père. Je l’ai giflée et je suis sortie. Toute la nuit assise au bord de la falaise. Le crâne bourrée d’idées noires. Entre abattement et colère. Haïssant Georges et tous les français. Complètement paumée. Comme écartelée de l'intérieur. À un moment, j’ai commencé à marcher en long et en large.De plus en plus près du vide.

   Comment continuer de vivre avec lui ? Pourquoi m’avoir caché la vérité pendant toutes ces années. S’il l’avait dite lors de ce dîner de 1921, la jeune fille qui le dévorait des yeux aurait-elle roulé comme une folle jusqu’à la gare pour se jeter dans ses bras ? Je n’aurais évidemment pas eu le même regard s’il avait tout révélé en apportant le sac de Papa. Unis grâce à un mensonge. Comment croiser les regards de ma fille et de mon fils ? Leur révéler que leur père porte une partie de leur sang sur ses mains ? J'ai décidé de ne plus évoquer le sujet. Mettre une croix sur un passé qui ne pouvait être changé. C’est ce jour là que j’ai aussi décidé de n'en parler à ma fille que si elle était enceinte. Tu l'es ma fille. J'ai mis plusieurs années après ton accouchement avant de tenir ma promesse sur la falaise. Pour que tu saches, contrairement à ce que beaucoup voudraient nous imposer, que le rôle d’une femme n’est pas uniquement d’enfanter. Mais d’éduquer. L'un des plus beaux mots dans toutes les langues du monde. Éduquer surtout les hommes. Pourquoi en priorité les mâles de l'humanité? Parce qu'ils ont toujours été plus prédateurs que les femmes. Suffit de se plonger dans les ouvrages d'histoire. Je ne voulais pas que Papa soit mort pour rien. Tué pour que des industriels et leurs rejetons continuent de bien vivre. J'écris aussi cette lettre pour Georges, ma seule et plus belle histoire d’amour… Je ne veux pas qu’il soit devenu un assassin pour rien. Deux hommes qui, comme beaucoup d’autres, ne voulaient pas la faire cette putain de guerre. Qui rêvent de crever comme un rat dans un tranchée ? Mais d’autres hommes en ont décidé autrement. Chaque femme, issue de ce sang versé, aura le devoir de mémoire. Transmettre des valeurs plus importantes que les armes, le fric, et toutes les formes de pouvoir mortifères, à tous les ascendants de notre famille. Changer nos hommes de demain. Tu dois te dire que ta mère a perdu la raison. Bien sûr que c’est la lettre d’une vieille femme au cerveau qui fuit. Je vois bien que je perds mes bas et ma mémoire. Me relire ? Non. Je ne veux pas faire le tri entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Brut de décoffrage. Ma pensée sans bonnes manières.

     Que pensait Georges des commémorations de la guerre de 14  ? « Aucun gagnant dans les tranchées. Même si certains célèbrent chaque année la victoire. Deux peuples chacun le nez dans sa boue et sa pisse. Aucun gagnant. Que des morts ou des rescapés.Ta défaite se lisait dans le regard de ton ennemi. Et inversement. Le voisin d'en face parlant une autre langue mais puant la même fin programmée que toi. Ton miroir au visage bouffé de trouille. Perdant, perdant, perdant…Même voix intérieure dans chaque souffle. Souffle français ou allemand. Les tranchées, tranchées, tous nos corps sont tranchés sur le même billot des maîtres de forges, répétait un poilu en agitant son moignon dans les rues de sa ville natale. Il avait perdu un bras et toute sa raison. Sorti vivant de la guerre pour finir interné en psychiatrie. Nous étions comme des bêtes dans un abattoir. Notre sang et notre sueur offerts à une poignée de tueurs loin, très loin de nos tranchées. Les vrais gagnants avec une calculatrice. Le boche en face de nous, l’ennemi à abattre, pris au même piège que nous. De la même race de perdants. Tous des moutons obéissants. Parfois lucides mais toujours obéissants. Rares ceux qui ont refusé d’obéir aux ordres. La plupart l’ont payé d’une balle dans le corps. Les grands gradés, certains sur le terrain, ont engrangé des étoiles sur un charnier. La calculatrice tournait bien pendant que nous avions le nez dans la boue. Et chaque année, on ressort les drapeaux avec le petit discours officiel sur la place du village. Des conneries tout ça. Jamais j’ai accepté leurs invitations ni leurs médailles. Pour m’honorer de quoi ? D’avoir tué et mutilé des inconnus qui ne m’avaient absolument rien fait ? Une petit tour de place au pépé avant de le ranger avec son fauteuil roulant. Le 11 novembre, moi je le fête le 2 novembre. Le jour de la fête des morts. Le maire m’a dit que j’étais un utopiste hors sol. J’ai failli lui planter la gueule dans le sol à ce petit branleur de quarante piges qui sait tout. Mais il a raison en partie, j’ai été un utopiste du jamais plus ça. Ne plus se battre pour des marchands d'armes. Refuser de se laisser manipuler pour finir en chair à canons dans des tranchées. On y a cru. Un jamais plus ça revenu dans les camps de la mort. Une vingtaine d'années après tout repartait… comme en 14. Les mêmes, chez les français et les allemands, nous rejouaient une autre variation de leur suites pour massacres. Sans les tranchées mais avec la solution finale. Les tueurs de pères, de fils, de mère, de filles, reprenaient du service. Les noms des généraux et maréchaux de la guerre de 14 sur les plaques de rues me donnent envie de gerber. Certains honorent ces meurtriers de masse. Même Pétain qui a envoyé des milliers de femmes, d’hommes et de gosses dans les camps et chambres à gaz. Mais il ne faut pas tout mélanger. D'une part les nazis et leurs collaborateurs zélés comme d'anciennes gloires de la boucherie de 14. Et d'autre part les résistants. Je suis très fier de me compter parmi eux. Quelle est la différence entre les premiers et les seconds ? Les résistants ne voulaient au départ la mort de personne. Ils se battaient pour se défendre et libérer un pays sous le joug nazi. Et on a gagné. On l'a fêtée cette victoire. Pour quelques mois plus tard verser le sang dans nos colonies. Le sang de gens qui cherchaient eux-aussi à se libérer. Puis l'horreur a continué de se mondialiser. L’utopie c’est fini pour moi. L’homme est un con pour l'éternité. Et son passeport c’est la haine. Plus vite l'humain disparaîtra, plus vite la planète ira mieux. La terre entière peut s’entre tuer. Ce n’est plus mon problème. J’ai déjà donné ma part à l’enfer sur terre. Rien d'autre à déclarer. Si ce n’est que la guerre ne s’arrête pas parce que ceux qui l’ont lancée décident de l’arrêter. Pas d'armistice sous la peau des poilus. On reste à perpétuité dans les tranchées. Pas tous des gueules cassées. Certains s'en sont sortis sans trop de séquelles physiques. Les français des villes et des champs, les allemands, les tirailleurs sénégalais, les nord-africains, tous sous sous le même drapeau. L'étendard des cœurs cassés. ». Voilà ce qu’en pensait Georges. À plusieurs reprises, il était sorti dans les rues le jour du 11 novembre avec le visage mal rasé et barbouillé de terre en gueulant «Gloire à nos bourreaux !». Il rentrait ivre mort dans les bars: « Une tournée à la gloire de notre bon Maréchal ! ». Une fois il en était même venu aux mains. En rage contre ceux qui l'ont envoyé à l'abattoir avec des millions d'autres. Les insultant comme s'ils se trouvaient devant lui. J’ai toujours appréhendé le 11 novembre: seul jour où Georges était imprévisible et très violent. Le reste du temps pas homme plus doux et très à l'écoute. Puis, au fil du temps, il a cessé de laisser exploser sa colère à chaque commémoration. Restant enfermé le 11 novembre, radio et télé fermées. Il ne voulait plus en parler. Même à moi. Un mur de silence enfumé de cigarettes devant la vitre de la cuisine. Il n'avait plus de mots pour dire sa mort intérieure. La même que tous les déterrés des tranchées. Inutile de rivaliser avec les mots des officiels. Ils ont toujours le dernier mot. Seul le silence pouvait protéger sa douleur des éclats de la verroterie commémorative. Les cérémonies honorant surtout les preneurs de micros. Sorti de sous-terre pour finir par se taire. Pas le seul à refuser d'en parler. Mutique comme les autres gueules effacées.

    Sauf sur son lit de mort. Entre deux doses de morphine. « Ils nous l’ont mis jusqu’au trognon de la vie. Je vais crever et… Les seules putains d’images que je vois c’est encore ça. Et l’odeur des corps pourrissant. Là, elle est là dans mes narines. Le dernier parfum que je vais emporter dans ma tombe. Plus fort que celui du Lilas que je sentais de ma chambre de gosse. Et le regard de ton père. Toute son existence en accéléré dans ses paupières. Dont l'ombre d'une petite fille qu'il ne serrera plus dans ses bras. Je ne me remettrai jamais de l’avoir… Mais le pire c'est que sans sa mort ; on ne se serait pas connu ma Veronika. Ma douce Veronika. Je voudrais te dire… ». Sa main tirait la mienne vers son entre-cuisses. Pas la première fois que ça arrivait. Mais je savais que que c’est sans aucun doute la dernière. C’est impudique de raconter ce moment intime à sa fille ? Peut-être mais un homme ou une femme c’est ça aussi. Pas que de la chair à canons. Des chairs à jouir aussi. Même vieux et à l’article de la mort. Je peux te dire qu'on a profité de nos corps. On a beaucoup rit avec Georges. Notre revanche à nous. Pour prouver aux fumiers qui avaient pourri nos existences qu'ils n'auraient pas tout de nous. Aucune honte à dire que j’ai caressé mon Georges sous les draps jusqu'à son dernier souffle. Quel plus beau cadeau pour mon amoureux. Et pour moi voyant son plaisir dans ses yeux. Avant la fermeture définitive de ses paupières. Ultime regard d’un homme en colère. Mort depuis longtemps.

     Pourquoi ne transmettre ce secret qu’aux femmes de notre famille ? Déjà dit plus haut? Tant pis. Je sais que je me répète. Sans doute la marque de fabrique de la vieillesse. L'horloge sous le la poitrine et le crâne confondant les heures d'hier et d'aujourd'hui. Je fais beaucoup plus confiance aux femmes pour changer ce monde. Même si parmi nous les femmes il y a aussi des pourritures. Comme celles qui m’ont dénoncée pour que je sois tondue. Une voisine que j’avais dépannée plusieurs fois en lait me tenait la tête: «Faut plus lui laisser un cheveu sur le caillou à la putain de boche ! ». L’homme n’a pas le monopole de la saloperie. Mais il a des habitudes depuis des milliers d’années. Comme celle de dominer. Les territoires et les corps des femmes. Plus difficile pour l’homme, au cerveau configuré pour la conquête depuis la nuit des temps, de sortir de sa volonté de domination. Alors que les femmes, souffrant depuis des lustres, voient plus loin que leur nez. L’homme reste persuadé que sa queue est un périscope. Il ne voit l’univers qu’à travers elle. Les beaux jours et horizons que quand il bande. Le reste du temps, il veut faire la guerre. Je sais, je sais… La vieille a perdu la boule. Mais pas la mémoire de l’absence. Celle d’une petite fille qui a été amputé de son Papa. Et qui ne veut pas que ça arrive à ses petites filles et à toutes les autres. Ni aux petits garçons. Perdre un père à cause de… Georges avait raison de…. Bon, j’arrête cette lettre sinon elle n’en finira plus. S’il n’y a pas de filles dans une des prochaines générations, important de passer le relais à une nièce ou une cousine. Désormais à toi ma fille de faire ce que tu veux de cette révélation sur les origines de notre famille. La taire ou la transmettre. Fais-en bonne usage. Pour toi. Pour les autres d’aujourd’hui et de demain. Et en mémoire de vies gâchées à cause de la connerie humaine. Le sang n'irrigue aucun sillon. Surtout pas celui de l'avenir.

                       Je t’embrasse très fort.

                                                                                      Ta Maman Veronika

                Silence dans la salle. Des regards ricochent de visage en visage. Personne n’ose parler. « Voilà donc en partie les origines de notre famille. L'histoire cachée de Veronika et Georges. Mais... ». Elle s’éclaircit la voix. « Je ne vous ai pas révélé ce secret de famille pour polluer nos relations. Au contraire. Plutôt pour resserrer nos liens autour de l'essentiel. Je crois que c’est une belle leçon d’humanité de Mamie Veronika. Un bon exemple à suivre. Pour ceux bien sûr qui souhaitent le suivre. Chacune et chacun libre de ses choix. À vous de faire ce que vous voulez de cette lettre. ». Elle prend un verre vin blanc sur la table. « Je vous propose de porter un toast à la mémoire Mamie Veronika et Papy Georges.». Aucune réaction. Elle se sent d’un seul coup très seule.

         Pourquoi avoir révélé le secret ?

         Elle reste immobile. Incapable du moindre geste ou mot. « Je trouve que tu as très bien fait de nous la lire. Merci à toi.». Sa belle-sœur lève le pouce. Jamais elle n'aurait imaginé une quelconque aide de sa part. Leurs relations se limitant au strict minimum. L'un de ses oncles s'approche d’elle. Il lui demande le micro qu’elle lui tend. « Je te remercie d'avoir attendu cette date pour nous dévoiler ce secret. Rappeler ce que ces gens ont vécu. Leur douleur est en partie inscrite dans notre chair. Il ne faut pas les oublier et... Tant pis si ça déplaît au sein de notre famille. Je sais bien que certains ne sont pas du tout de mon bord.». Il semble hésitant. « Oui. Tu as bien eu raison de nous la lire aujourd'hui où l'un des plus gros meurtrier de l'Histoire commence à être dédouané de ses morts. Même réhabilité par certains dans les médias et ailleurs. Pétain qui a envoyé des milliers de gens à la chambre à gaz redevient un grand homme dans ce pays. Je... Ça me... Bientôt une école ou une maison de retraite au nom de Pétain ? ». Ses yeux sont embués de larmes. Il sort à grands pas de la salle. Ses parents ont transité par le Vel d'Hiv. Ils ne sont jamais revenus des camps.

_ Un trou d'homme c'est quand un monsieur a plus de mémoire ?

Tous les yeux sur le gamin de trois ans. 

_ En quelque sorte, fait son père en lui caressant la tête.

Elle sourit et lève les feuilles.

_ J'en ai fait des photocopies. Pour ceux que ça intéresse, elles sont là. Sinon je peux l'envoyer par mail.

Sa table est prise d'assaut.

_ Sexiste à l'envers la Mamie, ironise un de ses arrière petits-fils. Les hommes sont pas tous nuls.

       La lettre de Veronika bien reçue.

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