La fille du salaud

Lui en parler ou pas à son retour ? Impossible de me retrouver dans la cuisine comme si de rien était. Un banal repas entre une fille et son père. Moi rentrant du lycée et lui du boulot. Rien sera comme avant. L'info tourne en boucle sur les réseaux sociaux. Sûre qu'on m'en parlera demain au lycée. Pourquoi Papa a fait ça ? À une fille de l'âge de sa fille.

        

               Lui en parler ou pas à son retour  du boulot ? Je m’étais posée la question en apprenant la nouvelle. Tellement de choses se bousculaient dans ma tête.  Jusqu'à finir par me dire que c'était pas mon histoire. Celle de Papa. Pas la mienne. On est pas dans le même corps, même si on a le même sang. Je suis pas responsable de ses actes. Mais impossible de garder ça pour moi. Je peux pas me taire. Il faut que ça sorte aujourd'hui. Hors de question d'attendre. Je peux pas me retrouver face à lui dans la cuisine comme si de rien était. Un banal repas entre une fille et son père. Moi rentrant du lycée et lui de son boulot. Rien sera plus comme avant. L’info tourne en boucle sur les réseaux sociaux. On parle que de ça partout. Sûre qu’on va venir me voir demain au lycée. Me demander ce que je sais, m'insulter... Les regards et silences seront encore pire que les mots. Déjà que c’est pas facile d’avoir sauté une classe et d’être la « surdouée de la seconde B. Et voilà ça qui m’arrive en plus aujourd'hui… Alors que je fais tout pour passer inaperçue et être la copine idéale. Demain ce sera l’enfer au lycée. Comment je vais faire ?  J’ose même pas ouvrir ma page FB ni mes mails. je suis morte de honte. Jamais j’ai eu aussi aussi honte de ma vie. Pourquoi Papa a fait ça ? Avec une fille de l'âge de sa fille.

          Le monde vient de s’effondrer d'un seul coup. Il a écrasé mes épaules de 14 ans. Jamais j’aurais cru que Papa puisse commettre un tel acte. Non, pas lui. Sûrement une erreur. C’est ce que je me suis dit. Mais la fille arrête pas de tout raconter sur les réseaux sociaux. Elle est abattue. Sa voix tremble. Elle regarde toujours à droite et à gauche comme si ça allait recommencer. Ça se voit qu’elle ment pas. Pourquoi ? Pourquoi ? Il avait pas le droit de faire ça. J’avais confiance en lui. C’était mon héros à moi. Malgré ce que j’ai appris de lui. C’est pas mon histoire, c’est pas mon histoire… Je me répétais ça en boucle. La psy m’a dit que j’avais raison. Elle m’a beaucoup aidé à leur séparation. J’avais dix ans quand Papa a quitté la maison. C’était dur mais j’ai réussi à sortir de leur histoire. Leur séparation, pas la mienne. J’ai l’impression de revenir quatre ans en arrière. En pire. J'ai la trouille. De quoi ? J'arrive pas vraiment à me l'expliquer. Une trouille qui me bouffe sous la peau. Comme si je pouvais plus jamais avoir confiance en personne. Se méfier de tous les autres. Seule au milieu d'un monde mensonge.

     Maman déteste Papa. C’est normal qu’elle lui en veuille. « Il a 52 ans et elle 23. Dès que son cul va grossir, il va la jeter et prendre un nouveau jouet. Cette fille c’est la corne qui cache la forêt. Depuis la séparation, je peux dire que les langues se sont déliées. Y a des copines rayés du carnet d’adresse. Je veux plus les voir. Ce mec est double. Plein de beaux discours qui cache bien sa perversité. Il cache bien son jeu. Je veux même plus le croiser ce salaud.» Maman savait pas que j’étais rentrée avant de l’école. Elle parlait à sa sœur au téléphone. J’ai chialé toute la nuit. Je suis pas allée à l’école pendant deux jours. « Continue de penser que c’est leur affaire.». La psy m’a reçue en urgence. Une semaine après j’ai vu Papa avec sa copine Malika. Une fille très sympa. Elle fait une école de pub. On voit bien qu’elle est gênée pour moi. On dirait un peu une grande sœur. Musique, cinéma, livres… On a plein de points en commun. C’est à elle que je dis les choses un peu intimes que je peux pas dire à Papa. Je la trouve super cool mais le dis jamais à Maman. Elle se mettrait en colère. Maman c’est aussi mon héroïne. Elle est très forte d’avoir lâché son boulot, la ville, pour devenir maraîchère à son compte. Toute seule dans sa petite ferme. Je fais ma valise chaque week-end. La semaine en ville, le week-end à la campagne. Je vais peut-être demander à vivre avec elle. Changer de maison et de lycée. Pour pas avoir de questions sur Papa.

    Comment va réagir Maman ? Elle va sûrement pas comprendre. Même si elle va dire « je m’en doutais que ça arriverait » pour avoir un peu raison. Maman a beaucoup d’orgueil. Pas un hasard si elle a eu souvent des problèmes avec les directeurs et directrices des écoles où elle était instite. Un acte qui a rien à voir avec leurs valeurs. Celles qu’ils m’ont transmises. Au début ça me gonflait d’entendre toujours les mêmes choses. Le respect des autres, de la planète, de la loi, la solidarité… J’entendais que ça. Maman m’emmenait dans toutes les manifs. Elle râlait chaque fois qu’elle voyait une injustice, à la télé ou au coin de la rue. Plusieurs fois elle m’a fait honte en engueulant des gens qui disaient des saloperies ou se comportaient mal. Papa était aussi comme ça. «Tes parents c’est des cathos de la République. Pourtant ils sont tous les deux athées. ». Oncle Damien se moque souvent d’eux. Sa devise c’est « chacun mon tour» s’énerve Maman. Il pense qu’au fric et à sa réussite. Même ses enfants passent bien après son compte en banque. Maman se fâche tout le temps avec son frère qu’elle traite d’égoïste. Moi je l’aime bien, il me fait rire. Surtout quand il se planque dans le jardin de Papy pour fumer son pétard. Un égoïste  bourré d'humour.

     C’est grâce à un prof d’histoire de sixième que j’ai compris que ce que me disait Papa et Maman était pas que des trucs vides d’adultes qui font la leçon sur tout en parlant que d'eux. Ces adultes qui sauront toujours mieux parce qu’ils sont nés avant toi.  Ils me transmettaient de belle valeurs.  Il m’ a vraiment fait changer d’avis. Quand mon prof parlait des gens bien de l’histoire de France et du monde j’avais l’impression qu’il parlait de Papa et de Maman. Mais aussi de mes grands-parents maternels et paternels. Une famille avec des convictions. Ça m’a fait super plaisir. De la chance d’être tombée dans une famille comme ça. Pas le cas de tous mes copains et copines qui ont des parents beaufs, racistes, sexistes, homophobes, qui pensent qu’à leur 4X4, boire des coups, faire des barbecue, nettoyer leur piscine,… Mon prof est d’ailleurs devenu un ami de la famille. Papa l’avait rencontré aux réunion des parents d’élèves. Mes parents sont des gens bien. Que ce soit à la maison ou à leur boulot. Et je suis fière d’eux.

     Jusqu’à ce matin. Papa a dégringolé d’un seul coup dans mon estime. Qu’est-ce qui lui est passé par la tête. Surtout après tout ce qu’il me dit depuis que je suis en âge de comprendre. Maman a raison : il cache bien son jeu. Il a eu tout le monde. Même sa propre femme qu’il a rencontrée quand ils étaient au lycée. Maintenant c’est sa fille dont il se fout. Que va en penser Malika ? Elle serai sûrement dégoûtée. Papa va m’entendre. Je vais pas lui faire cadeaux. Il me dégoûte. Tout ce qu’il racontait c’était que du baratin. Je lui en veux. « Ce qui me bouleverse, ce n'est pas que tu m'aies menti, c'est que désormais, je ne pourrai plus te croire. ». C’est une phrase de Nietzsche qu’un copain à mis sur sur sa page FB. Comment encore croire en toi Papa ? Je me sens paumée d’un coup. Très seule. Appeler Maman ? Elle doit être au courant. Sans doute pas effondrée comme moi. Et très en colère. Quelle conne de l’avoir cru. Moi aussi je suis en colère. La honte ce sera pour demain au lycée, dans la rue, avec les voisins de l’immeuble… La petite fille modèle a la voix si douce, celle qui sourit tout le temps, la meilleure de sa classe, le petit singe qu’on exhibe devant la famille et les copains… Tout ça c’est fini. Je vais l’allumer Papa. Lui et moi c’est fini. Je vais me barrer de ce putain d’appartement. Plus rester avec lui. Je vais aller vivre chez Maman.

     La porte s’ouvre. Je reste prostré sur mon lit. Comme d’habitude, il passe par la douche. J’ai mis la table dans la cuisine. Lui a préparé un plat que j’ai sorti du frigo. Il cuisine pour toute la semaine. Un bien meilleur cuisinier que Maman. Surtout les gâteaux au chocolat. Mais là je pense pas à bouffer. Ni même à m’asseoir en face de lui, chacun son assiette sur son set de table. Mon ventre est plein à craquer des mots que je vais lui jeter à la gueule. « Julie, ma chérie, on se met à table.». Sa voix… J’ai envie de me boucher les oreilles. Il me dégoûte grave. Je suis plus sa chérie. Le bruit de ses claquette sur le me donne envie de gerber. Je sors de ma chambre.

« Tu as passé une bonne journée, ma chérie ? ».

    Papa est assis à sa place habituelle. Un grand verre de Coca devant lui. Je reste sur le seuil de la cuisine. Il me regarde. Son sourire s’efface aussitôt de son visage de baratineur. Mon père est un salaud, mon père est un salaud… Les phrases tournent dans ma tête. Elles vont sortir d’un coup. Il doit les lire dans mon regard. Moi je vois la honte dans le sien. Sûr qu’il s’en veut de son geste. Trop tard. Pourquoi est-ce qu’il a fait ça ? Je lui en veux. Jamais je pourrai lui pardonner ce qu’il a fait à cette fille.

_ Ouais, je sais que c’est irréparable. J’ai craqué… j’ai fait une putain de connerie.

_ T’es un salaud, Papa.

J’ai pas réussi à faire une grosse voix. Juste des yeux noirs. Mais il a bien entendu.

_ On dirait ta mère! Qui vous êtes tous là pour me juger ? Je suis pas responsable de ce putain de merdier ! Me regarde pas comme ça ! T’es bien contente que ce frigo soit rempli..

Il se lève et me bouscule en passant. La porte de sa chambre claque.

_ … T’es un salaud Papa.

        Je répéte la phrase en regardant sa place vide.

         Pendant ce temps, la vidéo tourne et retourne partout sur la toile. J’imagine les commentaires. La fille était au sol et… Papa et deux de ses collègues se sont acharnés sur elle. Je l’ai reconnu tout de suite. Et aussi l'un de ses collègues.  La fille a le visage complètement défoncée. Elle aura des séquelles à vie.La mère de la fille a juste réussi à dire au micro « Ma fille, elle... brisée». Avant  de se cacher le visage derrière ses mains. Le père était rouge de colère. « On est pas tous des pourris comme ça. C’est une minorité. On est pas là pour éborgner nos concitoyens. ». Ce que me disait Papa quand on regardait ensemble les manifs à la télé. J'avais appelé mon ancien prof d'histoire quand une élève de ma classe m'avait traité de fille de salaud d'éborgneur. Elle se balade toujours avec son gilet jaune. « Même en 68 ou en 78 avec les sidérurgistes venus à Paris, y a pas eu autant de violence. Mais je veux pas tous les foutre dans le même sac. Trop facile de penser de cette façon. Comme on veut mettre aussi tous les gilets jaunes dans le même sac de salopards fachos. Aucun individu et groupe n’est incritiquable. Mais pas une raison pour plonger dans les amalgames qu’on déteste quand ils sont assénés contre soi ou ses proches. Même si je porte pas les flics dans mon cœur, à 10 ans j’ai vu débarquer la BAC dans mon quartier de Bagnolet, plus rien à voir avec les anciens flics à la papa, de vrai cow-boy se la jouant Starsky et Hutch qui ont rien fait pour se faire aimer de gosses déjà paumés dans leurs problèmes, mais ça c’est une autre histoire, j'ai pas le temps de développer... Julie, je te dis juste ce que je continue de ressasser à mes élèves : surtout ne pas tomber dans les travers de l’amalgame facile. Et surtout ne va pas croire que je dédouane ces flics de leurs actes. J'ai bien dit ces, pas les. Ils doivent être jugés et condamnés comme n’importe quel autre citoyen commettant des violences. Mais il fait aussi juger ceux qui les couvrent de haut et de loin. Et ça c’est une autre paire de manches. Les coups sont horizontaux, les ordres verticaux. Pense pas qu'à ces trucs moroses. Il y a aussi de belles choses à vivre. Bises Julie. ». Mon ex prof pensait aussi comme Papa.

       Qui croire ? Je me sens complètement paumée. Envie de chialer mais j’ai plus de larmes. Elles ont toutes coulé sur la vidéo que je regarde depuis des heures sur mon Smartphone. Pourquoi je suis née ? Si triste et déçue. De Papa et du monde.

      Mais je suis pas la plus à plaindre.

 

        NB : Une fiction inspirée des violences policières dans les rues de Paris et partout ailleurs en France. Des individus en meurent et d’autres sont estropiés. Certains continuent de minimiser les violences et couvrir les réponses plus que disproportionnées ( un euphémisme) des forces de l’ordre. La négation de la réalité visible sur nombre de vidéos ( on ne se remet jamais de voir son fils, son père, son époux, sa mère, sa fille,  être amputé ou mourir en direct ) circulant sur la toile. Un petit aperçu pour ceux qui ont du mal à voir la réalité. Les familles des flics doivent aussi voir ces images de violences urbaines. Comment réagissent-ils en reconnaissant un père, un amant, un frère, une mère, s’acharner sur un manifestant ou un individu contrôlé ? Certes pas les plus à plaindre mais eux aussi sont emportés dans la tourmente actuelle. Comme la majorité des habitants des villes et des campagnes.

 

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